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CHRONIQUE DE JERUSALEM : CELUI QUI VOULAIT LIER SON NOM A LA CONSTRUCTION DU TROISIEME TEMPLE
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16 Feb 2021 CHRONIQUE DE JERUSALEM : CELUI QUI VOULAIT LIER SON NOM A LA CONSTRUCTION DU TROISIEME TEMPLE
Posted by Author Ami Bouganim

C’était une histoire qui n’arrêtait pas de se répéter. Je tiens cette version du très honorable Pr Saul Strauss, maître du syndrome de Jérusalem, qui me suit depuis que je présente les symptômes de ce haut-mal divin, me prescrivant régulièrement des cures de désintoxication religieuse destinées à me guérir de mes velléités rabbiniques. Il prétend que je suis irrémédiablement atteint de mégalomanie judaïque, ne me réveillant pas sans être saisi du démon kabbalistique qui me pousse à me poser en messie des grandes causes, en prophète de mauvais augure ou, ce qui serait plus grave, en raisonneur de talmudistes. Son traitement consiste à étudier avec moi, pour me dékabbaliser, pour me détalmudiser des passages du Zohar où les protagonistes se moquent de Dieu, à décortiquer des litiges talmudiques et pour me désintellectualiser à lire les derniers traités français des mœurs. Cela ne m’empêche pas de retrouver régulièrement dans son asile pour de courtes périodes d’internement et comme l’illustre psychiatre est à la fois un grand kabbaliste, un fin talmudiste et un intellectuel particulièrement incisif, il a vite fait de me libérer à mes vadrouilles et à mes chroniques hiérosolomytaines. Il réside d’ailleurs à Sans-Porte, parmi les plus intransigeants de ses Gardiens, pour le manège desquels il se passionne. Sans pousser mon aliénation jusqu’à rechercher mon internement, je n’en y trouve pas moins un avant-goût des plaisirs qui m’attendent le jour où je serais convoqué à l’Académie céleste et où j’aurais à partager des repas léviathanesques avec Rabelais, Cervantès et Druyanov entre lesquels je ne cesse de balancer.
Cette fois-ci pourtant, désarmé par le corona, ne pouvant pas mieux gogmagoguiser que ne le fait ce satané virus, messianiser mieux que les hurluberlus de Sans-Porte ou charlataniser mieux que Raoult, je me sentais en bonne santé mentale, religieuse, voire sanitaire. C’était Strauss qui souhaitait me consulter sur une question qui n’annonçait rien de bon pour la ville divinement encombrée de Jérusalem. J’ai toujours rêvé de troquer ma place sur le divan contre le fauteuil du psychanalyste, ne serait-ce que pour que l’un d’entre nous recouvre son équilibre psychique, et d’écouter autre chose de la bouche de Strauss que son immuable : « Ce n’est pas moi qui crois en Dieu, c’est lui qui croit en moi, sinon je n’aurais pas fait ce métier. » Il souhaitait avoir un avis circonstancié sur les transes messianiques qu’il décelait parmi certains rabbins français qui rivalisaient d’homélies plus shotesques les unes que les autres et qui les rangeaient parmi les populations les plus délirantes de la planète. Je me suis bien sûr révolté contre ses allégations :
« Jérusalem est un vivier de prophètes et de messies, il n’est aucune raison pour que les Français soient épargnés par l’inspiration sacro-sainte que sécrète la ville par ces temps de corona qui déçoivent tous les pronostics messianiques et portent un coup dur à la toute-puissance d’une caste technologique qui se révèle, de jour en jour, plus bête qu’ingénieuse.
– Je vous connais assez pour savoir que vous êtes plus desservi par votre sens de l’humour que perturbé par le syndrome de Jérusalem. Comme vous, je persiste à aimer la ville et n’ai de cesse de pister ses messies et ses prophètes pour les mettre hors d’état de nuire.
– Vous vous leurrez, Professeur, c’est une ville malade, sa maladie est sacrée et quand vous ne serez plus là, elle n’aura plus de médecin. Cela dit, je ne vois pas quel rôle vous souhaiteriez m’impartir dans sa chronique.
– Je ne connais rien de la France, je ne comprends ni ses psychiatres ni ses intellectuels pour ne pas parler de ses polémistes qui m’ont tout l’air d’être des marionnettes manipulées par les fils les plus solides et invisibles qui se puissent concevoir.
– Les fils de Dieu.
