The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE DISTRIBUTEUR DE PRIX QUI N’EN MANQUA AUCUN

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
Le Professeur Bar-Sheshet était de ces chercheurs ès Sciences occultes qui ne rêvait que de prix. Il n’en était pas un que Jérusalem décernait qu’il n’avait reçu pour ses publications, ses études, ses activités… sa gloire. Le prix de Jérusalem et le prix de Sion, le prix Genèse le prix Deutéronome, le prix Vérité et le prix Génie… le prix Oholah et le prix Oholibah. Bar-Sheshet passait pour un grand metteur en scène de commissions et sitôt qu’on cherchait un président pour l’une d’elles, on s’accordait vite sur son nom. On le choisissait pour son don de comprendre les intentions et les souhaits des commanditaires, que ce soit les pouvoirs publics ou les pouvoirs symboliques, et de maîtriser le subtil dosage de la composition d’une commission pour assurer l’élection de leur candidat. Il savait qui écarter et qui concilier, qui neutraliser et qui investir, quelles procédures privilégier pour ne brusquer personne et garantir l’impartialité de décisions strictement partiales. Il était si incontournable qu’on n’obtenait aucun prix dans les Sciences occultes si l’on ne s’acoquinait avec lui et l’on ne bénéficiait pas de son parrainage sans célébrer son œuvre, l’inviter à un colloque balnéaire… lui obtenir un prix. Il n’avait pas inventé l’ascenseur, il en avait perfectionné le renvoi, au point de passer depuis des décennies pour un maître de ce manège.
Bar-Sheshet était si féru de prix qu’il ne laissait pas passer une année sans en recevoir et le malheureux en était réduit à courir les instituts et les fondations pour les convaincre que rien ne valoriserait plus leur action ni leur assurerait une meilleure couverture médiatique que de créer un prix dont il serait le premier récipiendaire. Comme des centaines de ses pairs, il briguait bien sûr le vulgaire Prix Nobel de littérature que l’Académie suédoise ne se décidait pas à décerner à cette puissance poético-littéraire contrainte de se livrer au commerce des armes pour assurer sa protection et pallier aux défections des autres puissances armurières qui laissaient les guerres en Afrique ou en Asie s’enliser plutôt que de les arrêter en assurant la victoire d’un camp ou l’autre. Malheureusement, ses inlassables démarches auprès des Suédois ne débouchaient pas. On lui préférait de petits écrivains français qui bredouillaient la même nouvelle ou les reportages d’une journaliste biélorusse sur nul ne savait quoi pour ne point parler du scandaleux prix Nobel décerné à Bob Dylan qui ridiculisa la Suède davantage qu’il n’honora ce troubadour des ballades perdues.
Bar-Sheshet naquit dans le village d’Aïn Leuh dans le Moyen Atlas au Maroc. Selon ses propres recherches généalogiques, ses ancêtres étaient arrivés en Espagne, venant de Jérusalem, dans les premiers siècles du premier millénaire et en auraient été expulsés en 1391. Au Maroc, ils auraient compté dans leurs rangs d’illustres lettrés, tels le très célèbre Rabbi Samuel le Petit, auteur du seul diwan de poésies jamais composées en chleuh et transcrites en caractères rashitiques ; l’éminent commentateur Rabbi David Ben Mekroun, dont on racontait qu’il ne s’était successivement converti au christianisme et à l’islam que pour produire le traité le plus magistral récusant les prétentions des deux religions nées « de relations illégitimes de Dieu avec les nations » ; le plus grand kabbaliste du Maroc, auteur d’une série de dix volumes connus comme « El-Hbel del Hbal » dont l’étude réclame des chercheurs de connaître le chleuh, l’arabe, l’hébreu, l’araméen, le latin et l’esperanto et qui, d’après ceux qui ont survécu à la lecture du premier volume, serait une mine d’illuminations bioniriques parmi les plus pertinentes de la littérature kabbalistique. Bar-Sheshet n’avait rien épargné pour sauver cette œuvre de l’oubli. Il n’avait consenti à siéger dans le comité de censure des éditions les plus prestigieuses et ésotériques de Jérusalem que pour assurer la publication, en dix ou cent exemplaires, des pièces de ce précieux patrimoine ; il n’admettait comme doctorants que des étudiants intéressés à mener des recherches sur lui ; il ne siégeait dans les nombreuses commissions chargées de replâtrer les programmes scolaires en instruction occulte que pour y inclure des passages. Certains disaient qu’il militait pour le glorieux patrimoine marocain ; d’autres pour la bêtise humaine.
