CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE TRADUCTEUR QUI SEMA LA BIBLE EN CHINE POUR LA COMBLER DE DIEU

21 Jun 2019 CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LE TRADUCTEUR QUI SEMA LA BIBLE EN CHINE POUR LA COMBLER DE DIEU
Posted by Author Ami Bouganim

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.

Jérusalem assistait à la naissance d’une nouvelle légende et rien ne pouvait entraver sa propagation. Même le Pr. Saul Strauss, le directeur du Centre de dépistage et de traitement du syndrome de Jérusalem se sentait désarmé devant le phénomène. Il décelait les signes précurseurs de la naissance d’une nouvelle secte qui briserait de nouveau la coquille de la secte matrice, il devinait l’emballement cosmogonique que cela provoquerait et il ne pouvait rien faire pour arrêter ce processus qui promettait ou menaçait de bouleverser les mentalités, les cultes et les rites de l’Empire du Milieu. Pourtant il était rémunéré pour prévenir ce genre de carambolages cosmogonico-politiques et réduire les risques d’embrasement de déraillement. C’était tous les jours qu’il intervenait pour raisonner un orphelin de Dieu de ne point se suicider, convaincre un nouvel élu de Dieu d’attendre la confirmation de sa révélation pour se déclarer, calmer les ardeurs belliqueuses d’un prétendu prophète, persuader un candidat Messie d’attendre un signe plus tangible et incontestable pour se dévoiler ou, qu’à Dieu ne garde, maîtriser un agitateur qui menaçait d’exciter les passions et les esprits en volant la lumière sacrée du Saint-Sépulcre, en incendiant le Dôme du Rocher ou en inondant de sang de truie les galeries qui couraient le long du Mur des Lamentations. Strauss, sans conteste la sentinelle la plus vigilante de Jérusalem, connaissait ses limites. Il savait qu’on ne pouvait rien contre les héritiers et les disciples d’un auteur résolus à présenter son œuvre comme une révélation supra humaine avec cette pugnacité que montrent généralement les apôtres d’une nouvelle secte, surtout quand ils œuvrent au début dans une clandestinité plus ou moins tolérée.

Tsadik-tseu était l’un des auteurs les plus prolifiques de sa génération, au point qu’on ne savait ce qu’il pensait sur aucun des nombreux thèmes dont il avait traité. Il n’écrivait pas pour rien, il écrivait sur commande. Des essais philosophiques parrainés par des mécènes, des ouvrages d'histoire commandités par des institutions, des romans très modernes qui n’avaient ni queue ni tête mais avaient du style, des traités de théologie sur l’on ne savait quel Dieu… des recueils de poèmes qu’il persistait à composer et à déclamer même si plus personne n’en lisait ou n’en écoutait. Mais son grand-œuvre avait consisté à traduire les vingt-six volumes de la Bible en chinois avec l’aide d’une cohorte d’assistants financés par des donateurs convaincus qu’il n’était mission religieuse plus ambitieuse que de vendre la Bible aux Chinois. Sa traduction se voulait plus littérale que les autres et comme il considérait la Bible comme une œuvre asiatique, il contournait dans sa traduction ses versions grecques et latines. Il trouvait du reste un étrange air de ressemblance entre le Dieu biblique et le Tao chinois communément assimilé à « l'aïeul des dieux », au-dessus d’eux, le Grand Inconscient cosmique. On ne le connaît pas ; on ne le nomme pas. Comme on ne le comprend pas vraiment – ne le comprendrait jamais – le Tao présentait l’insigne mérite de se prêter à l'interprétation de chacun. C’était d'une certaine manière le « moteur subtil » de la vie qui active la métamorphose universelle.