– Vous êtes incorrigible, Dieu ne tient personne, ce sont les hommes qui le tiennent en otage. »
Je désespère depuis longtemps de comprendre Strauss. Je sais que c’est le plus grand expert du syndrome de Jérusalem en milieu juif, qu’il n’est pas gardien plus vigilant de la santé mentale de la ville, qu’il n’est pas son pareil pour la préserver des lubies de ses rabbins et des frasques de ses messies. Sans lui, sans un personnage comme lui, j’aurais désespéré de mon judaïsme et me serais mis à l’étude du taoïsme qui serait d’une telle lucidité qu’il ne dirait que l’élégante désillusion de vivre.
Strauss me raconta la visite d’un brave bougre, ni vieux ni jeune, qui s’était tant enrichi à vendre des lunettes aux bigleux de la terre qu’il souhaitait, lui aussi, investir dans la philanthropie. Il venait de France, il souhaitait s’installer au ciel, il n’avait pas trouvé meilleure salle d’attente que Jérusalem. C'était, à l’en croire, le dernier venu dans la galerie des philanthropes sauveurs d'Israël. Il avait racheté les boutiques de la rue de Jaffa qui ressemblait davantage à l’artère principale d’une ville située entre le troisième et le cinquième monde qu’à l’artère nerveuse de la cité de Dieu. Ses boutiques remontaient à la période précédant la guerre d’Indépendance et ses bâtisses étaient si sales et discordantes qu’elles invitaient à penser que le Messie, fils de Joseph, serait ravaleur des façades plutôt que des âmes. Il ne rachetait les boutiques que pour convertir la pauvre artère en Champs-Elysées hiérosolymitain. Je n’ai pu me retenir :
« Je ne vois rien d’inquiétant ! Ses Champs-Elysées immortaliserait son nom et lui assurerait assurément un excellent retour sur investissement. On ne lui reprocherait que d’être un faux-philanthrope dans une ville qui fourmille de faux-messies, de faux-prophètes et de simulacres de rabbins. »
Strauss reprit son récit sans prêter attention à ma remarque. L’oculiste s'était laissé pousser les cheveux, la barbe, les mèches, et il avait troqué sa tenue de ville contre une camisole qui, bien que taillée sur mesure, était d'une stricte austérité intégriste. Il portait un chapeau boléro et se ceinturait pour séparer sa noble moitié de son instinctuelle et traitresse moitié. Selon certains, il pesait des centaines de millions de dollars ; selon d'autres, deux à trois milliards. Il devait avoir de bonnes raisons pour venir voir un psychiatre qui passait pour déceler les syndromés dans la rue, il devait être encore plus étrange pour se jeter dans son cabinet. Strauss attendait qu’il abatte ses cartes. L’oculiste avait emménagé dans l'une des plus belles demeures qui donnent sur le Mur des Lamentations :
« J'ai le Mur devant moi au lever et au coucher, je me réveille avec la Shékhina et me couche avec elle. »
Strauss trouva la déclaration d'amour de son hôte par trop prétentieuse. Il avait rencontré nombre de rabbins qui prétendaient cheminer sur les voies de Dieu, le représenter, l'incarner, il n'en avait pas encore connu un qui prétendît coucher avec lui. L’oculiste se mit à improviser une homélie sur la grandeur d'Israël, sur l'amour d'Israël, sur la promesse d'Israël. Il se balançait légèrement, émaillant son homélie d'expressions rabbiniques. Strauss était immunisé contre les homélies, surtout quand elles étaient prononcées par des « païens de terre » qui pratiquaient à leur insu l'insigne art de la dissémination rabbinique avec encore plus de brio que dans les salons intellectuels parisiens. L’oculiste dilapidait visiblement son argent, honnêtement ou malhonnêtement acquis, dans toutes sortes de causes perdues et puisqu’il était volé par toutes sortes de schnorrers [mendiants] véreux, il n'était aucune raison pour que Strauss ne l'attire pas du côté de la santé mentale de Jérusalem. Il ne rêvait de rien d’autre que d’un institut de recherche sur le syndrome de Jérusalem pour désembourber la ville des hallucinations, des visions et des homélies que ses nombreux, trop nombreux, messies, prophètes et rabbins brodaient autour d’elle. Cent millions de dollars ou même de shekels seraient plus que ce dont il avait besoin pour créer son institut de recherche, un hospice pour les messies en sueurs, une maison de retraite pour les prophètes en mal de prédictions, un standard pour recueillir les renseignements sur les menées des plus écervelés, un centre de traitement réservé aux prédicateurs. Strauss décelait autour de lui une recrudescence dans les cas de déraillement rabbinique. Or il n’était pas un seul service, ni au ministère de la Santé ni au ministère des Cultes, pour prendre les mesures sanitaires requises et parer au pire danger qui pesait sur la cohésion de la société civile israélienne. La crise coronaire n’était pas près de passer et sa persistance allait exciter le degré de déraillement kabbalistique au sein de Sans-Porte. Ca bouillonnait de desseins messianiques et c'était ce bouillonnement qui l’inquiétait. Mais il décelait chez son visiteur les symptômes de cette dissociation que provoquait le syndrome de Jérusalem :