Bar-Sheshet se disposait à fêter en grande pompe ses quatre-vingts ans – son père était mort centenaire – quand on annonça son décès prématuré. Malgré son âge, on lui prédisait encore une longue carrière de commissionnaire et de nombreux prix. Il se portait comme un charme, avait toute sa vue, toute son ouïe et tout son venin, ne manquait aucun colloque dans les stations universitaires les plus exotiques et continuait de siéger dans toutes les commissions décernant des prix. On assura qu’il mourut dans son sommeil, ce qui dans cette ville que d’aucuns – que leurs os soient dissouts dans l’oubli – trouvent mortuaire, passait pour un… prix divin, et seuls ses ennemis – et ils n’étaient pas peu nombreux dans cette cité hantée de Professors Emeritus qui convoitaient un prix ou l’autre – s’intéressèrent de savoir si on avait enseveli avec lui ses diplômes, ses titres honoris causa, ses médailles, les lettres de nomination et ses…prix. Bar-Sheshet était enterré – et irrémédiablement oublié malgré les oraisons médiatiques, les condoléances politiques, les cérémonies universitaires, les colloques de recueillement – depuis six mois quand un inspecteur de police se présenta au bureau du professeur Saul Strauss, le directeur du Centre de dépistage et de traitement du syndrome de Jérusalem. C’était un beau et solide gaillard, la trentaine, recruté par la police parmi les diplômés de la Faculté droit qui avaient un riche casier militaire. Il menait une enquête sur les circonstances de la mort de Bar-Sheshet :
– Il a été assassiné, dit-il.
– Je sais, répondit Strauss de sa voix laconique en se débarrassant de sa redingote de clochard de Dieu et en verrouillant son calot sur la tête.
– Comment savez-vous ? s’étonna l’inspecteur, la famille a tout fait pour déguiser le crime en mort naturelle. Elle trouvait cela plus honorable pour un homme de son âge, de son rang, de sa notoriété. C’était « le chercheur le plus primé de Jérusalem ».
– Vous connaissez mes charges et attributions, rien de ce qui se passe à Jérusalem, dans ses coulisses et sur ses places publiques, dans ses académies et ses instituts, ses ministères et ses chancelleries, ses synagogues, ses églises et ses mosquées, ses cercles kabbalistiques, ses planches et ses ateliers, ses maisons d’hôtes et ses maisons closes, ne m’est inconnu.
Strauss marqua une pause avant d’ajouter comme pour donner un indice :
– … ni dans ses Sociétés mortuaires.
L’inspecteur connaissait trop la discrétion de Strauss pour insister :
– Les soupçons se portent sur les membres de la communauté universitaire, ce serait l’une de ses bêtes noires privées de l’un des prix dont il présidait la commission d’allocation qui l’aurait assassiné ou fait assassiner.
Strauss resta de plomb, il en avait assez dit :
– Croyez-vous qu’un vénérable professeur ès Sciences occultes soit capable de commettre un crime ou de le commanditer ? s’enquit l’inspecteur d’un air ingénu.
Cette fois-ci, Strauss ne se retint pas et émit un gloussement, très rare chez lui, qui eût pu lui attirer les soupçons du policier :
– Je ne connais pas dans cette ville professeur émérite qui ne commettrait un crime pour s’assurer un prix sanctionnant sa vanité. Ce ne sont peut-être pas les prix qui manquent mais tous les veulent tous et sitôt qu’ils sont déclassés comme Emeritus, ils entrent en lice pour les avoir tous. Ce ne sont pas les ennemis qui manquaient à Bar-Sheshet parmi tous ceux qui vivent avec le sentiment de mériter un prix ou l’autre davantage que leur directeur de thèse, un de leurs anciens doctorants ou leur voisin de palier. Je vous souhaite bonne chance dans votre enquête. En cas de succès, vous mériteriez assurément le prix de la Police.
– La police ne décerne pas de prix, rétorqua sèchement le policier comme pour protéger le corps auquel il appartenait.
– Je sais, elle ne distribue que des amendes.
– Un conseil pourtant ? quémanda le policier.
Comme Strauss s’accordait un long moment de réflexion, l’inspecteur se permit d’insister :
– Je demande l’avis du psychiatre en charge des illuminés de Jérusalem, pas de l’universitaire émérite que vous êtes.
– Ce ne peut être un professeur du commun mais un retraité atteint ailleurs que dans ses lauriers académiques.
