The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE JERUSALEM : UNE OASIS AMERICAINE DANS LE CHARIVARI DIVIN

Jérusalem, an 5808 selon le calendrier hébraïque, an 2048 selon le calendrier chrétien, an 1470 selon le calendrier musulman.
Ce n'est pas un hôtel, mais un monument aux mille et une langues, goûts, célébrités perpétuant l'engouement américano-suédois pour le Levant. Pendant très longtemps, il a été le seul lieu cosmopolite de cette ville nerveuse, tant écartelée qu'elle ne se reconnaissait plus en tous les Dieux qui la hantent. Rabbah Daoud Effendi al-Husseini, parmi les notables de Jérusalem, souhaita se donner une résidence où installer ses quatre femmes et sa riche progéniture, il se la fit construire hors de la vieille ville. En 1895, elle fut rachetée par une secte millénariste américaine vivant en commune. Elle s'était installée à Jérusalem en 1881 sous la houlette d’un pasteur du nom d’Horatio Spafford et de sa femme Anna qui avaient perdu leur maison dans l’incendie de Chicago, leurs filles dans le naufrage d'un bateau et leur fils de la scarlatine. Ils avaient quitté l'église presbytérienne pour se vouer à soulager la misère des pauvres de Jérusalem. Au début, la petite communauté ne compta pas plus d’une quinzaine de personnes, toutes américaines, dont trois enfants. Elle s’installa d’abord dans le quartier musulman de la vieille ville, s’astreignant à une vie quasi monastique préconisant l’abstinence sexuelle et se livrant à des confessions quotidiennes. Ses activités philanthropiques, dénuées de toute velléité missionnaire, leur gagna la confiance des autres communautés religieuses. En 1896, la petite secte s’agrandit de Suédois venant de Chicago sous la direction d’Olof Herinke Palme. Deux ans plus tard, grâce au matériel nouveau qu’ils avaient dans leurs malles, ils ouvrirent le premier laboratoire de photographie qui devait immortaliser les grands événements que connut Jérusalem. Très recherchées, les photos réalisées pendant près d’un demi-siècle constituent les meilleures pièces des archives photographiques de la Palestine sous le Mandat britannique.
Palme convainquit des habitants de son village natal en Suède de le rallier et ces deniers apportèrent avec eux leur expérience de cultivateurs. En 1900, on accueillit Selma Lagerlöf (1858 – 1940), la première femme à obtenir le Prix Nobel de Littérature (1909), qui reconstitua dans son Jérusalem en Dalécarlie (1902) l’adhésion partielle du village suédois au nouveau message évangéliste et son arrachement au terroir natal pour gagner Jérusalem. Dans l’allocution qu’il prononce à Ingmarsgard, la propriété la plus importante du bourg en Décarlie, le maître des lieux lit les extraits d’une lettre qui lui est parvenue de Palme. Elle raconte les péripéties d'Edward Gordon, derrière lequel on devine Horatio Spafford, le miracle que connut sa femme et leur décision de gagner Jérusalem :
« Edward Gordon et sa femme et trente autres personnes partirent pour Jérusalem. Ils y vécurent en parfaite concorde dans la même demeure, partageant leurs biens et veillant les uns sur les autres. Et ils appelaient à eux les enfants des pauvres ; et ils soignaient les malades. Mais ils ne prêchaient ni dans les temples ni sur les places, car ils disaient :
« C’est notre vie qui parlera pour nous. »
[…]
« Et comme ils nous parlaient des splendeurs de la cité de Dieu qui luit sur sa blanche montagne, nous les louâmes de fouler les routes que Jésus a foulées. Et l’un de nous leur dit : « Pourquoi ne vous suivrions-nous pas à Jérusalem ? »
« Et ils répondirent : « Vous ne nous suivrez pas car la sainte cité de Dieu est remplie de discorde et de lutte, de misère et de maladie, de méchanceté et de pauvreté. »
[…]
« Nous leur demandâmes s’ils voulaient nous recevoir parmi eux, bien qu’ignorants et pauvres, et ils répondirent qu’ils le voulaient. Et tout le temps l’Esprit était sur nous et nous sentions une grande joie, et nous disions : « Maintenant nous voyons que Dieu nous aime puisqu’il nous envoie au même pays où il envoya son Fils. »