« J'ai entendu beaucoup de bien de vous et j'aimerais vous avoir comme consultant pour la réalisation d'une entreprise qui réclame des dons prophétiques. »
Strauss ne put réprimer un spasme quand il entendit la somme que l’oculiste entendait investir dans son projet de construction :
« Je parle de plusieurs milliards de dollars. »
Il avait appris que dans cet univers, tout était possible. Les donateurs pouvaient distribuer sans distinction des millions pour construire des châteaux en Espagne, bouder des chercheurs patentés et s'en remettre à des charlatans tonitruants, déshériter leur progéniture sous prétexte de les préserver des nuisances de l'argent. Rien ne le surprenait plus chez ces magnats qui s'étaient tant consacrés à s'enrichir qu'ils n'avaient plus de talent pour rien d'autre. Quand Strauss découvrit où l’oculiste souhaitait investir ses milliards, il regretta de l'avoir reçu :
« Ce serait pour reconstruire le temple de Jérusalem.
– Quel temple ?
– Le Troisième Temple, rétablir son service, offrir le sacrifice de l’agneau pascal et instaurer la paix dans le monde. »
Strauss se maitrisa pour ne pas piquer une de ses légendaires crises de colère. Le bougre n'avait pas même conscience qu'il ne se proposait rien moins que de déposer une bombe cosmogonique sur le site le plus névralgique au monde. Il le laissa se répandre en considérations messianiques sur « La Maison de Prière pour les Nations », le retour en grande pompe de la Présence et la résurrection des morts. Il avait pour principe de ne pas contredire un syndromé. Quand il parlait de sauver l'humanité, il adhérait sans discuter à ses scénarios. Quand il brodait des rêves, il surenchérissait. Plutôt que de le ramener à la réalité, il l’encourageait dans ses délires. Les grands syndromés étaient de grands funambules qui n'avaient plus les pieds sur terre et la dernière chose qu'ils souhaitaient était qu'on les réveille. Il l'accompagnerait patiemment, gagnerait peu à peu sa confiance, lui insinuerait de se soumettre à un traitement qui le sortirait de sa mélasse cosmo-messianique :
« Je présume que vous avez accompli les études nécessaires.
– Quelles études ?
– Des milliards, vous savez, c’est une grande somme. On ne l’investit pas sans procéder à des études de faisabilité.
– Je suis en train d'étudier le Talmud avec un rabbin. Nous nous nous concentrons sur les traités qui traitent du temple.
– C'est très important, c'est même vital, vous devriez néanmoins envisager des études complémentaires.
– Comme ?
– Je ne sais pas, moi, sûrement des études d'architecture.
– Nous dégageons l’architecture du temple du Talmud.
– Alors des études géologiques pour étudier la solidité du Mont, peut-être aussi des fouilles archéologiques pour établir un relevé des vestiges que vous pourriez inclure dans les nouvelles constructions. »
L’oculiste n'avait pas l'air convaincu. Il n'était pas question de lui demander des études géostratégiques pour prendre le pouls des nations et voir comment elles prendraient le remplacement des mosquées par un temple :
« Mais tout est dans la Torah, protesta-t-il, les plans, les dessins, les mesures. Dieu a décidé que son temple serait en cet emplacement, ce n'est tout de même pas aux arpenteurs de lui dire s'il a choisi le meilleur site. »
Strauss ne laissait trahir aucun signe qui pouvait contrarier son hôte. Il se connaissait assez pour savoir que chacun couvait sa variété de démence et qu'elle ne se déclarait pas sans prendre possession de son esprit, que ses accès pouvaient prendre un instant ou toute une vie et que l'on s'en remettait comme d'un beau rêve ou d'un sombre cauchemar. Il était prématuré d’alerter les services psychiatriques municipaux pour ne pas parler de la direction au sein de la Sécurité intérieure chargée de surveiller les candidats Messies :
« Nous avons terminé toutes les études, précisa l’oculiste, nous avons même construit une maquette, il ne nous manque qu'une vache rousse. »
Strauss connaissait cette histoire de cendres de vache rousse. Sans elles, on ne pourrait pas reconstruire le temple. Or l'on assurait qu'on ne trouvait plus de vaches rousses au monde alors que toutes, ou presque, l’étaient. C'était un prétexte plus qu'une raison. Il choisit d'acculer l’oculiste à sa triste démence :
« Quel est le problème ?
