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CHRONIQUE DE MOGADOR : BOUDERBALA OISELEUR
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18 May 2020 CHRONIQUE DE MOGADOR : BOUDERBALA OISELEUR
Posted by Author Ami Bouganim

Dès les premiers jours de la pandémie de Corona, sentant le désarroi général, Bouderbala s’improvisa crieur public pour inciter les gens à respecter les mesures sanitaires. On gardait ses distances de lui parce que, contrairement à ceux qui s’étaient cloitrés derrière leurs portes et leurs volets, il continuait de courir les rues et l’on ne doutait qu’il serait parmi les victimes du virus. Dans un deuxième temps, quand l’on réalisa qu’on s’était laissé gagner par la panique des makhzen et des médecins du monde et qu’il n’était pas plus besoin de mener une vie de sépulcre dans les maisons que de mâcher des bâtons de réglisse pour se protéger contre le virus, on le vit tourner calmement dans la ville, escorté par une poignée de goélands qui ne le quittaient pas. On ne savait si c’étaient les mêmes oiseaux qui l’accompagnaient ou s’ils changeaient de jour en jour, et partout, il assurait :
« Je détiens le protocole de la cure contre le Corona. »
On avait assisté dans le passé à des rétablissements plus spectaculaires et connu Bouderbalas plus embrouillés dans leur esprit et dans leur mise se débarrasser de leurs hardes, se tailler les cheveux, se raser la barbe, se limer les ongles, se secouer de ses démons et se ranger sous la clémence du Tout-Puissant. On en avait même vu qui avaient réussi l’exploit – rare et glorieux en terre du Maghreb – de rompre l’envoûtement de la Qandisha, prendre femme et bâtir un foyer. Mais on n’en avait encore jamais vu se poser en guérisseur, en rebouteux, en médecin et encore moins en psychanalyste. On voulait bien s’accommoder de la médecine occidentale même si l’on continuait de consommer des plantes naturelles plus volontiers que des plantes traitées par des laboratoires pharmaceutiques ; en revanche, on n’avait aucune patience pour les déballages libidesques du Kabbaliste de Vienne et de ses disciples, qu’ils soient israélites ou simili israélites. Seul le comité des trois Retraités souiris qui s’étaient improvisés Gardiens du Patrimoine Symbolique, Moral et Médical de la ville, consentirent à l’écouter : il pouvait constituer un cas intéressant – un case-study comme disent les ethnologues – dans l’épineuse question de la réinsertion sociale des Bouderbalas à travers le Maroc.
Quand Bouderbala leur soumit son protocole de cure, ils se demandèrent s’il n’avait pas un à deux siècles de retard. Il ne proposait rien moins que de faire de « l’île » qui s’étend à quelques centaines de mètres au large de la ville un centre de quarantaine comme elle l’avait été dans le passé pour les pèlerins qui rentraient de La Mecque victimes de la lèpre. C’était un archipel d’îlots – connus comme les îles Pupuraires pour avoir servi dans l’Antiquité à l’extraction de la pourpre du murex – dont le plus grand était devenu un vaste nid de mouettes et de goélands, de crécerelles et de pigeons, de corbeaux et de cormorans, de fauvettes et de martinets et d’une riche gamme d’oiseaux plus paradisiaques les que les autres dont le légendaire… Simorgh. Les vestiges des Carthaginois se mêlent à ceux des Phéniciens, les souvenirs des Français à ceux des Portugais. Une prison à ciel ouvert est entourée d’une muraille, un minaret attend son muezzin et de silencieux canons sont pointés contre le chahut touristique. Un minuscule port se propose comme abri aux pêcheurs harassés par le vent et éreintés par les vagues.
