The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE JERUSALEM : LA HAUTE ET INSIGNE TRAHISON DE L’APOTRE DE NIETZSCHE

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
En 1950, Aryeh Leibl Weissfisch, le légendaire ministre des Affaires étrangères, de la Propagande et de la Provocation des Netourei Karta – les Gardiens des Portes virulemment antisionistes – pendant le demi-siècle qui suivit la création d’Israël (voir chronique précédente sous cette rubrique), poussa la crânerie à la trahison : il passa les lignes ennemies et rallia les Jordaniens. Jérusalem était alors divisée entre les Israéliens et les Palestiniens-Jordaniens. On ne passait pas d'un secteur à l'autre : les premiers ne pouvaient accéder au Mur des Lamentations ou au mont Scopus sur lequel trônait l'Université Hébraïque de Jérusalem ; les seconds regagner leurs demeures dans les quartiers de Talbiyyeh et de Bakaa. Weissfisch s’ouvrit à ses nouveaux alliés de son souhait de se rendre au Caire. De la maison d'arrêt dans la Vieille Ville, où il attendait une invitation officielle du gouvernement égyptien, il proclama la création « d'un gouvernement d'exil qui œuvrerait pour la libération de la terre d'Israël de la domination sioniste ».
A l'issue de son interrogatoire, Weissfisch échoua à Amman où il se contenta d'une rencontre avec un ancien ministre des Affaires étrangères égyptien. Quand on lui demanda plus tard de quoi ils avaient discuté, il répondit : « De la proposition binationale de Judah Lev Magnès. » Il savait qu'en invoquant Magnès, le fondateur et premier président de l'Université Hébraïque de Jérusalem, né aux Etats-Unis, joueur de baseball invétéré, membre de Brith Chalom qui privilégiait la solution binationale, il narguait l'establishment sioniste qui n'avait pas toléré qu'une poignée d'intellectuels et de chercheurs, dont Martin Buber, Gershom Scholem et Hugo Bergmann, grands maîtres du renouveau du judaïsme, se démarquent de sa solution par trop partiale. Au début des années vingt, Magnès avait même proposé de limiter l'immigration en Palestine pour ménager les Arabes et garantir la viabilité d'un Etat binational où ces derniers seraient majoritaires.
Weissfisch passa plusieurs mois dans une base militaire près d'Amman à éplucher… la presse israélienne. Officiellement, il déclara qu'il avait quitté le pays pour se dérober à son enrôlement militaire. Il avait trente-deux ans et paraissait plus jeune que son âge. Pendant la Guerre d'Indépendance, il avait pourtant assisté les combattants israéliens, risquant sa vie pour acheminer des vivres et évacuer les blessés – selon les mauvaises langues qui cherchaient à nuire à sa réputation de champion de l'antisionisme autant que des bonnes langues qui cherchaient à blanchir le personnage de ses attaques contre le nouvel Etat. Quand on lui demanda plus tard ce qu'il avait fait en Jordanie, il répondit :
– Je me suis éclaté, même Dieu était jaloux de moi, il ne s'est jamais rendu en Jordanie.
Quand il rentra en Israël, on l'accusa de… désertion, à moins que ce ne soit de trahison, et le plaça en détention. Il ne représentait visiblement un danger pour personne, sinon pour lui-même. Il consentit à se présenter devant un psychiatre. Le sionisme était la pire maladie mentale, morale, religieuse et politique qui pouvait s'abattre sur les juifs ; il ne demandait pas mieux que d'être reconnu irresponsable de ses pensées et de ses actes par ses psychiatres. Plutôt passer pour fou que collaborer avec des hérétiques et plutôt passer quelques mois dans un asile que des années en prison. Dans ce combat, tout était permis, y compris la simulation sacrée. Le Conseiller juridique du gouvernent n'en décida pas moins de le traduire en justice. C'était un grand et noble Allemand dégingandé, d'une rare érudition, qui accéda par la suite à la Cour suprême. Il alliait une rare connaissance du judaïsme à l'intérêt pour la philosophie et l’exercice du droit. Surtout, c’était un fin connaisseur de… Nietzsche.
