CHRONIQUE DE MOGADOR : BARAKAT MILOUDI

16 Sep 2022 CHRONIQUE DE MOGADOR : BARAKAT MILOUDI
Posted by Author Ami Bouganim

C’est d’abord en prince du Minzah qu’il contrôla le péage pictural entre l’Océan et le Mechouar. Puis il emménagea dans la Maison de Grâce et de Subtilité – Bayt al-Lutf – sur la scala de la casbah. C’était encore la plus vigilante sentinelle que la cité, reconnaissant son talent, pouvait se donner. Il était chargé de surveiller l’Océan et donner l’alerte en cas de débordement. De l’autre côté, sur les îles Canaries, un volcan risquait de se réveiller et de pousser sa déferlante contre la ville, accomplissant la prophétie qui la voue à sa submersion par les eaux. Il ne disposait de rien pour alerter ses gens, il n’avait pas même de voix pour crier, il mettait de si longs silences entre ses mots qu’il ne les émettait pas sans donner l’impression de « rendre sa petite monnaie au silence ». C’est qu’il réservait ses mots pour ses écritures, ses gestes pour la peinture.

En 1999, Houssein Miloudi publia un réquisitoire contre l’école picturale de la transe que des galeristes, pourtant avisés, avaient bâtie sur des coloriages où l’on ne décelait pas d’âme, ni dans la couleur ni dans la ligne, ni dans le démembrement ni dans le remembrement, ni dans l’étreinte ni dans le détachement. Il prenait un ton qu’on caractériserait de zolien si l’on ne savait le personnage mogadorien, à l’instar des grands et dignes Souiris. Il dénonçait l’achalandage de croûtes sur lesquelles de mauvais pinceaux remaniaient la mémoire de Mogador et lui donnaient des haillons qui ne lui allaient pas. Miloudi était le maître incontesté de la siba esthétique d’Essaouira ; ce serait le dernier. La nouvelle génération n’a pas connu les sourdes dissidences sibaïesques de la ville contre… l’Océan et son régime : « Je ne suis pas très bavard, confiait-il à Aldelwahab Meddeb, la peinture me rend un peu muet. » Les jeunes Souiris ne peuvent connaître les larmes des Anciens. Ni les nostalgies qu’elles drainent ni les couleurs dont elles se parent. Quand dernièrement on a voulu restaurer les portes on a désespérément cherché un artisan qui serait sculpteur sur pierre. On s’est souvenu de Mohamed Bouada, on l’a cherché dans son atelier du côté des Chebanat. Mais il n'était plus là, il avait devancé Miloudi d’une vingtaine d’années. On a dû se contenter de calquer les portes sur celles de Marrakech. Elles perdaient en coloris du cœur ce qu’elles gagnaient en vernis touristique. Quand bientôt on voudra étendre la Bénédiction de Mohamed on ne trouvera plus le pinceau ou le ciseau de Miloudi pour lui donner la signature de sa mère illettrée qu’il immortalisait dans ses peintures les plus attachantes.

De tous ses talismans, le plus célèbre et protecteur est encore Barakat Mohamed qui accueille les hôtes à l’entrée de la ville, une manière de portail pour les bénir et pour s’en séparer, une stèle reliant la terre au ciel. Elle reproduit la pierre incrustée dans la muraille que Sidi Mohamed, on ne sait lequel, peut-être le fondateur de la ville, aurait fait venir de La Mecque. Pour protéger la cité contre les abîmes qui béent au large de l’Océan autant qu’à l’intérieur des terres, dans les consciences autant qu’au bout des mains et des pinceaux. C’est une pierre labyrinthique qui préserve de l’égarement dans ses sens, ses souvenirs, ses signes. Miloudi était habité par le Dieu aux 99 noms qu’on n’avait jamais terminé d’égrener au Msid où l’on hésitait entre le pinceau et la plume de roseau pour calligraphier son âme. Ses années à Casablanca et à Paris l’inciteront encore plus à se retirer derrière le haïk d’Essaouira et à le colorier de ses incantations.

Dans les années 90, il recevait régulièrement la visite d’Edmond Amram el Maleh auquel il donnait le titre de Haj. Il rentrait de son exil, de sa Mecque intérieure, et nul ne souciait de quelle litanie il était. Il venait régulièrement à Mogador pour une cure de vent, d’embruns et d’envoûtements. Pour une collecte de mots qu’il recueillait sur les cahiers destinés à son interminable texte. Il lui arrivait de passer la nuit à Bayt al-Lutf, entre les toiles, les senteurs, les silences, les montres, les verres, les bouteilles, les disques, les clés perdues par leurs serrures de Miloudi, à écrire dans le vent, sur lui et pour lui. Il pianotait laborieusement sur une machine à écrire portative. Un jour, il la laissa à Miloudi qui se mit à graver d’un doigt les écritures qu’il versait à ses peintures et incrustait dans ses bracelets. Il était aux aguets des signes qui se déclaraient sur les tapis, les pièces de céramique, les tatouages qui couvrent les fronts et les mentons. Meddeb y voyait des cryptogrammes et des calligrammes, Mana les « incantations graphiques… du dialogue des âmes qui rôdent autour des îles ». La machine sur laquelle El Maleh poursuivait l’écriture de sa Bible oubliée servait Miloudi pour réparer célébrer son Coran, l’enluminer des tatouages et rédiger les épitaphes sur son absence quand l’heure sera venue pour son âme de prendre son envol.

Miloudi vivait à Essaouira avec sa mère morte comme dans un sublime tombeau ouvert aux quatre vents, dérobant sa face cachée à quiconque s’intéressait à lui : « Allah i alm. » Il protesta vainement contre l’aménagement d’un aéroport qui la désenclaverait. Son insularité n’était pas un inconvénient mais un avantage. Elle dissuadait les intrus, n’admettait que ceux qui la méritaient. Essaouira serait peut-être plus connue dans le monde, il n’en restait pas moins partisan de sa clandestinité. Il n’était pas le seul. Les araucarias étaient de son côté. Le gentil parapet qui courait le long du rivage. Les vulnérables et risibles remparts qui ceinturent la presqu’île. Mogador était son berceau, il ne voulait pas être dérangé dans son berceau. Quand elle était investie par les festivaliers, Miloudi gagnait la ville souterraine et tramait avec ses démons le retour du silence et du vent. Il se remettait alors à l’aura coloriée de son terreau dont il relevait le teint délavé des tendres couleurs filalies de sa mère.

Miloudi était de ceux qui, pour pasticher Hölderlin, vivent en casaniers dans une cité à l’étale. Maintenant qu’il n’est plus, que le dernier des maâlem de sa siba esthétique, gardien de sa scala, ne guette plus les chuchotis et les litanies que les oiseaux et les âmes laissent derrière eux, elle peut se débander et se déchaîner autant que ses touristes le souhaitent. Ils ne connaîtront pas la Mogador telle qu’elle se conserve dans sa main dont les lignes imprimaient leur envol aux jours et aux oiseaux. Cette main a fermé ses paupières, il nous laisse la galerie de ses voiles et de ses toiles où se conserve le hal de ses rêveries mystiques…