The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LORSQUE LE CORONA S’AVISA D’INVESTIR LE MESSIE
Blog index
Blog archive
29 Apr 2020 CHRONIQUE DE JÉRUSALEM : LORSQUE LE CORONA S’AVISA D’INVESTIR LE MESSIE
Posted by Author Ami Bouganim

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
Les autorités, menées par un pimpant Premier ministre, échoué depuis dans les oubliettes pré-pandémiques de l’histoire, rivalisaient de scénarios plus apocalyptiques les uns que les autres pour instaurer ce que depuis l’on nomme désormais « la terreur coronale ». Au début de la pandémie, il commença par galvaniser ses partisans, promettant qu’il serait le premier au monde à produire un vaccin et un médicament et instruisant ses instituts de recherche pour devancer tous les laboratoires dans le monde. Puis il se livra à ce qu’il savait encore faire le mieux : paniquer et communiquer sa panique à la population pour mieux régner. Il parlait de millions de malades et de dizaines de milliers de morts alors que ce n’était qu’une piqûre de rappel de la mort comme il s’en produisait régulièrement dans l’histoire. L’humanité s’était oubliée dans sa cavalcade – piteusement économique, toutes écoles confondues, sanctionnée tous les ans par la très prestigieuse et surannée Académie suédoise – de la croissance, de la consommation et du gâchis. Partie de Wuhan en Chine, la pandémie prit au dépourvu les vénérables rabbins de Jérusalem et ses non moins illustres médecins.
Le Premier ministre, au pouvoir depuis des lustres, ne parlait que des acquis et des succès d’Israël et il était si convaincant, maniant le mensonge politique et le trucage médiatique, plus machiavélique que Machiavel, pour convaincre de pauvres benêts qu’ils étaient des lumières, de pauvres mendiants qu’ils étaient comblés, de pauvres cohortes de calculateurs sur claviers qu’ils étaient les algorithmeurs du monde à venir, qu’il passait pour le plus clinquant des dirigeants au monde. Il était si patriote, plaçant Israël en tête de toutes sortes de palmarès qu’il commanditait ou truquait, qu’il était devenu à la longue indéboulonnable. On était vraiment convaincu que tous les regards étaient dirigés vers Jérusalem, qu’on attendait d’elle une Torah nouvelle et le salut de l’humanité au moins. Seul l’inlassable professeur Saul Strauss, directeur du Centre de dépistage et de traitement du syndrome de Jérusalem, redoutait une éruption de ce « volcan théologico-politique » et persistait à accueillir et à traiter les prophètes, les sauveurs et les ressuscités qui sillonnaient la ville en brandissant toutes sortes de livres célestes, d’accréditations divines et de recettes théologico-politiques pour réparer le monde. Il ne redoutait pas tant le virus pandémique que le virus messianique qui courait les esprits.
Dès les premiers signes virologiques, les rabbins commencèrent à donner des signes d’excitation messianique. Le pape avait célébré les vertus du shabbat, le pèlerinage de La Mecque avait été annulé, le Saint-Sépulcre avait fermé ses portes… des chauves-souris s’étaient abattues en plein jour. En parallèle, on assista à des scènes plus inattendues et inquiétantes qui laissaient pantois les plus éprouvés des rabbins : ils se croyaient protégés – par l’étude de la Loi, la pratique des commandements… leur sacerdoce – et c’étaient eux qui étaient aux premiers rangs des victimes. Des localités entières étaient atteintes, des quartiers dans les grandes villes… des communautés en Diaspora. A New York, Londres, Paris… Jérusalem. On ne comprenait pas, on n’avait d’autre choix que de voir un signe messianique encore plus sensationnel dans cet acharnement contre les plus pieux et les plus intègres.