Pendant des années, Tsadik-tseu ne cessa de faire l’aller et retour entre la Terre promise et l’Empire Céleste pour promouvoir sa Bible. Le ministère des Affaires étrangères persistant dans sa légendaire cécité diplomatique et ne daignant pas répondre à ses lettres, le malheureux se rabattait sur des mécènes qui finançaient les tournées de promotion de sa Bible. Il avait tant sillonné le sous-continent, d’une province à l’autre, d’un canton à l’autre, d’une Maison du peuple à l’autre qu’il en était devenu un sismographe religieux. Partout ses hôtes se montraient indulgents à l’égard de ce prophète d’un Dieu des Dieux, plus ou moins assimilable au Tao, qui se donnait un peuple élu comme nation-prêtresse. Malheureusement, il découvrait que partout il avait été devancé par les Evangélistes qui ne regardaient pas à la dépense et disposaient d’une armée de missionnaires parlant le mandarin bien mieux que lui et étaient assistés par toutes sortes de commissaires cumulant les faveurs du Parti et les sacrements de l’Eglise. Mais cela n’était pas pour le décourager et plutôt que de se relâcher avec l’âge, sa mission sacrée se faisait de plus en plus pressante, d’autant qu’en trente ans la Chine était en passe de devenir la première puissance au monde et les Etats-Unis de régresser au rang de la plus veule au monde avec la bénédiction… des Evangélistes. Il n’était pas une délégation chinoise – politique, commerciale, universitaire – en visite dans le pays qu’il ne demandait à voir pour distribuer à ses membres son 基本的聖經 qui réunissait des passages choisis de sa Bible ; pas un colloque auquel participaient des chercheurs chinois qu’il ne visitait pour établir des contacts avec eux ; pas un groupe de touristes dont le guide attitré ne lui accordait les cinq minutes réglementaires pour distribuer ses prospectus sur les promesses de ce qu’il nommait désormais « le judéo-taoïsme ».

Tsadik-tseu était de plus en plus pénétré de la conviction que l’avenir du judaïsme ne dépendait ni du ressassement, somme toute stérile, du Talmud dans les cercles intégristes ni des résistances, somme toute obscurantistes, dans les cercles orthodoxes, ni de la colonisation violente et raciste de la Judée ni de l’endoctrinement symbolique des jeunes générations mais de « la grande percée judéo-taoïste » dont il ne cessait de brosser les grandes lignes. Il ne voulait pas convertir les Chinois au judaïsme – les rabbins ne le lui auraient jamais permis ; il souhaitait susciter une mouvance qui conquérait l’esprit chinois et assurerait le soutien de la Chine à Israël pour les millénaires à venir – et il ne doutait pas que son nom serait associé à celui de Confucius sinon à ceux de Lao-tseu et de Tchouang-tseu. Ses ennemis parmi les intégristes antimuristes et les orthodoxes sabbataïstes rétorquaient que les religions nées sur le terreau du judaïsme, que ce soit l’islam ou le christianisme, s’étaient retournées contre lui et qu’il n’était pas dit que ce serait différent avec l’excroissance religieuse de son judéo-taoïsme. Pourtant, il éludait la question de la circoncision, à laquelle il ne se résolvait pas à renoncer, de la cacherout, qu’il ne se décidait pas à végétaliser… de Freud dont il redoutait de dénoncer le meurtre – symbolique ! – de Moïse.

A Jérusalem, Tsadik-tseu habita un petit palais dans le quartier d'Abu Tor. Ses balcons donnaient sur le mont des Oliviers, il demanda à y être enterré. Sur sa tombe, ses proches gravèrent un de ses poèmes intitulé, si je ne m'abuse, « Rassasié de jours » qui parle des morts avec lesquels il s'entretenait quotidiennement. Bien sûr, on ne mentionna que sa grande et magistrale traduction de la Bible et déposa dans une cache, relié par une chaîne, un exemplaire de son anthologie à l’usage des pèlerins. Son plus grand mérite n’a pas été de laisser une œuvre monumentale où l’on se perd ni même sa traduction de la Bible en chinois, qui aurait été remisée dans les soutes des bibliothèques en voie de disparition, qu’un héritier qui n'avait rien d'autre à faire dans la vie qu'à perpétuer son souvenir avec son nom et son œuvre. Tsadik-tseu Jr. s’improvisa producteur, collecta les fonds nécessaires à la réalisation d’une trilogie sur son père et la plaça sur toutes les chaînes dont il faisait le siège et qui ne demandaient pas mieux que de combler leurs heures creuses. Il s’attacha la collaboration de l’Ambassade de Chine pour organiser un congrès international sur les traductions de la Bible et rendre hommage au passage à la plus magistrale et prometteuse d’entre elles. Il trouva les fonds nécessaires à la création de chaires au nom de son père dans les plus grandes universités israéliennes, américaines et chinoises. Il convainquit un grand éditeur chinois de rééditer la « Bible de Tsadik-tseu » en format de poche pour la distribuer dans tous les centres commerciaux et proposa de faire de l’anthologie un minuscule livre qui concurrencerait le Petit Livre rouge de Mao que plus personne ne consultait. Il digitalisa enfin l’ensemble de la traduction qu’il mit sur un site munie de moteurs de recherche parmi les plus sophistiqués, dont l’un établissait des parallèles entre les passages bibliques et des passages dans les écrits des sages taoïstes. On y trouvait également les archives – articles, recensions, interviews, conférences… films – liées au très vénérable traducteur. Une page particulièrement soignée invitait les partisans du judéo-taoïsme à se faire recenser comme militants de « la nouvelle symbiose judéo-chinoise ».

