The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE PHILANTHROPE QUI INSTRONISA UN BEDEAU SUR LES MORTS

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
La nécropole de Jérusalem, sur les flancs du mont des Oliviers, au pied des murailles, porte désormais un nom. Celui d'un brave bedeau d'une petite synagogue de Casablanca où il est né, a vécu et est mort. Son petit-fils, émoulu de l'un des instituts qui forment les plus grands innovateurs de la planète, s'était tant enrichi qu'il n'arrêtait pas de graver les noms de ses parents, de sa femme et de ses proches sur la pierre de Jérusalem. C'était, de tous les avis, le plus grand gambler dans l’histoire de Casablanca. Il alliait le bagou d'un camelot du vent à l'entregent d'un présentateur émérite de télé. C’était un grand tchatcheur comme l’on disait sur la corniche d’Anfa dans les dernières décennies du XXe siècle. Il était assez intelligent pour savoir que plus il s'endetterait auprès des banques et moins elles seraient tentées de le lâcher. Il savait aussi qu'un lointain jour, toute sa pyramide s'écroulerait et qu'il se retrouverait sur la paille d'une île paradisiaque qu'il aurait achetée dans la mer Egée ou dans les Caraïbes. Cela lui permit de faire du bien avec l'argent des banques pendant des décennies et comme il ne les portait pas dans son cœur il ne lésinait pas sur le montant des dons. Ici, il construisait un hôpital ; là, un laboratoire de recherche, un hospice de vieux ou un refuge pour clochards. La ruse pétillant dans un œil, l’intérêt dans l'autre, il ne considérait ses interlocuteurs et ses collaborateurs qu'à la croisée de son double regard. Dans son ballet interplanétaire, il ne se posait que sur des tremplins susceptibles de le propulser sans cesse plus haut. Sans égard pour les victimes qu'il laissait sur le bord du chemin.
On le disait insensible aux honneurs parce qu'il le déclarait. Les Casablancais savaient à quel point il ne pouvait ne pas l'être. Pour son premier titre honoris causa, il s’assura l’éloge de l'un des intellectuels les plus pimpants sur la place de Paris. Ce dernier choisit un titre choc : « Blaise (c’était le prénom que ses parents, casablancais de souche, lui avaient donné) Sorin (la francisation d’un nom très chleuh), les juifs et l’argent. » On n’aurait su trouver meilleur titre et l'allocution était si brillante qu'on regretta que l’orateur n’en fasse pas un livre : il aurait battu tous les records de vente. L'ouverture fut superbement parisienne. L'intellectuel annonça qu'il avait prononcé tant d'allocutions pour de prestigieuses personnalités (dont il égrena les noms) qu'il s'était promis de ne plus en commettre. Il ne rompait son engagement que parce que c’était… Sorin. Il brossa son portrait et ce n'était rien moins que celui d'un… dieu. Bien sûr il célébra son non-enracinement – il était domicilié à Andorre et ses sociétés l'étaient à Dublin – et sa multi-nationalité – marocain, français, belge. Il oublia de signaler que son siège social était au Lichtenstein et qu’il était encore naturalisé israélien pour bénéficier de l’abattement d’impôts dont bénéficiaient les nouveaux immigrants : « Plusieurs appartenances, plusieurs demeures. » Il le célébrait parce qu’il était le héros d’une certaine rumeur qui incriminait son « cosmopolitisme ». Nul dans la salle ne doutait que c'était parce qu’il était terriblement riche, propriétaire tout puissant de nombre de quotidiens, de magazines et de sites d’information, et qu’il promettait d’allouer des millions et des millions à toutes sortes de causes. L’intellectuel poussa l'audace philosophique jusqu'à faire de Sorin un saint-simonien « porteur d’une vision poétique du monde de la finance et des affaires ». Il prononça son allocution devant un parterre composé des principaux collaborateurs de Sorin, des membres de toutes les rédactions qu'il contrôlait et des délivreurs du titre au grand complet. Puis, il se livra à l’apologie de la richesse : « L’argent », déclara-t-il, « a une vertu éthique », l’argent « est l’un des principes générateurs de la liberté ». Sans mentionner ses vices ; sans égard pour les pauvres. Sans un tribut rhétorique à une redistribution plus équitable des richesses. Sans un mot sur ce satané hasard qui comble les uns et accable les autres. Prononcé par un autre, en d'autres circonstances, nonobstant des corrections mineures, ce discours aurait été dénoncé, par l'orateur lui-même, comme… antisémite.
Sorin ne manquait pas de charme et de malice et son plus grand ennemi était encore… lui-même. Il ne pouvait s'empêcher de voir en tous ceux qui recevaient un salaire de lui… des larbins et quand ils regimbaient, ils n'avaient de cesse qu’il ne se débarrasse d'eux. Il ne redoutait ni leur vengeance ni leurs représailles, il leur proposait des indemnités de départ qui les muselaient à vie. Ses parachutes étaient tels que ceux qui déméritaient ses faveurs se volatilisaient dans la nature pour des retraites pré-anticipées où ils ruminaient le regret de ne pas s'être accommodés de leur rang de larbin-directeur-général. Sorin se prenait pour le plus malin génie au monde, il savait que nul n'était indispensable à la bonne marche de ses affaires. Cela dit, il ne donnait jamais pour rien, il savait qu'un jour il aurait un retour d'ascenseur. Il ne soutenait pas les œuvres des autres sans être assuré qu'ils donneraient aux siens, il n'agréait pas à la demande de politiciens sans dessiner dans son esprit ses parcours potentiels. A près de cent ans, son larbin es philanthropie se souvenait que sollicité pour la rénovation du cimetière, Sorin avait déclaré :
« Quel plaisir ce serait que de donner à cette vallée le nom de mon grand-père qui était bedeau d'une misérable synagogue et ne rêvait que d'être enterré à Jérusalem ! »
« Elle a déjà un nom, la vallée de Josaphat, je pense, à moins que ce ne soit celle du Cédron ? »
« Demandez combien on veut pour changer de nom. »
Sorin rapatria en grand secret les ossements de son grand-père et fit ériger sur son tombeau un dôme digne d'un saint des saints. Il trônait sur des rabbins, des lettrés, des politiciens et l’on prenait le monument pour le mausolée de la nécropole des Oliviers. Ce devait être un saint inconnu pour avoir eu un petit-fils aussi riche, doué, habile, prodigue qui avait su réhabiliter son souvenir et lui garantir un tel honneur. Il serait assurément le premier à ressusciter quand se présentera le Messie. Ce geste de Sorin avait été le plus intéressé de sa carrière de philanthrope : il attendait un retour d'ascenseur de… Dieu.
