The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE MUSICOLOQUE QUI TENAIT UNE BAGUETTE D’UNE MAIN ET NE MAITRISAIT PAS L’AUTRE

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
On ne prend pas congé du paradis, on le change contre un autre. Les universitaires ne partaient pas vraiment à la retraite. Ils se plaçaient dans des universités privées où l'on ne prenait en considération que la notoriété. Dans des universités à l'étranger où l'on n'était pas aussi regardant sur l'âge. Les plus malins se casaient comme présidents, secrétaires généraux ou trésoriers dans l’une des nombreuses associations internationales des chercheurs en microbiologie, en philosophie ou en… science des termites. Bien sûr, ils ne percevaient que leur retraite, ils n'en conservaient pas moins un bureau, si possible un assistant, et ils sillonnaient les cieux en première classe avec un per diem de secrétaire général de l'UNESCO au moins. L'un était président de la très prestigieuse Federation of European Biochemical Societies, l'autre orchestrait la Lutte mondial contre les Blattes porteuses de creuvite. Il en était même un qui était secrétaire permanent du Fermoir. Il avait passé sa vie à déceler les signes d'extinction dans la production littéraire (des autres), des relents de sénilité dans les considérations critiques (des autres), un dangereux taux de tarissement de la veine romancière (des autres) et avait développé toute une poétique de la mort des lettres, se réclamant à la fois de Pessoa, Borges et quand l'envie lui en prenait Kafka. Il avait des partisans un peu partout dans le monde, dans les universités sud-américaines surtout, et on l'invitait aux colloques pour parler de son Fermoir. Il était accueilli en grand maître alors qu'à Jérusalem nul ne connaissait son Fermoir et ceux qui le connaissaient lui recommandaient de s’y cloîtrer. Nul n'est prophète en son pays et en celui-ci moins qu'ailleurs.
Le Pr. Boris Shasha n'avait pris sa retraite que pour réaliser le rêve qui lui tenait à cœur : créer un réseau de laboratoires des musiques liturgiques. Quasi messianique, l’idée ne présentait que des avantages. Elle sortait l'œcuménisme du dialogue de sourds entre rabbins, prêtres et imams et permettait de faire correspondre les liturgies et de les mettre en dialogue. Il négocia un premier centre à Jérusalem d’où il essaima un peu partout dans le monde. Paris, Berlin, Londres, New York, Rome, Varsovie, Salamanque, Saint-Pétersbourg, pour ne citer que les centres les plus importants. Il n'avait pas besoin de beaucoup pour convaincre. Les universités ne demandaient pas mieux que de se donner un département de musicologie et quand ils en avaient un de le doter d'un laboratoire liturgique. Shasha était en passe de devenir le maître-chantre de l'humanité. Il n'était plus à Jérusalem que pour les commémorations et célébrations et pour rencontrer ses doctorants. Sinon il était par monts et par vaux, dans les meilleurs palaces, du côté de Central Park, du Colisée et des Champs-Élysées. D'un laboratoire à l'autre, d'un colloque à l'autre, d'un concert à l'autre. Bientôt, il allait étendre son réseau à l'Asie, il ne connaissait ni le sous-continent indien ni le sous-continent chinois.
Shasha se grisait tant de son succès qu'il crut qu'il pouvait percevoir des dividendes sexuels sur sa gloire. Il avait assurément un demi-siècle de plus que ses étudiantes mais, à vrai dire, il n’attendait rien d’elles. Il trouvait son plaisir à ces brins de conversations plus musicales que graveleuses. Ni grivoiseries ni obscénités. Une remarque suivie d’un compliment suivi d’une invitation à écouter un morceau particulièrement rare. Quand l’entretien se poursuivait, c’était un cours particulier qu’il donnait gratuitement. Sans rien attendre en retour sinon un sourire ou un signe de remerciement. Quand il n’avait pas fini son cours, il se proposait pour raccompagner l’étudiante à son domicile. C’était autant de moments qu’il volait à la musique mais ils n’étaient pas moins merveilleux. Il était à la retraite, il pouvait se permettre ce petit plaisir. Bien sûr, il n’aurait pas boudé davantage que ces échanges verbaux, il ne se leurrait pas. Les miracles ne se produisaient pas, dans ce domaine encore moins qu’à la loterie. Il était trop vieux, ce n’était pas pour autant un satyre. Il n’avait jamais pu terminer un ouvrage de Sade et avait signé une pétition pour interdire le « Lolita » de Nabokov.
