CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE MESSIE QUI SE TRAHIT EN TRAHISSANT LE SIGNE LE PLUS ÉLOQUENT DE SA MESSIANITÉ

18 May 2018 CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE MESSIE QUI SE TRAHIT EN TRAHISSANT LE SIGNE LE PLUS ÉLOQUENT DE SA MESSIANITÉ
Posted by Author Ami Bouganim
Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
 
Quand le Messie vint à Jérusalem, personne ne le remarqua. Pourtant on l’attendait depuis deux mille ans au moins, de jour en jour, d’heure en heure, d’une minute à l’autre. On le réclamait de toute son âme, de tout son cœur… de toutes ses prières. On avait connu tant de déconvenues dans le passé qu’on se promettait de ne plus se méprendre. On saurait le reconnaître, on avait des signes indubitables pour l’authentifier. On ne paverait pas la voie à un nouveau christianisme, on ne se fourvoierait pas dans un nouveau sabbataïsme. Les psaumes, les romanceros, les piyyutim ne charmeraient plus les esprits. On ne s’était pas rendu compte qu’à force de se méprendre, on disposait plus de signes pour récuser tout candidat-messie que pour le reconnaître.
 
Ce n’est qu’au bout d’un an qu’on remarqua l’étrange personnage qui passait ses journées à courir d’une synagogue à l’autre, d’une académie à l’autre, et partout il brillait, montrant une telle maîtrise des textes, de leurs commentaires et des codes de lois qu’on était fasciné par l’étendue de ses connaissances et la virtuosité de ses raisonnements. Il se nourrissait de manne, qu’on s’était mis à produire à tous les parfums pour tous les goûts, et passait la nuit à étudier sous la voûte qui prolonge le Mur des Lamentations, ne rentrant chez lui que le vendredi soir pour marquer le shabbat. Contrairement aux clochards de Dieu qui couraient la ville, il était toujours vêtu proprement d’un pantalon de toile couleur pierre de Jérusalem et d’une chemise bleu-ciel. Il ne transpirait pas, ni de jour ni de nuit, il se montrait toujours avenant. Ses entrées étaient solennelles, un livre serré contre la poitrine, toujours à l’heure et l’on ne savait jamais comment il arriverait, en bus, en tram ou en taxi. Il donnait l’impression de survenir. Sitôt sur les lieux, il se drapait d’un châle de prière, posait des phylactères et entamait son cours. Sans se présenter, sans entrée en matière. Il semblait reprendre un cours interrompu, prolonger une digression, renouer avec une controverse. Sa voix était si belle, son discours si bien conçu, son regard si caressant qu’il captivait son audience. Il donnait l’impression d’orchestrer son écoute et son silence, exerçant de tels charmes qu’on se prenait d’affection pour lui.
 
Quand on lui demandait d’où il venait, il répondait un rien énigmatique : « De la place des Lépreux à Rome. » Quand on lui demandait ce qu’il était, il répondait : « Ambassadeur du Palais de Marbre. » Quand on lui proposait de l’alcool, il répondait : « Je ne bois que du vin tiré des raisins de la création. » Quand on lui demandait qui était son maître, il répondait : « Le Maître des maîtres. » Quand on lui demandait quand viendrait le Messie, il répondait : « A tout instant. » Quand on lui demandait s’il était le Messie, il répondait : « Autant qu’un autre. » On n’arrivait pas à lui arracher des réponses plus claires sur sa vie, ses origines, ses études.
 
Jérusalem s’engoua tant pour le personnage qu’on inclinait à le prendre pour le Messie. On passa en revue les signes de messianité. Ce n’étaient pas les guerres particulièrement meurtrières qui manquaient pour voir en l’une Gog et en l’autre Magog. Ce n’étaient pas les candidats au titre de Messie fils de Joseph censé annoncer le Messie fils de David qui manquaient. Ce pouvait être David Ben Gourion pour les laïcs ou le Rav Kook pour les religieux, voire Jésus de Nazareth et Bar Kokhba de Beitar pour ceux qui prétendaient avoir recouvré le sens historique après l’avoir perdu dans une errance anhistorique bimillénaire. On attendait qu’il réalise des miracles pour achever le sacrer, quoique les maïmonidéens tenaient à tester sa sagesse politique davantage que ses pouvoirs de thaumaturge. On se remit à chanter des psaumes, des romanceros et des piyyoutim.
 