La partie la plus pathétique de la nécropole s’étend devant la porte la plus impressionnante du mont du Temple – Har ha Bayit en hébreu – sur lequel s’étend l’esplanade des Mosquées – Ḥaram aš-Šarīf, le « Noble Sanctuaire », en arabe. Située sur la muraille orientale de la vieille ville de Jérusalem, courant le long du mur d’enceinte de l’esplanade, elle livrait directement accès au temple. C’était par elle que le Grand Prêtre et sa suite, venant du monde des Oliviers, y accédaient, porteurs des cendres de la vache rousse, nécessaires pour accomplir nombre de rites. Elle était connue comme la porte du Grand Prêtre ou encore la porte de Suse, ce qui laisse penser qu’elle remonte à l’époque d’Ezra et de Néhémie qui étaient revenus de l’exil en Perse pour relever le premier temple détruit en 585-6 av. l’ère chrétienne par Nabuchodonosor. Ce deuxième temple fut considérablement agrandi sous Hérode le Grand qui établit l'esplanade actuelle vers la fin du Ier siècle av. l’ère chrétienne.
Le Messie étant censé l’emprunter, descendant du mont des Oliviers pour entrer à Jérusalem, cette porte aurait servi Jésus le dimanche des Rameaux. Certains l'assimilent à la Belle porte mentionnée dans Actes 3, 1-10 :
1 Pierre et Jean montaient ensemble au temple, à l'heure de la prière : c'était la neuvième heure. 2 Il y avait un homme boiteux de naissance, qu'on portait et qu'on plaçait tous les jours à la porte du temple appelée la Belle, pour qu'il demandât l'aumône à ceux qui entraient dans le temple. 3 Cet homme, voyant Pierre et Jean qui allaient y entrer, leur demanda l'aumône. 4 Pierre, de même que Jean, fixa les yeux sur lui, et dit : Regarde-nous. 5 Et il les regardait attentivement, s'attendant à recevoir d'eux quelque chose. 6 Alors Pierre lui dit : Je n'ai ni argent, ni or ; mais ce que j'ai, je te le donne : au nom de Jésus-Christ de Nazareth, lève-toi et marche. 7 Et le prenant par la main droite, il le fit lever. Au même instant, ses pieds et ses chevilles devinrent fermes ; 8 d'un saut il fut debout, et il se mit à marcher. Il entra avec eux dans le temple, marchant, sautant, et louant Dieu.
La porte actuelle remonte visiblement à la période byzantine, quoique son architecture date de la construction de la muraille par Soliman le Magnifique au XVIe siècle. C’est par elle que le 21 mars 630, l’empereur Héraclius se présenta chargé de la Vraie Croix. Il se prosterna, la porte s’ouvrit, et il traversa la ville sur des tapis couverts d’herbes aromatiques pour aller déposer la croix dans le Saint-Sépulcre. Le calife Abd el Malik acheva de l’aménager autour de 700, sur le même style que ce qu’il fit pour la porte Double, au Sud de l’esplanade. Sous les croisés, la porte fut condamnée par de lourdes pierres pour dissuader toute invasion. En 1541, Soliman le Magnifique donna l’ordre de la condamner pour empêcher les pèlerins chrétiens de l’emprunter. Il donna aussi celui de convertir ses proches abords en cimetière pour empêcher le prophète Elie, précurseur du Messie, de le traverser – de souche sacerdotale, il n’aurait pu traverser un cimetière qui passe pour impur. Pendant de longs siècles, c’est devant cette porte, plus proche du Saint des Saints qu’aucun autre lieu, que les juifs se rassemblaient pour prier avant qu’ils ne soient dirigés vers le Mur des Lamentations. La porte est connue sous nombre de noms dont ceux de porte de la Miséricorde, porte de la Vie éternelle, la Belle porte, la porte Dorée.
Chaque fois que Sorin arrivait à Jérusalem, il ne manquait pas de monter en pèlerinage sur le tombeau de son grand-père. On l'accueillait si bien, avec tous les salamalecs dus à un pacha de Casablanca, qu'il ne quittait pas les lieux sans donner l'ordre à son larbin de renflouer les caisses de la nécropole pour garantir l'entretien des tombes, toiser la porte close et poser la rituelle question :
« Quand se décidera-t-on à l’ouvrir ? C’est la porte messianique et elle est condamnée ! »
« Jérusalem », lui répétait-on, « est le sanctuaire du statu quo, on ne touche à rien, ne déplace rien et n’ouvre rien sous peine de rouvrir les hostilités interreligieuses. »
Jusqu’à son dernier jour, Sorin attendit la résurrection de grand-père, curieux de sa réaction quand il découvrirait qu’enterré à Casablanca, il se réveillait à Jérusalem…
Photo : La porte de la Miséricorde.

