CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE RABBIN QUI PRIT SES TRANSES LIBELLULAIRES POUR DES TRANSES PROPHÉTIQUES

29 Oct 2018 CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE RABBIN QUI PRIT SES TRANSES LIBELLULAIRES POUR DES TRANSES PROPHÉTIQUES
Posted by Author Ami Bouganim

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.

C’était une bonne graine de rabbin ! Il n'avait pas seulement Dieu avec lui, il l'avait entièrement pour lui. Partout où il allait, il le traînait derrière lui. Il en était l'ambassadeur le plus glorieux, le mieux inspiré, le plus patenté. Une sage et savante barbe, des mains onctueuses, des lunettes cerclées de générosité, desquelles perçait une grande commisération pour le genre humain. Un ventre bien arrondi, la bedaine de l'emploi, quoi ! Ah ! la voix ! Très douce, d'une rare sobriété, d’une grande humilité, d’une caressante pudeur. Une voix de velours, de tenture synagogale, derrière laquelle perçait, irrépressible – aux dires de ses détracteurs, que leurs noms soient effacés des annales des noms et des lignées – une impérieuse prétention et protestait une amère rancune. Il était tellement imbu de sa personne qu’il ne cessait de parler d’elle, ne laissant place pour personne d’autre. Il retraçait ses nombreuses démarches, relatait ses rencontres, mentionnait ses arbitrages, ses interventions, ses intercessions. Il ne manquait pas une occasion de donner la liste de ses titres, de ses citations et de ses prix. Même quand il était censé vanter les mérites d'un mort, il trouvait la manière de glisser des allusions sur son action au service du ciel et de la terre.

Ses détracteurs lui reprochaient son côté libellulaire : il ne se posait nulle part pour continuer d’être partout. Les célébrations, les commémorations, les colloques. Les amitiés judéo-chrétiennes, les dialogues judéo-musulmans, les contacts judéo-bouddhistes. Un grand bonimenteur du ciel sur terre qui avait le grand talent d'adapter ses interventions à son public. Devant des laïcs, il bravait Dieu ; devant des religieux, il le célébrait. Aux enterrements, il n'avait pas son pareil pour délivrer une pénitence posthume au plus athée des hommes, surtout lorsque ses héritiers promettaient de perpétuer sa mémoire en apportant leur soutien à l'une de ses nombreuses académies rabbiniques, œuvres charitables et prestigieuses chaires dont il était titulaire, sans parler de toutes les institutions, encore plus prometteuses, qu'il envisageait de créer un peu partout dans le monde. Car notre rabbin collectionnait les diplômes, les décorations et les distinctions. Les articles dans la presse mentionnant son nom. Les photos de ses rencontres avec les grands de ce monde : le pape bien sûr, voûté sous le poids des péchés de l'Église ; le recteur de la mosquée El-Azhar, encadré de ses censeurs ; le Dalaï-Lama en robe rouge, le sourire débordant de béatitude. Il courait encore plus vite que le vent pour récolter les récompenses que méritaient sa grande sagesse et sa non moins grande vanité. Ses détracteurs – que leurs noms soient de nouveau effacés des annales des noms, des lignées et des cimetières – racontent qu'il ne laissa pas une université, une académie ou un institut où il ne prononça sa solennelle homélie sur la paix messianique du monde.

Un jour, il lui arriva la pire chose qui pouvait s'abattre sur un homme de sa mobilité, de son éloquence et de sa notoriété. Non ! on ne le vit pas sortant d'un hôtel de passe où il avait recueilli la confession d'une prostituée ou de son souteneur. On ne le surprit pas attablé à un restaurant où l'on ne servait que des cochonnailles. On ne l'aperçut pas mâchonnant son cigare un jour de shabbat. Un rabbin de son érudition, de son envergure, de son charisme, de ses mensurations, de sa barbe, ne renonce pas au monde à venir pour de dérisoires plaisirs terrestres !