La crise était particulièrement aigue parmi une poignée de rabbins français installés depuis peu à Jérusalem. Ils passaient pour les plus illuminés au monde et ils n’étaient pas peu fiers de leurs lumières. Les plus timbrés prenaient une voix timbreuse pour timbrer leurs prophéties dans les esprits : « … j’ai cru recevoir une indication… regardez-moi, suivez-moi… écoutez du début à la fin… » Les rabbins fêlés prenaient une voix fêlée pour délivrer leurs prédictions : « … je sens venir des jours terribles, des jours qui crissent, des jours qui ne réservent ni pause ni répit… » Les plus théâtraux déclamaient des homélies où ils lisaient l’avenir dans le passé, entre les lignes et sur les marges : « HaShem [ils ne disaient pas Dieu] a mis un virus dans le système parce que ça n’allait pas et ce virus véhicule des messages, je vais vous donner le mien, il est très beau, écoutez donc… » Les plus clownesques prétendaient qu’il n’était meilleur parade contre le virus que le rire et rivalisaient de sornettes pour mieux le mettre en déroute. Les plus débridesques donnaient des consignes contradictoires, s’alignant tour à tour sur les médecins, dont ils n’attendaient rien, les thaumaturges, dont ils attendaient tout, les marabouts, dont ils attendaient des amulettes. Convaincus que la venue du Messie était imminente – après deux mille ans ! – et qu’elle ne dépendait que de leurs prières, ces rabbins-là étaient saisis de telles transes théologico-politiques qu’ils décelèrent le Messie en le Premier ministre, qu’ils adulaient comme seuls des idolâtres adorent des hommes multicolores. Bientôt ils en étaient si convaincus qu’ils se mirent à répandre la nouvelle de sa venue parmi ses partisans qui ne reculaient devant rien pour soutirer leur patron aux poursuites devant des tribunaux iniques pour toutes sortes d’accusations dénuées de tout fondement.
La vague d’enthousiasme se propagea comme un… virus. On avait été soumis à une telle terreur, confiné dans ses domiciles, privé de travail et de loisirs, et avait subi une telle propagande sur l’ingéniosité des mesures prises pour contenir l’épidémie, « adoptées par le monde entier », que le virus messianique se propagea encore plus vite que le corona. Une vague de pénitence collective comme on n’en avait pas vu depuis le XVIIe siècle balaya le pays. Toutes sortes de prophètes, plus nerveux et transis les uns que les autres, incitaient les gens au repentir pour lever la malédiction qui s’était abattue sur l’humanité des suites des crimes… d’Israël et en particulier dans les milieux laïcs qui avaient abattu toutes les haies, s’étaient secoués de tous les commandements et se livraient à toutes les dissolutions dont ces parades de la honte travestie en gaieté. On assistait à des crises éclamptiques qui se terminaient par des évanouissements et, plus rarement, par des comas que seul, dans le corps pourtant pléthorique de médecins, le professeur Saul Strauss savait traiter.
Chacun détenait un sésame pour l’on ne savait quoi et cela débordait les cercles des rabbins. Les uns persistaient à croire aux divagations du Premier ministre qui situait Israël en tête du monde pour la lutte contre le corona et proposaient de dépêcher des conseillers à tous les chefs d’état ; les autres vantaient les savoir-faire de leurs associations caritatives et proposaient de créer des succursales en Chine, en Inde ou aux Etats-Unis. Les plus émouvants étaient encore les médecins, désertés par les patients qui ne voulaient pas contracter le corona dans leur cabinet, réduits au chômage technique, qui s’improvisaient commentateurs géopolitiques alors qu’ils avaient été pris de court par un virus qui ruinait leurs pratiques médicales non moins que le commerce mondial. C’était tous les jours qu’un laboratoire mettait au point un vaccin ou un médicament, qu’une nouvelle amulette était mise en circulation, qu’un psaume était promu psaume anti-corona. Les réseaux sociaux se saturaient d’homélies médico-rabbiniques, de séances kabbalistiques, d’exorcismes surnaturels. Les plus exaltés bravaient les consignes de sécurité sous prétexte que le Messie ne se manifesterait dans toute sa munificence que lorsque Jérusalem aura atteint l’immunité collective pour qu’il ne succombe pas au virus, sinon lui alors son âne, sa mule ou les bêtes sacrées qui tiraient son chariot céleste. Tout le monde s’était mis par ailleurs à zoomer. On priait par zoom, on prophétisait par zoom, on réalisait des miracles par zoom… on enterrait par zoom. L’agitation messianique atteignit au paroxysme lorsqu’on décida qu’on n’arrêterait la pandémie qu’en suscitant un repentir général, tant parmi les laïcs que les religieux, et que l’on n’y parviendrait qu’en généralisant la pratique du péché. On organisait des Marches des fiertés quasi quotidiennes au cours desquelles on se livrait à toutes sortes de débauches sur la voie publique et racontait les rêves prophétiques de la nuit passée et ceux de la prochaine nuit.