Depuis que les îlots avaient été déclarés réserve ornithologique, leur accès était interdit aux « gens sages des chaumières autant qu’aux gens volages du voyage ». Pourtant, Bouderbala ne proposait rien moins que d’y conduire les patients atteints du Corona et de les exposer aux exorcismes des oiseaux. Il assurait que leurs gazouillis étaient plus cathartiques, analgésiques et relaxants que les symphonies de Beethoven, les marches de Mozart, les silences de Freud, pour ne point parler des sarabandes des Gnawas. Persuadés qu’on ne trouverait pas meilleur centre de quarantaine au monde et les garde-côtes passant pour plus avisés que les autorités sanitaires, les Retraités ne s’encombrèrent pas de l’interdiction de se risquer sur l’île. Ils savaient à quel point leurs compatriotes ne courraient pas à l’hôpital où ils risquaient de mourir en ne laissant que les dettes de vains soins à leurs descendants jusqu’à la troisième génération. Quant aux oiseaux, si les Retraités connaissaient le traitement de l’hépatite C par les pigeons, ils n’avaient encore jamais entendu parler des vertus curatives des oiseaux chanteurs. Mais on leur avait tant rebattu les oreilles – en France, à Madagascar, en Israël, au Maroc même – avec toutes sortes de cellules, de protéines, de gélules, d’herbes et de sèves miraculeuses qu’ils n’étaient pas prêts à s’en remettre à un nouveau charlatan, qu’il soit virologue patenté inscrit à l’Ordre des Médecins ou exorciste patenté inscrit à la Confrérie des Gnawas ou des Hamadchas et ne demandaient qu’à voir les prouesses des oiseaux. Bouderbala se mit à pousser les appels calqués sur ceux du regretté Si Brahim, le légendaire Charmeur des Mouettes et des Goélands, et il ne passa pas deux ou trois minutes que les goélands qui l’accompagnaient se présentèrent à ses pieds. Cela se passait dans le souk aux Puces devenu, depuis qu’on avait totalement écoulé les vieilleries laissées par les juifs, les chrétiens et les Hippies, le site par excellence des parlements populaires qui se faisaient et se défaisaient à Essaouira :
« Ce ne sont pas des goélands qui vont nous convaincre, dirent-ils, ils accourent sitôt qu’on les sonne, ceux-là.
– Ce ne sont pas des goélands comme les autres, précisa Bouderbala.
– Ils sont plus chapardeurs que les autres, plus tonitruants que les autres, plus impudents que les autres ?!
– Ce sont des dépisteurs de porteurs de virus.
– Le Corona ?
– Tous les virus, répondit Bouderbala dans un bruissement, on traite par la salive et par la chimie, par l’hypnose et par l’exorcisme, on n’a pas encore songé guérir par la musique et il n’est musique plus curative que celle qui nourrit les musiques. »
Les Retraités se dévisagèrent, médusés par la tournure d’esprit de Bouderbala. On avait cru à un rétablissement, on était face à une rémission. On ne devait pas être médecin virologue ou mathématicien modélisateur (kelma jdida pour réhabiliter des prophètes de malheur) pour conclure que personne ne comprenait encore rien à la pandémie. Reconnaissant leur incompétence, les plus grandes sommités autorisaient à mi-mots, pour ne pas s’aliéner les industries pharmaceutiques, de recourir à tous les remèdes miracles, de la quinine à l’araucaria et de la lavande au thym. Plutôt que de s’acharner à entuber – selon des protocoles surannés – de pauvres vieillards au risque de leur causer de graves lésions portant atteinte à la qualité de ce qu’il leur restait à vivre, on inclinait pour des traitements plus doux qui ne laisseraient pas de séquelles. Les Retraités, qui avaient participé pendant toutes ces semaines aux cours accélérés de médecine auxquels le Corona avait soumis l’humanité, ne demandaient, malgré leurs inquiétudes, qu’à s’en convaincre.
Bouderbala les entraîna sur la grand-place, lança de nouveau son appel, caressa les oiseaux, leur serina toutes sortes de babils et les invita d’un geste onctueux à couvrir la place. Un petit quart d’heure n’était pas passé qu’ils se mirent à tournoyer autour d’un pêcheur qui gagnait le port. Celui-ci ne voulut rien entendre, il avait des bouches à nourrir, il n’avait pas le temps à se prêter à des sornettes de retraités souhaitant tester les compétences ornithologiques d’un Bouderbala. Il n’avait pas de fièvre, il ne toussait pas, il ne consentit à suivre les Retraités à la station de dépistage médical que contre la promesse d’être indemnisé pour la perte d’une journée de travail par la Caisse du Patrimoine Symbolique, Moral et Médical d’Essaouira. La station était vide, les Souiris sont gens de Destin, ils attendent de le vivre pour le connaître. Ils n’étaient pas sûrs que le virus n’avait pas été toujours là, véhiculé par les embruns, chassé par les vents, et qu’il ne provoquait pas, bon an mal an, les pathologies auxquelles l’on succombait – si ce n’est que, ne le cherchant pas, on ne soupçonnait pas sa présence. On ne croyait pas, des deux côtés de l’ancienne route reliant Tombouctou à Mogador, en la génération spontanée des virus. Dans la possession générale qui s’était emparée de la planète, des suites d’une mutation de l’un d’eux et de sa propagation par le tourisme, le climat et/ou l’anxiété, nos Retraités n’en étaient pas moins, comme disent les Français, « pour prévenir plutôt que guérir ». Leurs compatriotes se déconfinaient avec d’autant plus de facilité qu’Essaouira était de nature insulaire et casanière. Les plus vieux, pourtant exposés, avaient l’impression de retrouver la Mogador de leur enfance, réservée, sereine, océanique. Ils toisaient les araucarias, les véritables baromètres de la solennité des lieux, avec le sentiment de savourer une délicieuse victoire contre le chahut.
