The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE JERUSALEM : LA LARME QUE VERSA LE MUR POUR PROTESTER CONTRE LES PRIERES MELEES
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8 Aug 2018 CHRONIQUE DE JERUSALEM : LA LARME QUE VERSA LE MUR POUR PROTESTER CONTRE LES PRIERES MELEES
Posted by Author Ami Bouganim

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
Un jour – c’était le 23 juillet 2018 – une pierre d’une demie tonne s’arracha du Mur des Lamentations et s’abattit sur la petite esplanade que les autorités avaient consentie, au bout de trois ou quatre décennies de combat, aux juifs libéraux. Désormais, ces derniers pouvaient prier à leur guise, sans être tenus par les restrictions des intégristes, sans être séparés entre hommes et femmes, sans être couverts de quolibets, sans être… importunés. Ils avaient leur petit coin de mur où les femmes pouvaient revêtir leurs châles et leurs phylactères et mêler leurs voix à celles des hommes pour entonner leurs « prières mêlées » et former un chœur somme toute harmonieux, moins discordant que celui des hommes ou éploré que celui des femmes dans les périmètres intégristes. On ne le leur avait concédé leur esplanade, à ces hérétiques qui passaient pour pires que des chrétiens, qu’à condition qu’ils respectent la plus grande discrétion et renouvellent leur soutien financier aux associations caritatives.
C’était au lendemain d’un 9 ab, jour de deuil déchirant, commémorant les destructions, à plus d’un demi-siècle d’intervalle, des deux temples de Jérusalem, survenues à la même date du calendrier hébraïque, deux mille et deux mille cinq cents ans auparavant. Pendant qu’à Jérusalem, ville sainte, on observait un jeûne de vingt-quatre heures, s’écorchait la voix sinon l’âme, assis par terre, hirsute et dépenaillé, les barbes élimées, des sacs sur les épaules et des cendres sur la tête, à Tel-Aviv, ville de luxure, située à soixante km et à deux mille ans de là, on bravait les consignes de deuil et l’interdiction d’ouvrir les brasseries, les restaurants et les dancings. Cette licence contre les saintetés d’Israël, en son jour de douleurs et de pleurs, ne pouvait rester impunie. Bien sûr, les contrôleurs municipaux infligèrent des amendes à toutes les salles ouvertes, les rabbins menacèrent de redoubler d’anathèmes contre les hérétiques et le Ciel – ah ! le Ciel ! – lança un avertissement que seuls les hiérosolymitains remarquèrent alors qu’il était adressé à « la tourbe mêlée » de Tel-Aviv.
La pierre s’abattit aux premières lueurs de l’aube. Elle avait entre un demi-siècle et deux millénaires. Heureusement, l’esplanade était vide, à l’exception d’une vieille femme plutôt intégriste qui avait coutume de se recueillir dans ce coin où elle s’épanchait dans le sublime et solennel silence qui précède la levée du jour sur ces tessons de révélations, avant que les oiseaux n’entament leur concert, que les muezzins ne lancent leurs appels, que les cloches des monastères ne sonnent et que le Mur ne s’anime et devienne un lieu de manifestations pour ou contre Dieu. Cette sainte femme avait le Mur dans le cœur, elle l’escaladait de ses prières. Elle ne risquait rien, elle était intégriste. On ne déplora chez elle ni égratignure ni traumatisme. En revanche, la chute de la pierre suscita une vive émotion quasi cosmique dans les milieux intégristes qui virent en elle un grand signe. On ne savait de quoi ; on se mit à en débattre. Dans les salles d’étude de Cent-Masure, dans les cours intérieures et les marchés extérieurs, dans les coulisses des tribunaux et dans les vestibules des synagogues. Ce n’était rien moins qu’une larme de la Présence qui habitait le Mur. Une protestation contre le sacrilège, des représailles contre les hérétiques, un avertissement annonçant la guerre de Gog et Magog. Une première pierre dans la pluie des pierres qui s’abattraient sur Jérusalem pour s’être inclinée devant les réclamations des libéraux et leur avoir cédé un coin du Mur où ils se livraient à leur licence sacrée. Le Mur pleurait sur son triste sort et sur celui des multitudes d’Israël qui n’allaient pas manquer d’endurer les douleurs de la Présence violentée par les libéraux. Seuls de rares illuminés assimilaient cette pierre à celle que le premier roi schismatique du royaume d’Israël Jeroboam ben Nevat (797 – 776 av. l’ère chrétienne) glissa dans le mur d’enceinte du temple pour entraver… la délivrance et se préparèrent à accueillir le Messie.