Weissfisch écopa de six mois de prison que l'on réduisit d'un tiers pour bonne conduite. A sa mise en liberté, trop heureux de s'en débarrasser, on ne l'empêcha pas de se rendre aux Etats-Unis. Il s'établit à New York, probablement à Williamsburg, avec l'encouragement et sous la protection du Maître de la secte de Satmar – d'une localité en Roumanie du nom de Szatmar en hongrois, Sathmar en allemand ou Statu Mare en roumain – qui se posait en ennemie acharnée du sionisme et s'inséra dans… la délégation irakienne à l'ONU. Il rédigeait de virulentes pétitions contre Israël ; prononçait de violentes diatribes ; réclamait l'octroi de la citoyenneté internationale aux habitants de Méa Shéarim, le quartier le plus outrageusement antisioniste de Jérusalem. Il passa ainsi vingt mois à vaticiner contre l'Etat hébreu. Son passeport menaçant d'expirer, il dut rentrer. Cette fois-ci, on ne prit pas même la peine de le poursuivre, ni pour haute trahison ni pour petites nuisances. On ne chercha à comprendre ni ses considérations ni ses motivations ; lui-même ne les comprenait peut-être pas. Il agissait sous l'on ne savait quelle obscure impulsion. Ce qui était sûr c'était qu'il n'était pas du genre à se terrer à Méa Shéarim, fût-ce l'antichambre du paradis. Il avait un besoin irrépressible de s'illustrer dans des actions d'éclat. Il agissait au nom de Dieu et de celui qu’il considérait comme son dernier grand prophète, Friedrich Nietzsche, de mémoire bénie. Il n'avait pas besoin d'accréditation, ni de la part des psychiatres ni de celle des politiciens, encore moins des deux Grands Rabbins d'Israël grassement rémunérés par l'Etat qui prétendaient parler au nom du Saint, béni soit-Il, et vivaient aux crochets du contribuable, l’un accoutré en vizir séfarade de Dieu, l'autre en son majordome ashkénaze, alors que tous deux n'étaient que des polichinelles religieux. Weissfisch aimait narguer les autorités parce que le sionisme l'avait sorti de ses gonds et que nul ne se préoccupait de le remettre en place. C'était peut-être une victime du syndrome de Jérusalem que l'on commençait à découvrir. Or, on ne traitait pas les syndromés, on ne les traite toujours pas, on les laisse se remettre ou poursuivre leur passionnante et douloureuse ascension vers le ciel…
Weissfisch prenait un malin plaisir à contredire ses interlocuteurs et à perdre ses enquêteurs. On ne savait trop comment le prendre, on se montrait indulgent. Les journalistes se repaissaient de ses crâneries. La nomenklatura universitaire trouvait en lui un drôle. L'establishment politique ne savait quelle importance accorder à ses provocations. La police le ménageait davantage qu'elle ne le poursuivait, il détonait tant qu'on ne s'avisait plus de l'arrêter. On ne touche pas à un déluré qui ne trie pas ses mots pour se moquer des commentateurs ès bêtises qui ne comprennent rien à Dieu, aux desseins qu'il caresse pour son peuple, au retournement du destin qui ne manquerait pas de se produire. Weissfisch ne se départait plus d'un sourire narquois pour mieux simuler la démence et dénoncer les vaches sacrées des sionistes qui menaçaient de s'aliéner le monde entier. On se laissait volontiers berner par ses histoires. On l'aimait et l'on ne savait pourquoi. Peut-être parce qu'il était étrange et qu'il amusait la galerie dans un pays accablé ; peut-être parce qu'il ne manquait pas de charme et qu'il recourait volontiers au sarcasme pour dire leur vérité à tous ces illuminés pris dans une mésaventure messianique dont ils ne savaient comment se dépêtrer. Weissfisch invoquait son irresponsabilité congénitale de juif anhistorique et éternel. Il ne s'entendait ni aux saints du sionisme ni à ses héros, ni à ses artistes ni à ses chercheurs. Il ne citait plus les grands noms du judaïsme, il ne citait que Nietzsche dénonçant les belles âmes :
« Cette espèce de gens vaniteux, avortons menteurs qui veulent représenter les "belles âmes" et lancer sur le marché, drapée dans de la poésie et d'autres fioritures, leur sensualité estropiée, décorée du nom de "pureté de cœur" ! Cette espèce des onanistes moraux qui se satisfont d'eux-mêmes » (F. Nietzsche, La Généalogie de la morale, III, 14, Œuvres, vol. II, p. 858).
Photo : Rue dans le quartier pieux de Méa Shéarim, Mireille Meyer.