Il fut victime d’une attaque ! Une vulgaire et terrible attaque !

Des intégristes juifs, chrétiens ou musulmans, diriez-vous ? Des antisémites invétérés ? Des communistes impénitents ? Des ouailles harassées par ses sermons ? Des nietzschéens résolus à liquider tous les bonimenteurs de Dieu, sans distinction de religion ? Des lévinassiens en transes altéristes ? On ne prône pas la tolérance, jour et nuit, sans s'aliéner toutes sortes de malhonnêtes gens animés de noirs desseins déicides et d'honnêtes gens animés de sourds desseins homicides ! Le brave homme de paix ne manquait pas de détracteurs qui ne demandaient qu'à lui arracher la barbe, lui crever la bedaine ou lui trancher la langue.

Rien de tout cela ! Une attaque interne, tramée par la vanité ! Une attaque cérébrale !

On l'a oublié, lui, le grand commis de Dieu, le grand médiateur inter-religieux, le grand intercesseur auprès de l'Éternel. On ne l'a pas invité à la réception offerte en l’honneur de S. M. le roi du Maroc qui s’était décidé à faire le pèlerinage de Jérusalem pour tenter de modérer les ardeurs belliqueuses de ses anciens mais non moins perpétuels sujets dans le seul territoire d’outre-mer marocain que le royaume possédait. Notre rabbin était né à Boujad, avait grandi à Béni Mellal, avait étudié à Meknès. Il réunissait les vertus des gens de ces trois villes. Il avait, mêlées à son sang rabbinique, des traces de sang arabe et berbère. Ses ancêtres avaient vécu au Maroc pendant deux millénaires, voire trois ! Plus marocain que lui, on ne trouverait pas ; plus rabbin marocain, encore moins ! Il briguait désespérément sa nomination comme membre honoraire de l'Académie royale, il visait le titre de chevalier sinon d’officier dans le prestigieux ordre du Ouissam alaouite, il se posait en membre consultant de l'Académie berbère crypto-musulmane. Il connaissait le pays comme sa main, il n'avait cessé de le sillonner pour collecter les cendres des saints et les rapatrier clandestinement en Israël, restaurer les synagogues, enterrer les livres sacrés. Le roi du Maroc visitait enfin Jérusalem – qu’on avait consenti pour l’occasion à nommer Al-Quds – et il n’avait pas été invité à lui serrer la main. C'était une atteinte à son lignage, à sa postérité, à son œuvre ! Une atteinte à son honneur de rabbin marocain !

Le pauvre homme rumina sa colère pendant trois jours, sa honte pendant deux, sa rancune pendant un et il décida de laver l’offense personnelle et l’atteinte à sa lignée rabbinique. Il passa la journée à rédiger son communiqué et le lendemain, il était à son téléphone, harcelant les directeurs des journaux, des stations de radio et des chaînes de télévision pour les presser de le publier. Le communiqué dénonçait la sacrilège nomination musulmane de Jérusalem, ville sainte, une et indivisible, capitale éternelle d’Israël. On avait préféré l'honneur d'un roi de chair et de sang à celui du Roi des rois qui siège à Jérusalem. On avait attenté à la Gloire du Ciel. Il réclamait réparation ! Pour Dieu et en son nom. La démission en bloc du gouvernement au moins ! La grandiose  communauté œcuménique mondiale éclata de rire et ce fut ce rire, répercutée de bouche à oreille, qui provoqua l'attaque cérébrale ! Car le brave rabbin aurait couru rencontrer le roi si seulement il avait été invité ! Il aurait autorisé par décret rabbinique et à titre exceptionnel et provisoire la conversion de Jérusalem en Al-Quds pour mieux marquer le caractère historique de la visite. Ah ! il se serait avancé vers le monarque, les bras tendus et les doigts serrés en signe de bénédiction. Il aurait même consenti à troquer sa religion contre une autre pour ne point manquer cette rencontre supra-universelle !

