CHRONIQUE DE MOGADOR : BOUDERBALA POETE

3 Jan 2019 CHRONIQUE DE MOGADOR : BOUDERBALA POETE
Posted by Author Ami Bouganim
Depuis que j'ai mentionné, je ne me souviens plus à quelle occasion, que je collectionnais les paroles de Bouderbalas, on n'arrête pas de me harceler. On ne s'intéresse pas de savoir qui est mon traducteur, non. On ne réclame pas des preuves biobibliographiques sur l'authenticité des paroles que je leur prête, non. On ne me propose pas de nouveaux aphorismes, non. La Bibliothèque Nationale du Maroc ne réclame pas les anthologies de paroles en ma possession sous prétexte qu'elles seraient la propriété immatérielle du Maroc. De son côté, la Bibliothèque Universelle de Babel qui a pour vocation de semer le trouble dans les esprits et qui propose des sommes colossales pour tous les livres garantissant de les embrouiller n’a pas daigné se manifester pour demander le prix que je réclame pour les lui céder. Les doléances ne viennent pas même des héritiers des Bouderbalas connus pour répandre leur semence à tous vents ni des chercheurs qui me quémanderaient un droit de regard sur ma collection. Ce sont presque toujours d'illustres inconnus qui me proposent des manuscrits qui sommeillent dans les tiroirs de leur vie ou dans les mansardes de leurs ambitions littéraires et qu’ils prétendent présenter une veine bouderbalesque. Comme si le premier venu pouvait se targuer d’une liaison avec la Qendisha, voir en ses guenilles littéraires des aphorismes dignes de Bouderbala et attendre de moi le désormais très convoité et très controversé cachet : « Inspiré par Bouderbala ».
 
Tous les Bouderbalas ne sont pas poètes et s'il en est un, c'est celui qui, dans la dernière décennie du XXe siècle, hantait Mogador. Il préparait son encre à partir d'une solution de gélatine relevée de camphre et coloriée au charbon de bois. Quand elle séchait sur le papier de sucre, elle se couvrait d'une pellicule quasi métallique. Bouderbala distribuait ses textes aux artisans d'arar et aux boutiquiers d'encens qu'il savait amateurs de poésie. Sitôt que l'un d'eux proposait une pièce, il le rayait de sa liste des lecteurs bénévoles. Il ne tolérait pas que l'on paie pour ses compositions et considérait cette rémunération déguisée en aumône comme un sacrilège poétique. Bouderbala poète célébrait l’art de passer en des termes on ne peut plus éloquents :
« Nous ne serions que des passants
qui persistons à nous arrêter
devant les vitrines
où perce une douleur,
une illusion ou un mirage,
et nous passionner pour les prêches
des bonimenteurs de l'éternité.
Nous sommes des passants
qui nous internons sous un toit,
avec les meubles, les autels et
les vestiges de notre vie.
Nous sommes des passants
et nul ne connaît l'art de passer.
Bouderbala cherche son chemin
dans le vent et la houle,
le jour où il le trouvera,
il partira sans regrets,
rassasié de vains marmonnements. »
 
Bouderbala poète était plus comblé que ses haillons ne le laissaient penser, plus perspicace que sa distraction n’invitait à le croire :
« Le bonheur est dans le détail :
le clapotis de la vague dans la nuit,
le geste de réveil de l'enfant,
la gratitude aurorale du vieillard,
l’éclair du désir dans l'œil passant.
Le bonheur n’est pas de la vie,
avec ses hauts et ses bas,
vouée à la dégénérescence,
mais de l'éphémère :
Bouderbala te recommande
la piété de l’instant,
la sobriété en tout et en rien,
le velouté de la solitude
et la douce ébriété de respirer. »
 
Bouderbala poète ne se leurrait ni sur la gloire ni sur la richesse. Il se posait volontiers en héros du désœuvrement :
« Bouderbala est le héros désœuvré
d'un récit sans queue ni tête.
Il abhorre tant le travail
qu'il pratique l'oisiveté
pour retrouver le paradis perdu.
D'un côté, sa vie est bornée par l'aube,
de l'autre par le soir,
et quand il ne se contente pas du jour,
il se fait noctambule.
Bouderbala n'est qu'une éclaircie
dans la poussière qu’il habite,
et qui se comblera de son absence
[…]
au terme de longues heures comme l'ennui
et d'une courte vie comme un clin d'œil. »
 
Bouderbala ne parlait pas sans se faire violence et sans commettre l’indécence de se débâillonner :
« J'ai commis le sacrilège
de découdre mes lèvres
de leur silence
et de les recoudre de ces bribes
qui se calcineront dans l’oubli
recouvré avec la mort.
J'ai commis le sacrilège
de semer des mots
dans les empreintes
de mon cheminement
alors que Dieu ne laisse pas trace
de ses passages. »
 
Je ne m’attendais pas, je l’avoue, à une telle proscription de la part de la communauté académique qui persiste à nier l’existence de mes Bouderbalas (comme si je n’avais jamais existé !), l’authenticité de ces paroles (comme si tout ce qu’on débite dans les livres était authentique !) et le refus répété de l’UNESCO de considérer Bouderbala comme personnage littéraire dans le panthéon des personnages immatériels de l’humanité. Je n’ai rien contre ce prestigieux organisme, je ne comprends pas pour autant qu’il célèbre des pierres et n’ait aucune considération pour les personnages. Zuckerberg m’a sevré de mes manies pétitionnaires et je ne trouve plus grand intérêt à harceler, sinon dans ces chroniques, le préposé aux personnages de légende à l’UNESCO. Je ne sais même si ledit préposé existe et dans ce cas quelles sont ses attributions, ses prérogatives et ses lectures. Je présume qu’à l’instar de la plupart de ses collègues il doit sillonner le monde – en Bouderbala costumé et cravaté – d’une inauguration à l’autre et d’un colloque à l’autre, qu’il siège dans toutes sortes de commissions, débat des intrigues du palais et prendra sa retraite sans avoir échangé un seul mot avec le Bouderbala qui l’habite en … inconnu.