CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE POETE QUI AVAIT UNE AME A MARRAKECH ET L’AUTRE A JÉRUSALEM

19 Jan 2018 CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE POETE QUI AVAIT UNE AME A MARRAKECH ET L’AUTRE A JÉRUSALEM
Posted by Author Ami Bouganim

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.

Shlomo Elbaz habitait une maison en coin dans l'un des quartiers orientaux de la ville. Sa terrasse donnait sur le village arabe de Jabel el-Moqabbar qui couvre une colline dont le nom viendrait du cri poussé par Omar au moment où il découvrit le mont du Temple juif qui devait se doubler du Haram al-Sharif musulman : « Allah hou Aqbar. » C'était une maison ouverte aux correspondants des principaux journaux européens ; aux chercheurs de tout et de rien en année sabbatique ; aux pèlerins qui ne pouvaient se passer de leur pèlerinage annuel. On mangeait chez lui, on pouvait aussi dormir. Il mettait la chambre de ses deux fils à la disposition des poètes, bardes et autres clochards de l’Esprit en quête de l'âme de Jérusalem qui savaient en trouver une parcelle dans cette maison. Elle était bordée d’une terrasse plantée de parterres de menthe, de verveine, de romain, où se dressait un figuier et dont les barrières étaient couvertes de pampres de vigne.

C’était tout Jérusalem qui se dessinait sur le visage d’Elbaz et se tendait dans son être. Il vibrait à son diapason et lui communiquait son pouls. Il était enchanté par ses décors, ses alentours désertiques et les pauses de sérénité dans son chamboulement divin. Il était de toutes les manifestations, d'un côté et de l'autre, de tous les piquets de grève, de toutes les veillées de protestation, de tous les colloques. Il enseignait la poésie française à l’université et rien n’était plus suave que de l’entendre déclamer Baudelaire, Rimbaud et Verlaine qu’il prenait soin de traduire en hébreu et si d’aventure un étudiant arabe se risquait dans ses cours en arabe aussi. Pendant très longtemps, il s’était contenté de servir la cause de la Méditerranée, boudée par les intellectuels occidentaux et décriée par les poètes ashkénazes. Pourtant c’était un des rares à pouvoir troquer ses rives contre ceux du lac Léman – le rêve secret des Israéliens d'ascendance européenne – puisque son épouse était de nationalité suisse et que sa belle-mère habitait Lausanne. Marrakech où il est né et avait grandi n'avait pas de mer, il pouvait se permettre de célébrer la Méditerranée. Je ne partageais pas toujours son enthousiasme pour elle, non parce que sa lascivité me rebutait, mais parce que j'étais prisonnier de l'Atlantique qui heurtait le mur de la chambre où l'on avait placé mon berceau et qui mouillait la plage de Mogador que je persistais à considérer – pour narguer Elbaz – comme la plage de Marrakech.  

En 1982, au cours de la Première Guerre du Liban, l’opinion publique incrimina la véhémence des orientaux dans l'embourbement sanglant de cette guerre. Ils haïssaient les Arabes, ils étaient contre la paix. En 1983, un militant de l'extrême droite nationale-religieuse, oriental, tira sur le cortège d’une manifestation pour la paix, causant la mort d’Emil Grunzweig. Le pays entier s'émut, Shlomo Elbaz, présent dans le cortège, était bouleversé. Il s’avisa alors de sortir de sa réserve et de se poser en porte-parole des orientaux partisans de la paix. Il dénonçait l’amalgame entre orientaux et nationalistes en lequel il décelait des retours de racisme anti-oriental. D'un côté, les ashkénazes ; de l'autre, les sépharades. D'un côté, les bons ; de l'autre, les mauvais. D'un côté, les civilisés ; de l'autre, les attardés. Il décida de créer un mouvement qui militerait pour la paix au sein des orientaux. Soudain on vit cet homme qui gardait ses distances de la politique comme d'un bourbier pestilentiel se mettre à la politique. Du jour au lendemain, il cessa d'être le guide attitré de Jérusalem, accueillant et guidant les intellectuels, de la Ville de David au Mur des Lamentations, du Saint-Sépulcre au Tombeau du Christ, de l’esplanade des Mosquées aux souks de la Vieille ville, pour se poser en maître de la paix. En patriarche, en berger, en emblème. Une poétesse – rien n'est plus éphémère à Jérusalem que les poètes – lui trouva un nom : « L'Orient vers la Paix. » Shlomo Elbaz avait la soixantaine, un visage raviné par la bonté et une belle crinière blanche. Il venait de succomber au bon syndrome de Jérusalem. Je ne le découvrirais qu'une vingtaine d'années plus tard au pied de sa tombe, au kibboutz qu’il avait contribué à créer. Deux ou trois jours avant sa mort, je m'étais séparé de lui en lui embrassant la main. Depuis le Maroc, où l'on ne baise que les mains des vieux et des vieilles sages, je n'avais jamais baisé la main d'un homme. Je n’ai pas connu plus sensible, plus émouvant et plus paternel que lui.

A ses heures de gloire, son minuscule mouvement comptait une vingtaine de militants et autant de sympathisants. On venait l'interviewer du monde entier. Les orientaux passaient alors pour des sauvages, il en était la bonne graine. Malgré ses très modestes proportions, les médias s'engouèrent pour son activisme. Ils n'avaient pas besoin de plus d'une personne à interviewer, inclure dans leurs panels, inviter à leurs colloques. Elbaz par-ci, Elbaz par-là, on plaçait ses espoirs en ce Marrakchi spécialiste de Saint-Jean de Perse et poète médiéval s’appliquant à la traduction de la romance de l’Andalousie qu’il situait dans ses rêves et tressait dans son matrouz franco-anglo-arabo-berbéro-hébraïque. C'était aussi, autant me résoudre, le plus doué, ingénieux et talentueux lacanien au monde. Il pratiquait ses déconstructions et ses reconstructions en parallèle sur cinq langues et ses trouvailles, sans être sérieuses, étaient heureuses. Quand je le complimentais, il me faisait la grimace. Il savait que je prenais les lacaniens pour les plus grands charlatans après les rabbins.