Le Premier ministre se saisit de ce nouvel enthousiasme populaire pour se prêter à sa promotion au rang de Messie. Il se laissa pousser la barbe, se couvrit la tête d’un large calot noir, revêtit la camisole de sainteté dont les fils pendaient aux quatre coins de sa chemise blanche et l’on vit même des mèches pendre à ses oreilles. Il n’intervenait plus à la télévision sans émailler ses allocutions de versets bibliques et de dires talmudiques. Quand on s’intéressait à ses démêlés avec la justice, il ne cachait plus son mépris pour la Haute Cour de Justice : « Bientôt, elle sera remplacée par le Sanhédrin. » Dans sa parade messianique, il se mit à distribuer des rôles qu’on n’avait encore jamais vus dans aucun de ses gouvernements. Il nomma sa compagne – qui portait le prénom de Sarah, l’épouse d’Abraham, le père de la foi monothéiste – « matrone sacrée » et la chargea de l’homologation des miracles, des amulettes, des vaccins, de la couleur des vaches rousses. Il rebaptisa son fils aîné, connu pour la vulgarité de ses tweets contre les détracteurs de son père, Salomon pour mieux le désigner comme son héritier et successeur. Il remania totalement son gouvernement et, pour être un modèle pour les nations, il nomma un ministre des échansons, un ministre des mets, un ministre des robes, un ministre des perruques, un ministre des cigares, un ministre des médias, un ministre des virus… Il relança la production intensive du cannabis : on avait convaincu le monde entier que c’était une panacée contre toutes les douleurs, il n’était aucune raison pour ne pas voir en lui un vaccin contre tous les microbes et tous les virus, passés et à venir. Il donna l’ordre de hâter l’aménagement de son avion messianique pour lui permettre de s’annoncer au monde, soulever l’adhésion des nations et vendre les nombreux vaccins et médicaments que les laboratoires israéliens avaient développés et que la chaîne I24 News, émettant en soixante-dix langues, avait promus, de même que pour proposer les grands stocks d’amulettes homologuées par la Matrona Sarah autrement plus efficaces contre le virus que les dérisoires masques médicaux. Il lança encore plusieurs chantiers dont celui de la préparation du site sur le mont du Temple pour accueillir le Troisième Temple censé descendre tout prêt du ciel, le Musée du Génie juif… et bien sûr le Palais messianique où il avait l’intention d’installer sa Matrone, son Héritier, le Sanhedrin et les 101 membres de son gouvernement.
Conquis par son charisme messianique, les rabbins se prosternaient devant l’homme, dont le surnom messianique n’était autre qu’ « Avaleur de Serpents et Consommateur de Grenouilles » (j’invite les non-initiés à s’enquérir des mots hébreux pour « serpent » et « crapaud » et d’étudier leur symbolique numérologique dans les vénérables traités kabbalistiques avant de se déchaîner contre l’auteur de cette chronique…). Les plus exaltés étaient toujours lesdits rabbins français qui prétendaient – à juste titre ! – avoir été les premiers à déceler dans le virus un signe avant-propagateur du Messie, percevoir ses pas et annoncer sa venue au monde. Bientôt, c’était l’ensemble de la population juive – à l’exception des irréductibles intégristes, immunisés contre tout messianisme et abhorrant le sionisme, des plus sobres et plus dessillés des rabbins, gardiens du légendaire humour juif, et des épicuriens invétérés – qui considérait son Premier ministre comme le Messie, inventeur de vaccins et de médicaments nombreux contre le corona, détenteur d’amulettes contre le mauvais œil, la mauvaise étoile et le mauvais vote, Maître absolu du ciel et de la terre. Il n’avait plus ni rivaux politiques ni contradicteurs médiatiques et le reste de ses ennemis était soumis à un tel traitement diffamatoire sur les réseaux sociaux par son fils, Prince de Judée et de Samarie, chargé du culte du Messie, qu’ils se planquaient dans leurs maisons de crainte de rencontrer le corona messianique qui ne s’attaquait qu’à ceux