CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE MESSIE FILS DE SARTRE

8 Feb 2018 CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE MESSIE FILS DE SARTRE
Posted by Author Ami Bouganim

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.

C'était dans la première décennie du XXIe siècle. Benny Lévy donnait l'air de planer, d'un pas léger, comme s'il était en lévitation. Il portait la veste ou la redingote ouverte et l'on avait l'impression que ses pans étaient autant d'ailes noires. Il n'était pas à Jérusalem, il était au Royaume. Il ne demandait rien, il réclamait tout. Il avait des droits qu'on ne pouvait lui contester. On ne savait lesquels, peut-être ceux que s'arroge le plus révolutionnaire des repentis au monde. Il venait de loin, du maoïsme ; il alla très loin, à l’intégrisme judaïque. Un adage rabbinique déclare : « Là se tient un repenti, un disciple de sage ne peut résister. » Il avait gardé l'accent imprécatoire des grands révolutionnaires et dans le ton, cette intransigeance qui ne cédait que pour mieux tourner la résistance de ses interlocuteurs. Il n'était plus marxiste ou maoïste ; il n'était pas talmudiste ou kabbaliste. Il était Benny Lévy.

Le repenti continuait de percevoir son salaire d'enseignant à l’université de Paris VII qu'il représentait à Jérusalem. Il avait créé un Institut d'études lévinassiennes qui recevait les personnalités intellectuelles parmi les plus médiatisées de l’époque. Encadré par Bernard-Henri Lévy et Alain Finkelkraut, ils faisaient salle comble. Ses deux compères lui permettaient de figurer au palmarès « des trois intellectuels les plus influents au monde ». Lévy habitait une grande maison dans le quartier religieux de Bayit Va-Gan. Il recevait ses hôtes sur le balcon de sa maison. Sa barbe était plutôt clairsemée et un grand calot noir couvrait sa tête. Il n'était ni sioniste ni antisioniste. Il tranchait la question d'un net : « Je suis juif. Un point. » C’était un de ces personnages dans La Comédie humaine qui mettent des points après des demi-phrases. Il passait une partie de l'entretien à parler de nul ne se souvenait quoi, une partie à fulminer contre de mauvais intellectuels et une troisième à recommander la lecture de Lévinas. Ce dernier était à la mode. On n'avait pas encore découvert que sa philosophie de l'altérité était chez Karl Barth, le dernier théologien du protestantisme, et que sa religiosité était du starets Zossima dans Les Frères Karamazov de Dostoïevski. Benny Lévy n'avait pas grand-chose à ajouter aux prêches de Lévinas. Pour conclure, il entraînait ses hôtes dans un couloir dont les murs étaient recouverts de part et d'autre de livres : « C'est la bibliothèque de Sartre », disait-il.

Cette bibliothèque suscitait chez ses hôtes de la dévotion pour son nouveau propriétaire. On demandait à ouvrir un volume pour feuilleter les mêmes pages que le grand philosophe. Ce n'était pas seulement Stendhal ou Flaubert, c'étaient ceux de Sartre. Sa Nausée et ses Mots. Il avait communiqué sa passion pour la vie à toute une génération et contribué à faire des membres de son cénacle philosophique des alchimistes des mots et des funambules se déplaçant sur des phrases. Le déménagement de sa bibliothèque à Jérusalem était tout un symbole de la victoire du judaïsme sur le marxisme, le trotskisme, le maoïsme et, comme Lévy disait, sur tous les ismes. Les mauvaises langues assuraient qu'il s'était accaparé ces livres sans l'autorisation de Simone de Beauvoir, la compagne de Sartre, qui n'avait pas caché sa colère et sa rancune. Mais Simone de Beauvoir n'aimait pas Lévy, déjà du temps où il se nommait Pierre Victor. On ne sait si elle voyait en en lui un rival ou, comme on aimait à dire dans ce milieu, « un petit con » qui abusait de son ascendant sur… le grand philosophe.