Le pêcheur avait bel et bien son virus, de même que le peintre des fantasmes sur haïk, le calligraphe des versets de la consolation, le gardien de la zaouïa des Hamadchas. Les Retraités les convainquirent de se rendre sur l’île pour protéger leurs familles et se soumettre à l’exorcisme des oiseaux. Quand ils demandaient quelles preuves ils avaient de leurs pouvoirs, ils citaient Farid al-Dîn Attâr mobilisé pour la circonstance : « Bienheureux ceux qui savent rire d’eux-mêmes parce qu’ils n’ont pas fini de s’amuser. » Puis ils se montraient légèrement narquois :
« Préférez-vous la chloroquine marseillaise ou l’entubage des hôpitaux parisiens ? »
Quand ils disaient leurs préférences pour le thym, l’armoise et la marjolaine, les Retraités répondaient :
« L’île abonde en plantes médicinales, vous pourrez préparer toutes les tisanes que vous souhaitez. »
Quand ils demandaient comment ils s’y rendraient, les Retraités répondaient :
« Les garde-côtes vous y conduiront de nuit et vous livreront toutes les provisions que les maraichers, les boulangers et les laitiers se sont engagés à mettre à la disposition des malades. »
Quand ils demandaient à quoi ils passeraient leur temps :
« A écouter les oiseaux. »
Quand ils demandaient combien cela leur coûterait :
« Les oiseaux ne perçoivent ni honoraires ni droits d’auteur. »
Quand ils demandaient pourquoi les oiseaux consentiraient à les guérir, c’était Bouderbala qui répondait :
« Les oiseaux de cette île ont prêté serment de rétablir le paradis sur terre et se sont donné comme vocation de guérir les hommes de leurs gazouillis. »
Et pendant des semaines, à l’insu des autorités sanitaires d’Essaouira et du Royaume, l’île accueillit les dizaines de patients repérés par les goélands, nourris par les Retraités, servis par les garde-côtes et traités par les oiseaux. Quand la pandémie prit, comme partout dans le monde, la tournure d’un nouveau mal dont l’on se rétablissait ou auquel l’on succombait, Bouderbala décida de quitter les lieux et de reprendre son errance. Les Retraités voulurent se séparer de lui avec les honneurs dus aux services qu’il avait rendus aux Souiris. Il protesta :
« Bouderbala ne s’entend ni aux noces ni aux retrouvailles, ni aux divorces ni aux obsèques. Il n'a pas de toit au-dessus de la tête ; il n'est pas encadré de murs ; il n'a pas de ciment sous les pieds. Il est suspendu au-dessus de l'abîme et s'enlise dans le sable et le velours. D'un pas à l'autre. »
On lui demanda comment il avait découvert les vertus thérapeutiques des gazouillis, il répondit un rien énigmatique :
« Les remèdes ne soulagent qu’autant qu’on croit en leurs vertus et les médicaments n’ont jamais sauvé ceux dont la santé s’est remise d’elle-même ou à l’aide d’un rebouteux, qu’il soit chirurgien ou forgeron. »
On lui demanda ce qu’il allait faire de ses goélands :
« Ils partent avec moi, ils me suivront dans mes tribulations littéraires.
– Dis-nous au moins ton nom.
– Boudebala n’a d’autre mérite que d’être sans nom. »