qui doutaient de la messianité de l’ex-Premier ministre, Roi des Rois, Maître des Maîtres, Grand-Rabbin des Grand-Rabbins de France et des Colonies. Seuls de vieux chercheurs, avertis des dérives du sabbataïsme, persistaient à contester ouvertement le titre de Messie à un homme connu pour exceller dans le vice, le mensonge et la manipulation politiques. Ils étaient désespérés, ne savaient comment s’épargner la risée du monde. Une poignée d’entre eux se réunit en grand secret – pour ne pas s’attirer la lapidation symbolique du Fils du Messie – autour du professeur Saul Strauss. On connaissait sa grande expertise psychiatrique :
« Nous sommes en train de vivre le pire de vos scénarios », dit l’un d’eux, directeur d’un laboratoire qui avait osé écrire dans un quotidien : « Les attentes de notre Premier ministre sont mégalomanes, nous ne rivaliserons jamais ni avec la Chine ni avec les Etats-Unis, ni en matière grise ni en moyens. C’est peut-être un virtuose de la politique, il n’en est pas moins inculte en matière de recherche. » Le malheureux avait été évincé de son poste, avait échappé à deux attentats messianiques et un avis de recherche avait été lancé contre lui par le Sanhedrin pour crime de lèse-messianité.
« J’aurai tenté de prévenir tout cela », répondit Strauss, visiblement dérouté par le cours des événements, « les Messies n’ont pas manqué ces dernières décennies, ce n’étaient que de pauvres syndromés plus ou moins troublés. Je ne m’attendais pas, je l’avoue, à voir un politicien porté de la sorte par une vague messianique suscitée par la terreur face un virus inconnu.
– Le virus n’est responsable en rien, protesta un vieux médecin kabbaliste qui avait été rayé de l’Ordre des médecins pour avoir dénoncé les limites du paradigme pathologique de la médecine occidentale, dénoncé la collusion entre le corps médical et les industries pharmaceutiques et plaidé pour un retour aux médecines traditionnelles, ce sont les politiciens, entraînés par des médecins-charlatans du ministère de la Santé, qui ont instauré cette terreur.
– Ce n’est pas un vulgaire politicien, c’est le maître-politicien. Il ne dit jamais la vérité, il ne tient jamais ses promesses, il trouve son plaisir à abattre ses rivaux et à humilier ses partisans… il avait tout pour faire un faux-Messie.
– Il n’est pas de vrai Messie, trancha Strauss, tous les Messies sont faux et celui-ci est, de plus, simulateur.
– Tout cela ne nous dit pas comment nous en débarrasser ?!
– Il promet de ressusciter les morts, non ?
– Il promet aussi de guérir par la salive, par ses divagations, par ses vaccins miracles et par la quinine relevée de lauriers des bords du Jourdain.
– Il n’a jamais tenu ses promesses, il n’est aucune raison pour qu’il tienne celles-là. Plutôt ce scénario que tous ceux dont il nous rebat les oreilles : une attaque nucléaire iranienne, une nouvelle vague du corona, une crise économique… la réélection de Trump.
– Elias Canetti, autrement plus éloquent qu’Hannah Arendt, remarqua Strauss, a très bien étudié ces phénomènes de masse. Je ne connais personne au monde qui puisse arrêter une vague messianique de cette ampleur chaperonnée par un Messie connu pour ses tours de prestidigitation politique. Nous sommes partis, chers amis et collègues, pour deux ou trois ans de prophéties, de transes, de repentirs, de miracles et, je ne serais pas étonné, de résurrections. Ca ne s’arrêtera que lorsqu’on trouvera un vaccin…
– Un vaccin anti-messianique ?!
– Celui-là, on ne le trouvera jamais ! trancha Strauss. Cela fait deux-mille ans qu’on attend le Messie, on l’attendra encore deux mille ans. En revanche, un vaccin contre le corona baisserait le taux d’anxiété, le taux de déraillement et le taux de messianité. »
Tous les regards se tournèrent vers le professeur Jean Muett qui était un ancien chercheur de l’Institut Pasteur sur lequel on misait davantage que sur les laboratoires du Premier ministre, comme quoi la France ne produisait pas que des rabbins délurés...