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Le grand regret de Levy était, je crois, de n'avoir été que le secrétaire personnel de Jean-Paul Sartre et non son fils. Sartre passait pour l'un des plus grands philosophes de tous les temps, une figure emblématique du XXe siècle, le plus meurtrier et philosophique de l'histoire. Lévy laissait entendre que s'il s'y était pris plus tôt et si Sartre n'avait été aussi vieux et diminué, il aurait fini par le convertir. C'était, si je ne m'abuse, en 1980, au cours d'un entretien sur un lit d'hôpital. Socrate avait eu l'élégance de boire la ciguë, Sartre l'indélicatesse de s'en laisser imposer par son secrétaire. Trente ans après sa mort, on en était à croire que lui aussi s'était repenti, avait recouvré le sens de Dieu et était retourné aux… sources judaïques de son secrétaire. Dans l'entretien entre eux, Levy prend un ton inquisiteur pour acculer le pauvre philosophe à ses contradictions. Il le morigène : « Reconnais qu'on peut s'étonner de t'entendre… » ; il le somme de s'expliquer : « Explicite ». Il n'est question que d'« erreurs », de « malentendus », de « ruses »… Le ton de Lévy est retors, celui de Sartre navré. Le philosophe se livre à son inquisiteur sans montrer de résistance, passant à des aveux plus accablants qu'enrichissants. En définitive, tous deux s'accordent à dénoncer le… parti communiste comme le mal des maux et cette dénonciation, qui tourne à l'exutoire, n'est rien moins que pathétique. Lévy n'est plus le disciple, c'est désormais le maître. Il caracole sur les ruines d'une œuvre qui s'écroule sous sa pression. Sans espoir, on ne transcende pas les misères du quotidien, on ne se transcende pas. Ce document constitue à mon sens une illustration de la dialectique du maître et du disciple se décalquant sur celle hégélienne du maître et de l'esclave. Soixante-dix ans plus tard, on ne le lit pas sans le considérer comme le suaire de Sartre et dans une certaine mesure de la philosophie parisienne. Il n'avait traité de la désespérance dans son œuvre, que ce soit L'Etre et le Néant ou La Critique de la Raison dialectique, que parce qu'il était de bon ton d'être du côté de Kierkegaard sans adhérer à sa théologie ; il n'avait autant parlé de l'angoisse que parce qu'il était de bon ton d'être du côté de Heidegger sans le suivre dans ses engagements poétiques et politiques.

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Les bouleversements nano-bio-technologiques dans la recherche sur le cerveau résiliaient la philosophie. On découvrait qu’elle recouvrait plus de vaines élucubrations, sans grand intérêt ni grande promesse, que de prometteuses intuitions ou de pertinentes critiques. Même les robots, conçus pourtant pour déchiffrer les traités les plus abscons et en extraire la moelle, désespéraient de la comprendre. On s’en secouait en remisant ses traités dans les oubliettes des bibliothèques. La réalité était à la fois plus simple et plus complexe. La simplicité était pour la rue, la complexité pour les laboratoires. Sinon, on baratinait. Dans le cas de Sartre, on ne comprenait plus pourquoi il devait s'arrimer aussi maladroitement à la philosophie allemande et prendre ses interminables déhanchements phraséologiques. La France avait donné Descartes, Pascal, Bergson ; légers, clairs, lisibles, éloquents. L’œuvre de Sartre était trop lourde, emphatique, harassante. Il recourait indûment à ces terribles clichés, souvent terroristes, que représentent les concepts, même si c'était pour récuser l'emprise du Concept. Les robots en avaient des bugs numériques ; les hommes ne voulaient plus crois qu’il lui était arrivé de haranguer ses militants du haut d'un tonneau. Rien dans sa biographie ne disait qu’il avait été un Diogène, il n'en eut ni la vie ni la mort. Sans sa popularité comme romancier et dramaturge, il serait totalement tombé dans l’oubli. Seul son refus de recevoir le prix Nobel de littérature lui valut quelque mention dans l'histoire des lettres. Ce n'en a pas moins été le philosophe de toute une génération et on ne peut lui nier cette habileté dialectique qui faisait de lui le plus brillant politique de la pensée et le plus mauvais prophète de la vie politique. Sancho Pança, même si Lévy n'en eût jamais l'embonpoint et l'humour, s'était emparé de l'âme de son maître et chevalier, le camarade Sartre.

