CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE SCHNORRER QUI CACHETA LE DEUXIEME EXIL

18 Feb 2018 CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE SCHNORRER QUI CACHETA LE DEUXIEME EXIL
Posted by Author Ami Bouganim

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.

C’était le plus grand schnorrer [mendiant en yiddish] de Jérusalem et le meilleur c’est qu’il ne mendiait ni pour la veuve ni pour l’orphelin, ni pour sauver le monde passé ni pour préparer le monde à venir, ni pour encourager la recherche ni pour inciter à la création, ni pour secourir les sinistrés ni pour assister les borgnes, les boiteux et les bègues. Il ne mendiait ni pour de vénérables institutions ni pour de misérables associations. Il mendiait pour lui-même, sans complexe, sans s’en cacher, s’en vantant même, comme il seyait aux grands schnorrers de la ville au tournant du deuxième millénaire chrétien. Il demandait l’aumône sans lésiner sur les montants. Des dizaines et des centaines de milliers de dollars. Il avait découvert que plus il demandait et plus on lui témoignait de la considération et se montrait enclin à lui donner. Il n’était pas du genre à courir les petits donateurs pour lesquels il n’avait que mépris ; il ne sollicitait que les donateurs dignes de… son talent. C’était un schnorrer averti, il savait qu’une porte, quelle qu’elle soit, ne se ferme que provisoirement. On n’en veut pas à un donateur qui vous claque la porte au nez, on cherche la porte de son cœur et s’il en est dénué de ses entrailles. Pour un schnorrer de son envergure, il n’était pas de donateur dont la poche n’était une bourse et il n’était pas de cordon qui lui résistât.

Stein avait décidé, sans raison précise, qu’il serait le meilleur photographe au monde même si jusque-là il s’était contenté de circoncisions, de communions, de mariages et, qu’à Dieu ne plaise, d’enterrements. Il cherchait à sortir de cette routine domestique où l’on ne cessait de naître et de mourir. En bon hiérosolomytain, lui aussi souhaitait vivre aux crochets des philanthropes et plutôt que de photographier la ville qui croulait sous le nombre des albums qui lui étaient consacrés, il se mit en tête de réaliser « le » reportage sans précédent sur le Dernier Juif de Diaspora. Il avait de grands besoins, il réclamait de grands dons. Pour sillonner les cieux et la terre, visiter les communautés les plus reculées, se risquer dans les régions sinistrées et sous les régimes les plus dangereux, saisir les derniers personnages d’un exil et d’une dispersion bimillénaires qui étaient en train de disparaître. Il voulait archiver les derniers témoins de ce qu’il considérait comme la plus grande et longue épopée de l’histoire des hommes. Ceux qui avaient survécu au terrible génocide ; ceux qui avaient résisté à l’assimilation ; ceux qui vivaient en marranes au Portugal ou en Amazonie ; ceux qui ne savaient pas encore que le Messie était venu et qu’on avait rétabli la souveraineté juive ; ceux auxquels les rabbins refusaient toujours le droit du retour. Il n’excluait pas qu’un troisième exil – volontaire ou contraint – ne se produise, ce ne serait pas pour autant la même chose. Les exils se suivaient et ne se ressemblaient pas.

L’auteur des psaumes avait le mieux consigné le Premier Exil, il serait celui qui documenterait le mieux le Deuxième et il ne voyait rien mieux que la photo pour s’en acquitter. D’un continent à l’autre, d’un ghetto à l’autre, d’une synagogue à l’autre, d’un cimetière à l’autre. Il était prêt à tout endurer. Escalader les hauteurs de l’Atlas sur des montures moyenâgeuses. Descendre le cours de l’Amazonie en quête des communautés perdues. Parcourir les colonies du Baron de Hirsch en Argentine. S’aventurer au Kazakhstan et au Birobidjan. Parcourir de long en large l’Inde. Se lancer sur les traces des Juifs chinois. Partout, il était prêt à se contenter d’auberges et d’un bol de soupe. Il était si bel homme, avait un sourire si charmeur et avait tant de bagou qu’il ne laissait personne insensible. Et pendant deux décennies, il vécut en Seigneur de la Diaspora de la manne des donateurs qui lui permettaient de se délecter de tous les mets du monde, de connaître ses délices et de se prélasser dans ses meilleurs palaces. Il ne présentait qu’un seul inconvénient, il était dénué de tout talent pour la photo. Mais son bagou compensait largement ses carences et ses lacunes artistiques. Rien n’était plus aléatoire que l’art de la photographie qui changeait en permanence avec les techniques de reproduction.  