Le soir même, après que la pimpante ministre de la Culture se soit rendue sur les lieux pour constater les dégâts, que les architectes et les ingénieurs se soient perdus en considérations techniques sur les ondes, que les sismologues aient établi des liens entre les déplacements des plaques tectoniques se heurtant le long de la faille syro-africaine et la chute de la pierre, le Conseil des Sages du Mur se réunit dans le plus grand secret, à minuit, pour une séance extraordinaire. Il ne comprenait que des hommes, âgés de plus de quatre-vingts ans, qui passaient pour allier le dessillement talmudique à la disséminence kabbalistique. C’était le cénacle le plus sage, averti et occulte de Jérusalem. Il était présidé par le très vénérable et honorable Grand Génie et Luminaire, Mur de Soutènement (titre de son principal ouvrage), qui d’emblée déchira son vêtement, imité par ses pairs, et annonça qu’ils ouvriraient la séance par un service religieux sur le lieu où gisait la pierre qui mettait sur toutes les lèvres intégristes le célèbre verset de Habacuc 2, 11 : « Car du mur, la pierre crie, et de la charpente, le chevron répond. » Comme on lui objecta que c’était un lieu souillé par les prières mêlées des libéraux, il élargit la déchirure de sa chemise, poussa un cri de douleur, réclama des cendres au Maître du Mur, qui en avait toujours de pleins sacs en réserve, les répandit sur sa barbe et invita ses collègues à le suivre pour une cérémonie d’anathème contre les libéraux, de cashérisation des lieux et de recueillement avec la pierre morte. On récita les Lamentations, égrena les passages du Zohar les plus dangereux et récita le kaddish sur la pierre. Sans être membre du Conseil, ne présentant ni l’âge ni l’érudition requises, sans titre de livre pour s’en titrer, le Maître du Mur participait comme observateur aux délibérations des sages.
Rassérénés par la cérémonie qui ne dura pas moins de deux heures, on retourna à la salle des conférences aménagée dans une ancienne salle d’armes des galeries souterraines qui courent le long du Mur sous le quartier musulman. On souhaita d’abord laisser la pierre sur place pour « peser sur les prières mêlées des libéraux » et pour qu’elle soit « une preuve accablante de leurs méfaits » et « un rappel permanent de l’audace et de l’indécence des traînées qui écorchent le Mur de leurs cantiques impudiques ». Ils ne s’encombraient pas de questions platement domestiques, ils les laissaient au Maître du Mur, à ses bedeaux, à ses répétiteurs et à ses vigiles. Ils prenaient les décisions, le Maître du Mur les exécutait. Quand elles étaient irréalisables, plutôt que d’en discuter, ce dernier pratiquait l’incompétence et le lendemain, les sages du Mur, pris par la gestion courante de leurs prestigieuses académies, avaient totalement oublié leur décision. Comme nul ne songeait à tenir des protocoles des délibérations, le Maître du Mur dirigeait son monument en maître absolu. Cette fois-ci, il n’avait d’autre choix que d’intervenir. La pierre ne pouvait rester sur les lieux, il avait dû poster des vigiles pour contenir les curieux et les… vandales. Il prit toutes les précautions de rigueur pour émettre ses réserves :
« Ce serait méconnaître les multitudes saintes et moins saintes d’Israël et sous-estimer l’ardente dévotion qu’elles vouent au Mur. »
Il dut se répéter à plusieurs reprises parce que certains ne l’entendaient pas, d’autres ne le comprenaient pas ou cherchaient à le contraindre de retirer ses réserves. Mais il persista :
« On accourrait des quatre coins du pays, armés de ciseaux et de marteaux, pour prélever un morceau de pierre et allez savoir quel commerce ne risquons-nous d’encourager ? Connaissez-vous amulette plus sacrée et protectrice ? »
Les sages durent convenir que cette pierre risquait de devenir la meilleure icône au monde, la plus belle et la plus précieuse. On se mit à débattre du sort à lui réserver. On ne pouvait la remettre à sa place car elle avait quand même été écorchée par les prières mêlées et s’était souillée au contact de l’esplanade des libéraux. On se contenterait du trou dans le Mur pour perpétuer leur ignominie. On l’entreposerait plutôt sous une cloche de verre blindé dans l’une des salles souterraines mais on débattit si longuement sur la légende qu’on graverait sur le socle de la cloche qu’on renonça à l’idée. On la briserait en mille et un éclats qu’on enverrait aux communautés de Diaspora pour qu’elles aient un bris du Mur dans leur sanctuaire. On… Les propositions ne manquaient pas. Finalement, au bout de soixante-douze heures d’affilée, entrecoupées de courtes pauses pour les services religieux – ces personnages passaient pour des insomniaques émérites et pour des artistes du jeûne – on décida de se conformer au rite et d’enterrer la pierre sur le mont des Oliviers où elle attendrait la venue du Messie dont on ne savait s’il était censé abattre les murs de soutènement pour reconstruire le Temple ou au contraire les relever de leur déchéance pour l’accueillir.
Les plus heureux étaient les archéologues qui espéraient récupérer leur chantier archéologique duquel avait été retranchée l’esplanade allouée aux libéraux et examiner de près les mites qui embaumaient le Mur dans un cocon de nostalgie, de dévotion et de velours…
Photo : Alex Kolmoyski