Lévy n'avait pas attendu la mort de son maître pour tuer le père qu'il avait trouvé en lui. De son vivant encore, il l'avait partiellement troqué contre un étrange rabbin marocain de Strasbourg qui ne trouvait meilleure manière de vendre son judaïsme – un étrange théocratisme relevé de pointes anarchistes et lié par les commandements – que d'émailler ses homélies de citations lacanesques et de les garnir de mots crus pour mieux ruiner les… ismes, y compris le sionisme. On se demandait ce qu'un intellectuel de l’envergure de Lévy, qui avait frayé avec les plus grands philosophes au monde, trouvait de si intéressant dans le judaïsme pour troquer sa casquette trotskyste ou son col maoïste contre un chapeau à larges rebords et une redingote noire, se laisser pousser la barbe et déclarer le judaïsme doctrine divine. Son intégrisme judaïque se présentait comme un maoïsme de Dieu. Il continuait de parler en maoïste, de prêcher en maoïste et plus irritant de se comporter en maoïste. Il avait simplement troqué Mao contre Dieu et la veste maoïste contre la redingote à la mode en Europe centrale alors qu'il était d’origine… égyptienne. C'était la même clandestinité, le même extrémisme, la même marginalité et, autant le reconnaître, la même ingéniosité pour parvenir à ses fins. Il ne s'était pas tant repenti – hazar bi-techouvah – qu'il s'était mis à la mode judaïque. Pendant sa période révolutionnaire, il détenait la vérité absolue ; pendant sa période judaïque, elle ne l'était pas moins. C'était dans son genre un petit dictateur (au sens philosophique du terme !), un intellectuel dans la scabreuse tradition française de l'après-guerre, il serait resté dictateur intégriste. Il avait peut-être changé de maître, de religion, de pays et de tenue, il restait intellectuellement précis et religieusement autoritaire. Désormais, il était persuadé que l'humanité connaîtrait le salut avec la venue du Messie – et il ne fallait pas se recenser parmi ses détracteurs pour lui soupçonner des velléités messianiques.

Benny Lévy habitait Jérusalem en épouvantail qui avait quitté le quartier latin pour emménager à Bayit Va-Gan. Il était très pressé – on ne savait par quoi ni vers où. Il avait cessé de se chercher un maître, il était devenu maître lui-même. Contrairement à ses collègues, il n'était pas de papier – auteur de livres qui n'innovaient rien et traitaient de papier davantage que d'autre chose – mais de carton. Il avait une silhouette en carton ; il paraissait de carton ; il vivait de carton ; il résonnait comme du carton. Il est parti comme du carton, un avertissement ou une menace persistaient à percer dans sa voix de… carton. J'ai longuement interrogé de vieilles personnes qui l'ont connu et ont étudié sous ses ordres. Je n'ai pas compris si c'était un sacripant intellectuel ou un grand érudit. Lévy reprochait à Socrate de ramener la communauté fraternelle entre les hommes à leur commune naissance sur la même terre. Il se moquait directement de lui et indirectement de Sartre. L'un et l'autre donnaient dans le mythe pour se dépêtrer de leurs contradictions : « Comment la pensée peut-elle échapper à cette chute dans la mythologie, quand il s'agit d'aller à l'essentiel du mode d'être ensemble, à savoir la fraternité ? » Lévy avait basculé à son insu dans le mythe pernicieux de se croire hors du mythe alors qu’il avait succombé au trouble syndrome de Jérusalem…