The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE RABBIN QUI RESSUSCITAIT LES MORTS CONTRE UNE REDEVANCE DE PIÉTÉ

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
Le rabbin F., de mémoire bénie, génie émérite sur terre et au ciel, était – aux yeux de ses disciples – le plus grand maître de sa génération. Il était si adulé par eux qu’ils le suivaient partout et en tout, enduraient avec lui les persécutions dont il était victime de la part de ses détracteurs, le soutenaient face aux harcèlements juridiques des autorités iniques de l’Etat hérétique d’Israël. F. était de la secte de Saratov qui se revendique de l’enseignement de Rabbi Zouma, luminaire des luminaires, le dépositaire le plus éloquent de l’enseignement du Besht, fondateur miraculeux et divin du hassidisme, Messie fils de Zoussia annonciateur de Kafka fils d’Herman. Il n’était rien moins que le Maître des Maîtres par la sagesse, l’érudition, la longévité et le droit divin de précipiter la délivrance messianique par des procédés kabbalistiques assurant « la dissonante béatitude » de tous ceux qui s’en remettaient pour le salut de leur âme à ses pouvoirs. Il était au-dessus de la Loi puisqu’il était sommé de la violer pour connaître la pire déchéance et ramener la lie de la terre sur le droit chemin. Il n’attendait pas le repentir des âmes prisonnières des pelures, il descendait parmi elles pour les remonter, les régénérer, les restituer à la divinité et œuvrer à sa complétude. Sinon son désespoir trouvait un exutoire dans l’exaltation-malgré-tout et une consolation dans l’excitation-à-tout-prix.
F. s’imposa surtout par son entregent à collecter des dons pour ses disciples qui, passant leurs jours et leurs nuits à l’étude de la sainte Torah, à la méditation sylvestre et aux « niaiseries zoumiennes », vivaient dans une misère comblée. Il n’était pas un donateur, que ce soit en Australie, aux Etats-Unis ou en Argentine, auquel il ne parvenait. Il émaillait son allocution de citations de Rabbi Zouma, racontait un de ses contes et dans un élan d’amour aussi incontrôlable qu’imprévisible il lui sautait au cou pour l’embrasser. Il savait qu’aucun de ces vulgaires boueux, incultes et pécheurs, ne résisterait à la caresse d’une barbe de rabbin sur le visage. Sitôt qu’il sentait l’émotion du donateur, il formait une ronde avec les bedeaux qui l’accompagnaient et entraînait le malheureux « nourrisson pris dans les rets argentés du péché », ébaubi par la vitalité surnaturelle du rabbin, dans des danses hassidiques.
Or au long des années sa barbe s’était frottée à tant de visages impurs qu’elle avait perdu ses poils et ne déliait plus autant les bourses. Il tenta de faire valoir ses droits tutélaires sur le tombeau de Rabbi Zouma situé à Saratov en Russie. Il attirait tant de pèlerins de toutes les couches de la population qu’une redevance symbolique de pèlerinage aurait vite fait de renflouer ses caisses de charité. Mais c’était compter sans les autres rabbins de la secte se revendiquant de Rabbi Zouma qui s’était interdit de se donner un héritier pour mieux susciter les vocations, encourager les rivalités et œuvrer de la sorte à la propagation de son enseignement. Il envisagea alors de faire rapatrier ses ossements et, par cette action, de l’emporter contre ses concurrents. On enterrait bien à Jérusalem de vulgaires personnes mortes en Diaspora, il n’était aucune raison pour ne pas rapatrier les dépouilles des saints parmi les saints. Mais là c’était compter sans les autorités locales russes déterminées à ne point renoncer aux revenus de ces liesse et licence sacrées.