Deux décennies plus tard, trois albums achevaient de convaincre les plus perplexes de son… talent. La mise en page était du meilleur graphiste, la publication assurée par la meilleure maison d’édition qui avait son siège à New York et à Londres, à Paris et à Amsterdam, à Pretoria et à Buenos Aires. Les photos étaient légendées par les meilleures plumes, les plus prestigieuses et les mieux primées. Les textes, de longueurs différentes, étaient des merveilles de poésie, d’intuition et de concision. C’était sobre et élégant, beau et imposant. Les albums étaient partout. Sur les devantures qui se respectaient et dans les salons les plus prestigieux. Les meilleurs critiques des arts et des lettres s’accordaient, en toutes les langues, à louer… son talent. Lui-même était sur tous les écrans et à toutes les antennes et il n’était pas une soirée mondaine – pour collecter des fonds destinés à la recherche sur le cerveau, célébrer la dernière victoire militaire, introniser le nouveau grand rabbin de Tchéquie ou de Tchéchénie, célébrer le centenaire de Kafka … – dont il n’était l’invité d’honneur. Le cerveau, l’armée, Kafka… étaient vite écartés par ce génie de la caméra qui convertissait toute réception en présentation de son œuvre. Il ne le vendait pas – ce n’était ni de son rang ni de son talent – il racontait son merveilleux périple sur les traces des… derniers témoins de la Diaspora. Il abondait en anecdotes et il les relatait avec tant de charme qu’on ne se lassait pas de l’écouter, d’autant qu’il alternait ses exploits de détective pour dénicher ses personnages et ses rencontres occasionnelles avec les grands de ce monde. Les hommes d’état les plus mythiques ; les intellectuels les plus brillants ; les chercheurs les mieux couronnés ; les actrices les plus clinquantes ; les industriels les plus riches. S’il subsistait, par-ci, par-là, des collègues grincheux pour lui contester toute qualité comme photographe, tous s’accordaient sur son talent de grand conteur hiérosolomytain. On percevait dans sa voix le bagou de Mahaneh Yéhouda, la verve du quartier des Turkmènes et le soupir de Méa Shéarim. On réalisait à quel point le reporter se doublait d’un grand conteur. Les enchères portant sur les albums numérotés et sur les photos originales battaient tous les records.  

Stein se fit un devoir de refaire la tournée des donateurs pour leur offrir des exemplaires du coffret contenant ses albums. Cette seconde tournée était à la fois plus agréable et plus lourde. Sa gloire le devançait, ses albums l’alourdissaient. Il n’avait plus à piétiner dans les salles d’attente ; il n’avait plus à chercher ses mots ; il n’avait rien à demander. C’était à son tour de donner et ce n’était pas sans bravade qu’il dédicaçait les ouvrages qu’il remettait à ses mécènes. On ne pouvait s’empêcher de s’émouvoir devant les trois volumes, de les caresser du regard, de s’en sentir les producteurs. Seules les photos laissaient pantois et l’on n’avait d’autre choix que de les célébrer. On ne comprenait rien à l’art, on ne cherchait pas à comprendre, de peur de se ridiculiser. Comme notre artiste s’était assuré des recensions qui le rangeaient parmi « les philosophes de la photographie », les donateurs revisités croulaient sous l’éboulis des recensions. Dans chaque phrase Stein glissait le nom d’un philosophe au moins et dans chaque sous-phrase un concept.

Stein avait pris tant de plaisir à sa tournée photographique qu’il n’acheva pas de liquider son stock d’albums et de photos qu’il reprit, dans la meilleure des traditions aumônières de Jérusalem, sa tournée de schnorrer pour documenter les… pionniers du Troisième Exil.

Photo : Achkénazes et séfarade (1890)