Sitôt qu’il paraissait on l’accueillait avec des louanges et ne se séparait pas de lui sans des éloges. On ne tenait plus tant à écouter ce qu’il avait à dire – on savait désormais l’essentiel et devinait le plus important – qu’à le contempler. Certains attendaient le miracle, d’autres qu’il s’empare du pouvoir par l’esprit et par le charme, d’autres plus prosaïquement qu’il se déclare. Mais il tardait à se manifester, comme s’il attendait un signe du ciel ou de la terre, une voix intérieure qui lui intimerait sa mission, un saisissement qui persisterait en extase divine permanente. Ses partisans piétinaient d’impatience, ses détracteurs se tordaient de rire. Les chercheurs connaissaient les transes collectives qui s’emparaient régulièrement des sectes hassidiques, ils ne s’étonnaient pas de les voir prendre, par-ci, par-là, une tournure messianique pour sacrer leurs maîtres vices-Dieu. Ils prédisaient que ces transes, comme les précédentes, se termineraient par « des débandades d’échos creux ».
 
Bientôt le personnage était au cœur d’une controverse générale. On interprétait longuement des citations qu’on assurait de lui, des gestes étranges qu’on disait de lui. Il ne passait pas un jour sans que les médias ne donnent de ses nouvelles et que l’opinion publique ne s’intéresse aux précédents dans la malheureuse histoire messianique d’Israël. Les réseaux sociaux relayaient les médias anciens et le nombre de pages qui lui étaient consacrées était tel que ses partisans clamaient qu’il était plébiscité par les « like ». Seul le principal intéressé restait insensible à l’enthousiasme qu’il soulevait et au débat qu’il alimentait et persistait à donner ses cours qui n’intéressaient plus personne.
 
Mais l’on découvrit avec consternation que le présumé Messie n’était pas particulièrement regardant sur les lieux où il priait. On assurait qu’il ne boudait pas les mosquées et les églises et partout il priait avec une telle ferveur qu’il était pris d’une étrange extase-transfiguration-pamoison qu’on n’avait encore jamais vue chez personne avant lui. On détournait instinctivement le regard, par peur de découvrir que le Messie était de toc ou, plus grave, qu’il était polyreligieux. On ne comprenait pas comment il pouvait prier ici et là et prétendre prier le même Dieu. Quand enfin il se décida à se départir de sa réserve et qu’il déclara : « Je ne sais si je le suis, je ne sais si tu l’es, mais je sais que le Messie adhérera à toutes les religions du monde pour réunir l’humanité dans le culte du Dieu Un », on… déchanta.
 
Finalement, on conclut que pour érudit qu’il fût, le personnage était une autre victime du syndrome de Jérusalem parmi les milliers qui hantaient la ville. C’est que depuis le Grand Accord qui était intervenu dans la région, le nombre des pèlerins de toutes les confessions n’avaient cessé d’augmenter et celui des victimes du syndrome était en hausse constante. On avait dû ouvrir le Centre universel du diagnostic et du traitement du syndrome de Jérusalem pour maîtriser les plus excités et les empêcher de commettre des sacrilèges, réveiller les vieux démons de Jérusalem et provoquer des troubles. Le Centre s’était équipé de paniers à salades déguisés en ambulances qui sillonnaient la ville pour intercepter les plus dangereux et les empêcher de nuire. On avait même créé une brigade de « badauds secrets » qui se mêlaient aux pèlerins pour repérer les plus douteux et communiquer leur signalement au « numéro bleu » mis en place par la cellule œcuménique de crise qui siégeait vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour préserver la paix de Jérusalem.
 
Photo : Le Juif de Jérusalem, Library of Congress, 1920-33