F. dut se reconvertir pour continuer d’entretenir sa secte qui ne cessait, avec la bienveillance du Très-Haut, de s’étendre. Les descendants des marabouts maghrébins réalisaient des prouesses dans la collecte des fonds en dispensant la bénédiction dont ils avaient hérité de leurs ancêtres, il n’était aucune raison pour que lui, héritier spirituel sinon généalogique de Rabbi Zouma, ne fasse pas mieux. Il disposait d’un tombeau à Saratov sur lequel se recueillir, il avait une allure ascétique digne d’un saint, il connaissait par cœur tous les commentaires que les silences de Rabbi Zouma avaient inspirés à ses disciples, il se mit à recevoir les quêteurs de miracles, nombreux sur une terre promise qui ne tenait pas toutes ses promesses. Celui-ci demandait la guérison, celui-là de plus grands revenus ; celle-ci un mari, celle-là des enfants. Ce n’était plus la tournée des donateurs, d’un avion à l’autre et d’un palace à l’autre mais, au bout de longues années de douce et luxueuse mendicité, l’assignation à son domicile de Cent-Masure.
F. s’acquittait de son nouveau rôle avec une intense conviction en ses pouvoirs. Il ne prenait pas la peine d’écouter les visiteurs, son bedeau personnel prenait soin de l’informer sur leurs troubles et leurs souhaits. Il était doué d’un rare don de pénétration et n’avait pas besoin de beaucoup pour reconstituer les caractères. Il se concentrait pour s’insinuer dans leur âme, démêler les racines qui s’étaient emmêlées, les récurer de leurs scories, insinuer les réorientations nécessaires, leur imprimer sa volonté. Dans le cadre de ses activités thérapeutiques kabbalistiques, il consentait, non sans réticences et sans souffrances, à accomplir des attouchements pour communiquer son magnétisme sacré aux patients, raidir un membre désactivé, arrondir un ventre plat, provoquer la radiation mentale qui éradiquerait une tumeur… Cela marchait avec les thaumaturges des nations, il n’était aucune raison pour que ça ne marche pas avec le disciple le plus éloquent de Rabbi Zouma. Il prenait soin d’engager les solliciteurs à ne rien divulguer de ses méthodes, de ses procédés, de ses incantations… de son manège sous peine de ruiner son intervention surnaturelle. Ses collègues thaumaturges enviaient sa popularité sans se risquer à douter publiquement de ses pouvoirs pour ne pas courir le risque de se discréditer.
Les premiers soupçons étaient si gros qu’on s’accorda vite à les écarter. Pas un rabbin de son envergure – même s’il n’était « que » de Saratov ; pas un rabbin de son érudition – même si Saratov préconisait de pratiquer la niaiserie en guise d’éveil ; pas un rabbin de son âge – même s’il était de Saratov. Les rumeurs gagnèrent les colonnes des journaux, les ondes, les écrans et bientôt il se trouva une première victime pour déposer plainte contre lui, suivie d’une deuxième, imitée d’une… dixième. Quand l’illustre rabbin vit que les tribunaux n’hésitaient pas à jeter en prison un président de l’Etat, un Premier ministre, un Grand Rabbin, il prit son parti de déserter une terre qui… vomissait ses saints et encageait ses dirigeants. Il se réfugia au Zimbabwe gouverné par un dictateur où il était sûr d’être à l’abri de toute extradition. Bien sûr, il était accompagné de toute une cour qui lui permettait de vaquer exclusivement à l’étude des textes sacrés, d’orchestrer le chant des herbes et de niaiser à son aise dans l’attente du Messie. Le dictateur était si impressionné par ses pouvoirs occultes, malgré ou grâce à son teint livide, qu’il le rangea parmi « les sorciers des Juifs ». Il lui concéda une propriété et attendit de lui qu’il brise son isolement international, convainc les centaines de millions de Juifs qui dominent les médias, les banques et les marchés d’investir au Zimbabwe et exerce ses pressions sur la… Maison Blanche. Un an plus tard, il le pria d’aller chercher asile ailleurs avant que les services de renseignements israéliens ne s’avisent de déstabiliser son régime.