Plus entreprenant que son père, Tsadik-tseu Jr. réussit à accomplir de véritables campagnes de conversion. En une décennie, il devint l’une des personnalités spirituelles les plus célèbres au monde. Ce n’était plus lui qui sollicitait le ministère des Affaires étrangères, c’était le ministère qui le chargeait de toutes sortes de missions. On avait tant investi dans la lutte contre de mauvais moulins délabrés qui grinçaient davantage qu’ils ne nuisaient qu’on s’était laissé convaincre que rien n’était plus prometteur que de laisser l’Europe à ses démons, l’Amérique à ses lubies et à reporter son intérêt sur l’Asie. Mais le succès de Tsadik-tseu était si retentissant qu’il lui aliéna, encore plus que son père, les milieux intégristes et sabbataïstes qui concentrèrent ses attaques sur lui. Il risquait de convertir des dizaines de millions de Chinois qui se porteraient candidats à l’immigration alors qu’ils n’étaient que de vulgaires païens et qu’ils le resteraient puisque ces nouveaux-convertis ne cachaient pas qu’ils considéraient la circoncision comme « un sévisse pour nourrisson », le végétarianisme comme le couronnement de la cacherout et qu’ils riaient aux éclats à la lecture de Freud. Surtout les ennemis de Tsadik-tseu Jr. redoutaient que ses succès en Chine ne compromettent leurs relations privilégiées avec les Evangélistes qui n'épargnaient rien – ni soutien politique ni soutien philanthropique – pour mieux les préparer à reconnaître la messianité de… Jésus.

Devant cette hostilité et le cortège des anathèmes que la traduction chinoise de la Bible par son père s’attira, Tsadik-leu Jr. décida de se départir de son rôle d’impresario et de se poser en apôtre de son père. Il aménagea un Centre d’initiation aux mystères et promesses du judéo-taoïsme où il délivrait un enseignement théorique de qualité et les rudiments des pratiques para noachides aux milliers d’étudiants souhaitant découvrir le judaïsme et réaliser leur propre synthèse judéo-taoïste. Les universités les plus prestigieuses en Chine privilégiaient son institution – plus gaie et plus zen – sur les universités hiérosolomytaines dont le ronronnement assommait d’ennui les étudiants, de plus en plus rares, qui ne se décidaient pas à se mettre en ligne pour obtenir des diplômes autrement plus prestigieux. Le Centre du judéo-taoïsme devenait un haut lieu de rayonnement dans une ville qui avait pour vocation d’illuminer le monde.

Tsaddik-tseu Jr. devenait le Maître, sinon le pape, du judéo-taoïsme quand il tomba sous le couteau d’un illuminé. Ce n’était ni un évangéliste ni un intégriste ou un sabbataïste, mais un des étudiants chinois en stage à Jérusalem qui considérait que la nouvelle mouvance devait se donner un martyr pour hâter sa propagation et sa conquête de l’Empire du Milieu. Le plus désespéré des enquêteurs fut le Professeur Saul Strauss qui dut reconnaître que le syndrome de Jérusalem débordait le périmètre de la ville, les limites des monothéismes et qu’il était en train de gagner… la Chine.