« Mais alors quelqu’un d’entre nous dit : « Et nos frères de Suède ? » Et nous racontâmes à nos frères de Jérusalem : « Nous sommes plus nombreux que vous ne nous voyez ici, car nous avons des frères et des sœurs qui sont restés à la maison, en Suède. Et ils mènent une dure bataille pour la justice, car ils sont forcés de vivre au milieu des pécheurs et rudement éprouvés par l’apostasie. »
« Et nos frères de Jérusalem dirent : « Laissez vos frères et vos sœurs de Suède nous suivre dans Sion et participer à notre saint labeur. »
« Et nous fûmes heureux tout d’abord à l’idée que vous nous suivriez, mais bientôt nous nous attristâmes : « Jamais, pensions-nous, ils ne pourront abandonner leurs grandes fermes, leurs champs fertiles, leurs occupations coutumières. »
« Et nos frères de Jérusalem répondirent : « Nous n’avons ni champs fertiles ni grandes fermes à leur offrir, mais ils marcheront sur les chemins que les pieds de Jésus ont usés. »
« Nous hésitions encore et nous leur dîmes : « Jamais ils ne voudront aller dans un pays où personne n’entend leur langue. »
« Mais nos frères de Jérusalem répondirent : « Ils comprendront ce que les pierres de la Palestine disent de notre sauveur. »
« Et nous reprîmes : « Ils ne voudront peut-être pas distribuer leurs biens aux étrangers et devenir comme des mendiants. Ils ne voudront peut-être pas quitter leurs honneurs, car ils sont les premiers de leur commune. »
« Et nos frères de Jérusalem répondirent : « Nous n’avons ni honneurs ni biens à leur offrir, mais nous leur offrons de partager les souffrances de Jésus, Notre Sauveur » (S. Lagerlöf, Jérusalem en Dalécarlie, Stock, 1922, pp. 170-71).
Quand la secte s’établit dans la résidence des Husseini, elle développa une riche gamme d’activités. Elle se donna un atelier de tissage, une boulangerie et ses membres se livrèrent à de menus travaux d’agriculture. Elle ouvrit également une basse-cour et une bergerie, une boucherie, une menuiserie et un atelier de réparations. Une partie du complexe se mit à accueillir des pèlerins orientés vers les lieux par le Baron Platon Von Ustinov, propriétaire d’un hôtel à Jaffa. Pendant des décennies, jusqu'à l'insurrection perlée des Palestiniens contre les Israéliens, l'hôtel passa pour une résidence extraterritoriale entre Orient et Occident, Israéliens et Palestiniens, juifs et musulmans. Il accueillait les hommes d'Etat et les artistes qui ne souhaitaient pas se laisser prendre dans le combat larvé pour la domination symbolique sur la ville, de Lawrence d'Arabie à Tony Blair en passant par des artistes comme Marc Chagall, Ingrid Bergman, Graham Green, John Le Carré, Joan Baez, Bob Dylan et bien sûr l’acteur Peter Ustinov, petit-fils de Platon Von Ustinov, qui planta en 1995 un palmier dans la cour intérieure. C'était un hôtel diplomatique où se croisaient les émissaires qui tentaient de débrouiller un conflit insoluble. Les correspondants de la presse internationale également qui couvraient la dispute divine autour de la ville. C’était le seul lieu neutre dans la cohue de particularismes rancuniers et vengeurs. Pendant de longues décennies l'hôtel fut géré par les descendants des Spafford, dont le petit-fils Horatio Vester ne se retira qu'en 1980, tandis que sa femme Valentine y vécut jusqu'à sa mort en 2008 à l'âge de quatre-vingt-seize ans, entourée de trois aides-soignants des trois religions :
« Elle a fait de cette place une oasis au cœur du conflit », déclara son fils.
En 2004, L’American Colony fêta ses cent-vingt ans avec la participation des grands artisans de la paix. Shimon Pérès, alors président d’Israël, déclara : « Cet hôtel représente l’avenir du Moyen-Orient et non passé. » Un représentant de l’ONU dit des lieux qu’ils formaient « sa deuxième maison, un sanctuaire pour les journalistes, les diplomates et les espions ». L’hôtel s’inséra dans la chaîne Châteaux et Relais puis dans The Leading Hotels of the World. Depuis la Grande Réconciliation, racheté par Facebook et classé à son patrimoine numérique, il sert de résidence pour de jeunes artistes recrutés sur le réseau pour leur talent et leur inventivité digitaux.