F. ramassa ses pénates et alla les installer à… Marrakech. Les autorités considérèrent ces Juifs-là, accoutrés en majordomes de Dieu, émaciés par l’étude, l’abstinence et la niaiserie, comme des reliques. Certaines virent dans la délégation une première hirondelle annonçant le retour en masse des Juifs desquels on se languissait. Elles n’épargnèrent rien pour que les Saratoviens se sentent à l’aise, leur accordant tous les permis – de résidence, de construction, de ravalement, de prière… – que le rabbin demandait. Ils se sentirent si bien à Marrakech, trouvant ses fruits et légumes encore plus délicieux qu’à Jérusalem, s’ébrouant dans les nombreuses sources des environs pour se laver de leurs péchés qu’ils décidèrent que Marrakech était un morceau de paradis dans une nouvelle et très niaise thèse sur « le paradis comme puzzle de coins enchantés sur terre ». F. aurait volontiers saratovisé le marabout juif enterré dans les environs s’il n’avait été trop marocain au goût de cet ashkénaze convaincu de l’infériorité élective des séfarades et qu’il ne trouvait l’aéroport de Marrakech trop petit pour accueillir les centaines de milliers de pèlerins qui répondraient à son appel.
Sitôt que F. découvrit la place de Jemaa el-Fna – la Place des Trépassés –, ses devins et ses prophètes, ses conteurs et ses poètes, ses charmeurs de serpents et ses dresseurs de singes, ses écrivains et ses tatoueurs, il acheva de se laisser investir par « l’esprit de niaiserie ». Il se convainquit que le prophète Elie, censé annoncer la venue du Messie, avait quitté la porte des lépreux à Rome pour cette place de « la niaiserie universelle » et qu’il l’attendait pour le sacrer Messie. Or le très vieux prophète – il devait avoir plus de trois mille ans ! – ne le reconnaissait pas malgré son accoutrement, son châle et ses phylactères dont il ne se départait jamais. Aussi décida-t-il de tout faire pour le débusquer des rangs des clochards itinérants qui hantaient la place et attirer son attention. Tous les soirs, ses disciples formaient cercle autour de lui et se livraient à une sarabande endiablée tandis qu’il se démenait dans tous les sens, pris de transes hassidiques, les yeux exorbités, se livrant à de telles pirouettes et culbutes que les Ouled Sidi Ahmed ou Moussa, légendaire tribu berbère d’acrobates, se sentaient désarmés par tant de vitalité chez un si vieil homme. Il se dépensait jusqu’à l’épuisement et ses disciples devaient le ramener à son lit sur une civière.
Sitôt que les Saratoviens entamaient leur manège, ils attiraient les touristes qui ne savaient si c’était une tribu berbère judéo-musulmane, des ménestrels mimant les Juifs, des irréductibles qui n’avaient pas quitté le Maroc ou dont Israël ne voulait pas parce qu’il contestait leur condition juive, des exorcistes qui chassaient les redoutables démons juifs (les sebbtiyin), une compagnie de théâtre qui donnait une pièce en hébreu. C’est dire à quel point les camelots de la place étaient mécontents, les vendeurs de talismans, de mots, de couleurs, d’herbes, de moules, d’escargots, de maïs, de lézards, de… remèdes. Ils protestaient contre la violation des normes et réglementations qui interdisaient le recours à des mégaphones et à des amplificateurs. Ils réclamaient de rétablir l’ambiance traditionnelle qui faisait le charme et la magie de la place et menaçaient de déposer plainte auprès de l’UNESCO. On assista à de premières échauffourées entre les Saratoviens et des membres des Ouled Sidi Ahmed ou Moussa qui n’appréciaient plus cette concurrence déloyale et la police devait intervenir régulièrement pour calmer les esprits et éviter des esclandres… diplomatiques. La situation empirant, les autorités se résolurent à demander au rabbin d’aller se déclarer Messie ailleurs, que ce soit parmi les teigneux ou les lépreux, non sans s’être assurées auprès des représentants israéliens, américains, allemands et auprès des intellectuels juifs de France qu’elles ne s’attireraient pas de représailles de la part de tous les marabouts du Maroc, musulmans autant que juifs, qui se ligueraient pour arrêter la chute des pluies sur l’oasis.