Shasha ne se cachait pas que ces petits moments étaient désormais son meilleur loisir et qu’ils entretenaient un suave désir de vivre, davantage qu’un bon déjeuner dans le meilleur restaurant, une pièce de Shakespeare ou la découverte d’un nouveau morceau liturgique. Il lui arrivait volontiers de fredonner des airs pour illustrer ses comparaisons et c’étaient comme de tardives sérénades, lui qui n’en avait jamais tenues, s’était marié avec une camarade du primaire, s’était exclusivement consacré à ses études et à ses recherches, avait couvert les besoins de ses quatre enfants, avait connu un éphémère regain d’amour filial avec la naissance de ses premiers petits-enfants. Comment reconnaître sans se ridiculiser que le désir de beauté s’était éveillé chez lui avec la vieillesse et qu’il était, de jour en jour, plus impérieux. Une silhouette magistrale, des traits intéressants, une voix caressante, la ligne d’un bras nu, l’éloquence d’une voix. Il aurait volontiers clamé que cette beauté-là était plus envoûtante que les meilleurs tableaux des peintres post-modernes, les décors encaissés des vallées suisses ou la solennité des sommets alpins. C’était davantage que de la beauté, c’était de la grâce, fugace et volatile, et contrairement aux beautés muséologiques, elle s’intimait en un étrange désir non abouti dont il décelait les traces dans les morceaux liturgiques qu’il écoutait d’une oreille différente. Ce réveil du désir l’invitait à revisiter ses thèses sur le tressage liturgique et il se mit incidemment à s’intéresser à la kabbale qui se trame sur le Cantique des Cantiques. Il se surprit même des velléités de composition, lui qui n’avait jamais rien composé de sa vie. Ces entretiens le comblaient et il n’aurait jamais songé s’aventurer plus loin ou cru qu’il commettait un crime qui susciterait autant de remous, sa mise au pilori par les médias et une interdiction d’accès dans le périmètre de l’université.
Ce ne fut qu'une main maladroitement glissée sous la jupe d'une étudiante, un vulgaire geste, il n'était pas capable de plus. Cela suffit à le radier de la nomenklatura des retraités de l'université. On le mit à la retraite de la retraite et l'on convainquit l'étudiante de retirer sa plainte pour ne pas éclabousser une institution où elle souhaitait s'insérer. Eût-il été chrétien, il se serait retiré dans un monastère grégorien ; eût-il été musulman, il serait entré dans une confrérie de derviches tourneurs ; eût-il été pratiquant, il se serait retiré comme bedeau dans une synagogue de quartier. Il tenta de se distraire avec ses petits-enfants mais ils n’avaient pas de patience pour ses berceuses liturgiques. Il ne pouvait quitter le monde avec une telle tâche sur sa biographie, il était prêt à tout pour l’effacer. Il ne lui servait à rien de protester de son innocence ni de se réclamer de sa grande contribution aux liturgies du monde. On avait changé les mœurs et omis de le signaler à tous ceux qui, comme lui, avaient vécu sous un régime masculin plutôt audacieux. Comment aurait-il soupçonné que ce qui était le manège romantique était devenu celui du harcèlement ?
Un jour, il reçut un appel du Pr. Saul Strauss, le directeur du Centre de traitement du Syndrome de Jérusalem, qui était un des rares à n’avoir pas rompu ses relations avec lui. Strauss était bien placé pour savoir à quel point la sainteté cultivait le désir et celui-ci la sainteté et quelles tournures prenait l’une sous l’inspiration de l’autre. Il rencontrait des ennuis avec une patiente qui prétendait avoir aux oreilles des musiques qu’elle n’avait jamais entendues de sa vie. Depuis des années, elle tournait entre les centres médicaux du pays, des plus grands aux plus petits, des plus conventionnels aux plus alternatifs, des centres gériatriques aux asiles d’aliénés. Partout on ne l’écoutait que d’une demi-oreille, son dossier médical la suivait partout, on ne savait que dire, on ne relevait plus ses plaintes. Seul Strauss lui accorda l’attention requise et comme il n’était pas musicologue et qu’il n’était pas du genre à s’émouvoir de velléités amoureuses tardives, il fit appel à Shasha.