– On ne trouve pas une seule vache rousse.
– Je vous en trouve tout un troupeau.
– Vous n'en trouverez pas une seule, nous avons chargé un laboratoire de chercheurs pour reconstituer le génome de la vache rousse à partir de cendres découvertes dans la vallée de la Géhenne.
– Je présume que c'est un laboratoire israélien.
– Le meilleur, c’est lui qui a mis au point les respirateurs pour sauver les victimes du corona et en a produit des milliers en un temps record, lui a inventé le masque sanitaire tue-virus, lui encore qui est en train de mettre au point un anti-virus coronaire alors que le monde entier perd son temps à inventer des vaccins ou à chercher des traitements et le tout à partir de la Torah et conformément à elle.
– Je n'en doute pas. Dites-moi plutôt ce que vous attendez de moi. Ce n’est tout de même pas de me transformer en vache.
– Je me suis assuré le concours de toutes les associations qui œuvrent pour la reconstruction du temple, celles qui creusent les combles du mont et celles qui établissent son cadastre, celles qui conçoivent le mobilier et celles qui préparent le manuel des liturgies, celles qui forment les prêtres et celles qui assureront en continu la couverture médiatique du service. Toutes les associations sont désormais réunies dans le même incubateur et travaillent de concert à la mise en œuvre de ce chantier divin. »
Ce n’était pas un vulgaire syndromé se prenant pour un prophète ou pour un messie, mais un entrepreneur qui s’était mis en tête de coordonner les efforts de toutes ces associations, plus gogmagogueques que messianiques, qui menaçaient d’embraser Jérusalem. On devait l’arrêter à tout prix, ne serait-ce que pour éviter qu’il ne soit pillé par tous ces illuminés. L’oculiste poursuivit :
« J’ai la bénédiction de nombre de grands rabbins, de même que celle des prédicateurs évangélistes les plus influents, je suis en train de solliciter celle des chercheurs et des universitaires. On me dit que rien de ce qui se passe à Jérusalem ne vous est étranger, que vous en êtes le sismographe patenté, que vous êtes doué pour distinguer entre ses sages et ses déments. Je vous ai donné toutes les garanties de mon sérieux, je souhaiterais recevoir de vous une attestation qui m’ouvrirait les portes de nombre de signataires qui refusent de me recevoir sans une recommandation de vous. »
Strauss ne put se contenir davantage. L’oculiste était, malgré ses titres et ses poches, un autre spécimen dans la cohorte saisonnière des victimes du syndrome de Jérusalem :
« Je suis au regret de vous annoncer que c’est d’un traitement que vous auriez besoin, il vous épargnerait le ridicule de la Géhenne, l’anathème des rabbins les plus sensibles à la situation géopolitique du mont du Temple et vous conserverait votre butin de la lutte contre la myopie des hommes. »
Je connaissais Strauss, il ne reculait devant rien pour préserver l’équilibre mental de Jérusalem, il était rare qu’il se laisse désarmer par un syndromé :
« Que vous a-t-il répondu ?
– Il a quitté les lieux en menaçant que je serais le premier à être retranché de la communauté des nouveaux Templiers et sans même régler la consultation.
– J’ai appris de vous que le syndrome de Jérusalem est d’autant plus pernicieux que ses victimes se prennent pour des sur-élus et ne renonceraient pour rien au monde à leurs lubies.
– Vous avez pourtant trouvé, vous, la meilleure manière de vous auto-traiter, par la rédaction de chroniques sur Jérusalem.
– Vous n’attendez tout de même pas de moi de lui enseigner l’insigne art de se traiter par la chronique.
– Il serait incapable d’en saisir les vertus,
– Alors ?
– Je vais vous demander d’écrire une chronique sur lui, ça calmera ses ardeurs gogmagoguesques et le convaincra peut-être de suivre un traitement plus classique. »