Un jour que je me trouvais dans son bureau pour je ne sais quoi, j'ai été pris d'un malaise. J'étais tenaillé par de terribles douleurs. Elles sourdaient d'un avenir de plus en plus incertain. J'étais trop jeune pour que l'on soupçonne le pire. Il m'accompagna à l'hôpital. Même là, on était loin de craindre pour ma santé. Shlomo se démenait à la recherche d’un médecin pour me soulager de mes douleurs. Le personnel était débordé, j'étais trop jeune, je pouvais attendre. Quand une infirmière se présenta enfin, elle s'exclama :

« Je vous connais ! »

Elbaz était un Don Quichotte plus humble que celui de Cervantès. Il était aussi mince que lui, aussi décharné, innocent et passionné, mais plus conciliant, averti et charmeur. Il avait une galerie de Sancho Pança dont le plus coloré était encore Claude Sitbon qui se posait en « pape des Tunisiens juifs en Israël et partout ailleurs dans le monde ». Elbaz et Sitbon avaient une grande maxime politique qu'ils énonçaient tous deux en marocain : « Thebil terbah ou Fais le fou, tu gagneras. » Sur le moment, Shlomo ne sut s’il devait continuer de me retenir en ce monde ou livrer sa rituelle cour à l’infirmière :

 « Ah ! c'est possible », répondit-il.

Il était enseignant, guide, conférencier. On le connaissait de partout et de nulle part. Il ne s'était pas encore accoutumé à sa popularité médiatique. Soudain, l'infirmière se souvint :

« Vous êtes le président du nouveau mouvement d'orientaux pour la paix. C'est prometteur, c'est remarquable. Je suis une de vos admiratrices. »

Shlomo eut sa légendaire succion des lèvres et se départant de son amabilité de Marrakchi, il déclara :

« Si vous ne vous dépêchez pas, notre glorieux mouvement risque de perdre la moitié de ses membres. »

La tolérance de Shlomo Elbaz était telle qu’il s'engouait pour un rien. C'était un vieil, très vieil, adolescent. Il cachait subtilement sa sagesse derrière un semblant de puérilité. Tout ce qui respirait et expirait l'Orient le séduisait. Il s'était improvisé promoteur d'Erez Bitton, poète marocain aveugle, qui se désolait du sort réservé aux Marocains ; imprésario du chanteur Shlomo Bar, qui célébrait les vertus du métissage des mœurs ; critique de David Shahar, « le Proust hiérosolomytain » ; parrain d’Albert Suissa, auteur de Akoud, et de Miri Ben Simhon, poétesse morte tragiquement dans un accident de voiture, en lesquels il décelait de premières hirondelles maroco-hébraïques. Sur le tard, il se remit à son tour aux chants liturgiques pour bercer ses vieux jours. Il n'était pas loin de Dieu, c'était Dieu qui était loin de lui…

Shlomo Elbaz venait de Marrakech, « la cité almoravide… sensible à la magie du verbe et au surnaturel », il avait ses traits berbères et il était aussi beau et élancé que les acrobates qui se donnent en représentation sur la place de Jama el-Fna. Il avait troqué Marrakech contre Jérusalem, il n'était pas disposé à brader sa berbérité sur une scène intellectuelle et médiatique rebutée par les mœurs, les mentalités et les virulences orientales. Il situait Jérusalem en Orient et ses étrangers la situaient, coûte que coûte, en Occident. Le dénigrement de ces derniers n’était rien moins que l'expression d'une détestation généralisée pour l'Orient. Il devinait que cette sourde résistance à l'orientalité et l'engouement, irraisonné, pour l'Occident étaient porteurs d'un démembrement de Jérusalem.

Elbaz souhaitait écrire un livre sur Marrakech, il n'arrêtait pas de lire des ouvrages sur la ville rouge. Quand il n'était pas trop pris par ses activités politiques, ses interviews et ses colloques, il replongeait dans ses recherches. Il n'écrivait rien, il cherchait encore l'angle d'écriture. Puis un lumineux éditeur lui donna un titre : « De Marrakech à Jérusalem. » Il se mit avec plus d'enthousiasme que jamais à son livre. Mais son ordinateur ne cessait de tomber en panne. Il avait bientôt quatre-vingts ans, il avait l'éternité devant lui. Il a commencé herzélien, comme tous les pionniers du sionisme, il a fini lacanien, comme tous les… déçus du sionisme. Il était de plus bel de Marrakech, où l’on n’était pas loin d’assimiler Freud à un Joha autrichien, il vivait à Jérusalem, qui pratiquait le lacanisme talmudique sans même s’en douter.

Depuis que les Marrakchis visitent la contrée, ils ne manquent pas de se recueillir sur le tombeau de leur marabout en terre sainte, considéré un peu comme le huitième saint de Marrakech, et de lire les poèmes qui restituent son écartèlement entre Marrakech et Jérusalem. D’une voix intérieure, ils lui demandent la patience d’avoir, comme lui, une belle et sereine vie…

Photo : Shlomo Elbaz entre André Glücksmann et un habitant de Jabel el-Moqabbar, Collection Michel Eckhard Elial.