C’était une ancienne femme. Les circonstances de la vie ne lui avaient pas occasionné de prétendant auquel elle pût se résoudre. Nul ne savait ce qu’elle avait dans les entrailles et à son âge, elle ne pouvait qu’aspirer à une belle mort. Mais le sort s’acharna contre elle et elle se mit à se plaindre de maux insoutenables dans la tête. Elle ingurgitait tout ce qu’on lui prescrivait, rien n’agissait et ne soulageait. On la mit au cannabis, qui commençait à passer pour une panacée universelle alors que ce n’était qu’une drogue, ni plus ni moins nocive que la chimie dont on abreuvait les patients avant la révolution médicale qui marginalisa la médecine occidentale en faveur des médecines holistiques. Ce n’était pas même une maladie mortelle qui eût pu l’acheminer à un dénouement naturel. C’était peut-être une maladie dégénérative mais on rangeait sous cette appellation tant de sénilités que l’on n’y comprenait plus rien. Un jour, racontait-elle, elle se réveilla avec de la musique aux oreilles. Depuis, elle en écoutait régulièrement. Elle crut d’abord qu’elle oubliait d’éteindre la radio. Puis elle s’avisa que c’était peut-être le voisin du dessus ou du dessous qui haussait le volume de sa télévision. Mais cela ne venait ni d’en haut ni d’en bas. Elle dut se résoudre à reconnaître qu’elle venait de l’intérieur. Elle se garda de s’en ouvrir à son médecin, elle redouta qu’il ne la prenne pour folle. Quand elle se décida enfin, ce fut à peine s’il prêta attention à ses doléances. Elle était vieille, elle avait des douleurs partout, elle était traitée au cannabis. Il l’orienta vers un laboratoire de l’audition où l’on ne prêta pas davantage attention à la nature de ses plaintes. A l’issue d’une batterie d’examens, on lui prescrivit un appareil auditif. La musique n’en était que plus forte et plus… variée. Ce n’était ni des chants populaires ni des chants classiques qu’elle eût pu entendre à la radio, mais des chants en latin, qu’elle n’avait jamais étudié, en arabe, qu’elle ne connaissait pas, en hébreu qui lui paraissait plus ancien que l’hébreu moderne. Bien sûr on lui donnait des calmants pour l’assourdir et comme ils n’arrêtaient pas ce concert quasi permanent qui ne présentait d’autre mérite que de couvrir son acouphène, on lui administrait le traitement le plus courant à l’égard des vieilles personnes : on se débarrassait d’elle.
En définitive, elle échoua dans le cabinet du Pr. Strauss, le grand spécialiste du syndrome de Jérusalem. Il l’écouta patiemment, sans intervenir, sans chercher à comprendre. Il considérait ses patients comme autant de personnes possédées par Dieu et il se contentait de deviner les craintes, les hantises et les prédictions théologico-politiques de ces prophètes rétrogradés au rang d’aliénés. Pour ce grand connaisseur de Jérusalem, la prophétie avait été l’une des premières et des plus nobles expressions du syndrome de Jérusalem. C’est dire à quel point il se passionnait pour ses patients qui lui dévoilaient des bribes et des bris de cette ville habitée par Dieu. Or contrairement à ses autres patients, celle-ci avait tous ses esprits et rien n’indiquait qu’elle était victime du syndrome. Il recourut aux services d’un medium maraboutique censé déceler les remous de son âme, d’un kabbaliste patenté censé exhumer les racines de son âme, d’un représentant de l’Ecole de Télépathie de Jérusalem censé s’insinuer dans son âme et la récurer. Strauss ne reculait devant rien pour soulager ses patients et tenter de les remettre sur « le chemin de toute chair ».
Strauss ne tenait pas rigueur à Shasha pour ses transports liturgiques plus qu’il ne tenait rigueur aux transports messianiques des clochards de Dieu qui sillonnaient la ville dans tous les sens et dont l’un d’eux était à n’en pas douter le prophète Elie. Ils s’attachèrent une sommité dans la recherche du cerveau qui proposa d’introduire des électrodes pour capter les musiques et tenter de les enregistrer. Ses techniciens améliorèrent l’appareil mis au point par les laboratoires pharmaceutiques qui avaient découvert que le nombre des personnes frappées d’acouphènes était en hausse constante et qu’elles se recrutaient parmi les plus riches. Lorsqu’au bout de plusieurs mois d’observation de la patiente dans la clinique du sommeil du Centre du Syndrome, la tête casquée de jour et de nuit, des électrodes plantées dans son cerveau, sa tête reliée par des fils à toutes sortes d’ordinateurs conçus par les meilleurs électro-audioprothésistes, Shasha put enfin entendre les musiques, il annonça qu’« il » venait de faire la plus grande découverte dans l’histoire de la musicologie : il avait reconstitué les chants que les lévites chantaient dans le service du temple, les chants qui émaillaient les messes dans les premiers monastères chrétiens et les premières litanies coraniques bédouines telles qu’elles étaient entonnées à Médine et à La Mecque. Cette découverte propulsa de nouveau Shasha sur le devant de la scène musicologique liturgique du monde tant et si bien qu’il se mit à parader de nouveau dans les médias. On se pressait tant autour de lui et il se livrait avec tant de légèreté à ce retour de popularité que l’étudiante importunée se décida à déposer plainte contre lui et ses avocats ne prirent pas le temps de plaider la prescription des faits que la vieille oracle, soutenue par Strauss, qui ne tolérait pas la moindre atteinte à ses patients, déposa plainte à son tour pour « détournement de droits d’auteur sur le ressouvenir »…
Photo : Collection A Fleur de Vie.