Le misérable caillot de sang provoqua une paralysie partielle qui, au terme de longs mois d'immobilisme, ne permettait à notre rabbin que de prier dans son lit, de se déplacer sur une chaise roulante et de bredouiller des propos décousus et inaudibles. Mais il décida en son âme et conscience que le monde succomberait à de nouvelles guerres de religion s'il ne reprenait pas son sacerdoce au service de la cause inter-religieuse. Il voyait venir la catastrophe, il en décelait les signes avant-coureurs, il en percevait les tambours. Il ne pouvait se résoudre à rester dans son coin alors que le monde menaçait de s’écrouler autour de lui. Il devait reprendre ses activités, continuer de prêcher la tolérance, porter la bonne parole aux âmes en perdition. Dieu le réclamait, l'humanité aussi, la paix du monde. Son âme et sa conscience surtout ! Ah ! sa conscience !

Le rabbin libellulaire était certes diminué ! Recroquevillé dans sa chaise, la barbe grisonnante, sans plus de bedaine, la voix décimée. Ce n’était pas pour le dissuader de reprendre son manège. On le vit rouler sa chaise dans les assemblées ecclésiastiques les plus hétéroclites et porter la bonne parole aux publics les plus variés. De nouveau, il ne manquait plus un enterrement, une messe poétique ou un colloque universitaire. Toutes les occasions étaient bonnes pour délivrer son message. Partout, on écarquillait les yeux et tendait l'oreille. On n'écoutait plus un sage, mais un saint. Quelle importance qu'il confondît les dieux et mêlât les testaments, attribuât aux sages ses lubies et à lui-même leurs lanternes, enterrât l'un au lieu de l'autre, passât sans distinction d'une langue à l'autre. Bientôt, on se mit à l'entourer des égards réservés aux plus illustres parmi les rabbins. Pour qu'un homme dans son état consente à se laisser trimballer d'un micro à l'autre et d'une caméra à l'autre, il fallait bien qu'il soit soutenu par Dieu ! On lui baisait la main, quêtait sa bénédiction, lui achetait ses amulettes. On vit même des gens de sa suite enregistrer pieusement ses borborygmes sacrés ! Bientôt, on assista à la sensationnelle parution du premier volume de ses mémoires. La critique se livra à un ballet de compliments, méticuleusement orchestré par une armée d'attachées de presse, toutes bénévoles !

La sainteté du notre rabbin s'accrut miraculeusement le jour où, ne pouvant plus tenir sur sa chaise roulante, on dut le porter sur une civière de l'inauguration d'une nouvelle chaire à la présidence d'un colloque. Désormais, il n'avait plus que la peau sur les os et de rares poils sur les joues. Sa voix était, elle, de fin silence, un écho céleste. On le calait tant bien que mal sur une chaise conçue spécialement pour lui et l'un de ses disciples se chargeait de répercuter en langage humain ce que sa bouche édentée émettait en langage divin. Plus les années passaient, plus il se ratatinait et se rabougrissait, et plus il était vénéré. Ses pires détracteurs moururent, ses proches aussi et ses médecins surtout. Lui continuait de prêcher. Sa survie était un miracle, sa longévité la preuve de sa sainteté, ses propos une nouvelle Révélation. Les publications se succédaient, les prix aussi et bien entendu les titres. Bientôt, il était entouré d'une nouvelle génération qui n'avait pas connu sa légendaire vanité, ses démarches intempestives, ses oraisons ampoulées... son ventre rond et sa belle barbe.

Seul l'auteur de cette chronique, qui n'avait survécu que pour connaître le dénouement de cette troublante carrière, trouvait la civière… increvable. Il n'en eut pas moins droit, le jour de ses propres obsèques, à l'une des oraisons que le rabbin consentait gratuitement, par l'intermédiaire de ses disciples, à ses détracteurs, leur pardonnant leurs attaques immodérées pour réduire leur période au purgatoire...