– C’est-à-dire ?
– Quelqu’un qui en aurait voulu à Bar-Sheshet pour des raisons plus impérieuses que la privation d’un prix.
– Comme ?
– Que savez-vous des mœurs sexuelles de Bar-Sheshet ?
– C’était l’homme le plus rangé au monde, monogame absolu, père et grand-père comblé, président d’honneur de tous les instituts et commissions qu’il a présidés, sans plaintes de harcèlements de la part de ses étudiants.
– Je ne négligerais pas pour autant cette piste, la rancœur est si répandue parmi la gent universitaire qu’elle ne conduirait pas à elle seule à commettre un crime.
Six mois plus tard, l’inspecteur était de retour chez Strauss qui l’accueillit avec toute la commisération qu’il avait pour les policiers engagés dans une enquête théologico-politique ou académico-symbolique :
– Vous venez m’annoncer que l’affaire a été classée, dit-il.
– Comment savez-vous ? s’extasia de nouveau l’inspecteur, on en a déchargé la police pour la confier aux services secrets.
– Ce doit en dire long sur l’assassin.
– Cela vient du côté des Lebel, les chercheurs en kabbale.
– L’homme ou la femme ? Leur divorce n’est pas passé sans remous para-universitaires.
– La femme.
– C’est la plus grande prêtresse kabbaliste au monde qui ne cache pas qu’elle maîtrise la kabbale pratique autant que la théorique. Elle avait tous les prix et n’avait aucune raison de tuer Bar-Sheshet, que ce soit directement ou indirectement, en armant un mercenaire ou en exerçant ses pouvoirs occultes.
– Son ex-mari, qui en était désespérément privé, menaçait de ruiner la réputation de Bar-Sheshet en dévoilant que c’était lui qui avait rédigé la thèse de son ex, ses articles et les ouvrages qui lui permettent de parader dans le monde comme ambassadrice du royaume kabbalistique de Jérusalem.
– Le scandale aurait éclaboussé l’université et Dieu seul sait cette tarentule regardante sur son rayonnement dans le monde.
– Cela explique pourquoi l’on m’a retiré l’enquête pour la classer dans les caves du ministère des Affaires diplomatiques et stratégiques.
– Je ne comprends pas pourquoi elle aurait exercé ses pouvoirs meurtriers sur Bar-Sheshet ?
– Parce qu’il se disposait à déclencher une procédure pour lui retirer tous ses titres et ses prix. Il assurait que ce serait le dernier combat de sa vie et qu’il ne permettrait pas à cette sorcière d’entacher son… intégrité.
– Ce ne serait pas le premier crime symbolique resté impuni ni le dernier.
– La police m’accorde un congé rémunéré de trois ans pour travailler sur une thèse liée à Jérusalem. J’ai pensé que ce serait servir la police que de la consacrer à l’université. Sur l’homo academicus hiérosolymitain, ses luttes d’influences, ses intrigues de couloirs, ses procédés de cooptation. Pendant les six mois d’enquête, j’ai accumulé des connaissances intéressantes qui réclament leur théorisation. Sans parler de l’accès aux protocoles des commissions de nomination, de promotion, d’allocation des prix. J’ai découvert que s’il est un domaine sur lequel l’université ne mène pas de recherches, c’est sur elle-même.
– Vous vous leurrez, jeune homme, vous ne trouverez pas de directeur de thèse pour un sujet pareil, même parmi les victimes de Bar-Sheshet.
Strauss s’en voulait d’être devenu contre son gré le conseiller occulte des âmes lésées de la ville sainte. Il était psychiatre, il n’était pas mentor. L’inspecteur était un homme sain qui avait dû rêver de devenir policier ou pompier et qui risquait d’échouer à l’université et de courir toute sa vie d’un colloque à l’autre en quête de prix :
– Pourquoi ne demanderiez-vous pas votre mutation dans les services de renseignements ?
– Pour classer les affaires portant atteinte au prestige de Jérusalem parmi les nations ?! J’ai compris que le crime dans cette ville a des racines symboliques et ce sont ces racines que je souhaite étudier.
Cette remarque réveilla les soupçons de Strauss qui savait déceler les signes précurseurs d’une passion pour Jérusalem qui risquait de mal tourner. Il ne trouva meilleure manière de prévenir un déraillement que de proposer :
– Pourquoi ne consacreriez-vous pas vos recherches au syndrome de Jérusalem ?