Le rabbin et sa cour quittèrent le Maroc pour la France où la secte avait une ambassade, ils ne doutaient qu’elle leur accorderait l’asile, ne serait-ce que pour montrer qu’elle continuait d’être la patrie des droits de l’homme. Mais Interpol les attendait à l’aéroport et F. décida que la France n’était pas digne de sa présence. Il sillonna la terre en quête d’un asile mais partout il se heurtait à la police qui le mettait dans le premier avion qui décollait. Finalement, il n’eut d’autre choix que de rentrer à la terre ancestrale où on l’inculpa pour « harcèlements sexuels répétés ». Plus malin que ses rivaux, F. se garda d’invoquer le cancer qui incubait dans son organisme – comme chez tous les mortels – mais déclara souffrir du… syndrome de Jérusalem. Sans cela, clamait-il, il n’aurait pas commis « des péchés salvateurs » de la chair, ne se serait pas « donné en représentation messianique » à Jemaa el-Fna, n’aurait pas porté la bonne parole messianique aux Gaulois… ne serait pas sorti indemne de ses péripéties avec Interpol à ses trousses. Le juge n’eut d’autre choix que de s’en remettre au diagnostic du Pr. Saul Strauss, le directeur du Centre de dépistage et de traitement du syndrome de Jérusalem qui s’écria : « Ce serait la première victime à se déclarer d’elle-même ! »
Quand Strauss rencontra le rabbin et qu’il écouta son récit, il mesura l’étendue du mal qui sévissait alors dans sa chère ville sainte. Le cas de F. l’amena à une révision déchirante des thèses communément admises par la communauté psychiatrique qui assurait que le syndrome touchait les chrétiens davantage que les juifs. Il constatait que c’était Cent-Masure, ses murs et ses sectes, ses hauts-lieux, ses académies, ses cercles kabbalistiques, qui cultivait ce syndrome. F. n’était ni simulateur ni illuminé, il était sincèrement convaincu que le salut suprême passait par le péché extrême, que la niaiserie était l’expression la plus éloquente de la foi, que le prophète Elie hantait l’humanité juive et que lui-même, Maître de Saratov, commentateur magistral des silences de Rabbi Zouma, se posait en candidat au poste de Messie. Strauss était si troublé par cette découverte qu’il lui prit six mois pour reconnaître… son incompétence. Au bout de trente ans de pratique, il dut avouer qu’il était dans l’incapacité de tracer la frontière entre « niaiserie religieuse » et « nuisance religieuse ».
Le tribunal n’eut d’autre choix que relaxer F. qui se remit à son commerce. Il s’installa sur une chaise roulante, se couvrit le visage de son châle pour préserver ses regards des beaux visages du mauvais instinct et se posa en résurrecteur patenté. C’était un mort-vivant, il survivait depuis vingt ans à la mort que lui avaient prédit les cancérologues, il était du royaume de la vie et de celui de la mort, il pouvait par conséquent déplacer les âmes d’un univers à l’autre. Il proposait de ressusciter les morts cliniques contre un modeste don de 20,000 Shekels (l’ancienne monnaie). Il se laissait trimballer d’un hôpital à l’autre, accompagné par une cohorte de disciples qui complétaient le quorum requis pour accomplir la procédure. Ses résurrections ne se comptaient plus et plus il en accomplissait et plus augmentait le nombre de morts qui auraient été sauvés par le don des organes des morts cliniques que la charité de leurs proches ne sauvait pas...
F. ne ressuscita peut-être personne, il n’en vécut pas moins centenaire malgré ses nombreux cancers et grâce au syndrome du Jérusalem.
N. B. Toute ressemblance avec des personnes existant, ayant existé ou menaçant d’exister est à mettre sur le compte d’un excès de niaiserie chez l’auteur de ces lignes.

