CHRONIQUE DE MOGADOR : DES CANONS DE MUSEE

2 Aug 2018 CHRONIQUE DE MOGADOR : DES CANONS DE MUSEE
Posted by Author Ami Bouganim
Mogador est l’une des villes les mieux armées et les plus protégées au monde. Elle a bien sûr ses exorcistes qui la gardent contre ses pires ennemis que seraient ses démons, de même que ses artistes qui les internent dans la pierre ou les couchent sur des toiles. Ses poudres et ses racines contre les langueurs, les rumeurs et les malheurs. Le bleu de ses portes contre le mauvais œil. Ses épouvantails sur les terrasses pour préserver leur blancheur des indélicatesses des oiseaux. Ses boules de naphtaline pour conserver ses haïks contre les mites. Ses chats pour la protéger contre les pestes camusiennes. Ses goélands pour la débarrasser de ses déchets. Ses vents pour l’aérer régulièrement et chasser les microbes. Des araucarias montent la garde contre les déchaînements qui perturbent sa sérénité. Des rochers arrêtent les assauts de l’océan contre la presqu’île. Des eucalyptus ralentissent les dunes de sable. Les minarets instaurent la protection divine contre les passions sataniques. De plus, surtout, pour ne pas les humilier davantage en les oubliant, Mogador a un riche arsenal de canons pour dissuader les corsaires qui envisageraient de reprendre la course salésine ou les envahisseurs qui s’aviseraient d’occuper la ville sans visa artistique ou touristique.
 
Ces canons-là ont coûté cher à l’Empire. Certains parlent de leur pesant d’or, d’autres de leur pesant d’ivoire. Ils viendraient de Barcelone ou de Gênes. Ils avaient, autant le reconnaître, un rôle plus dissuasif que menaçant. Face à toutes ces batteries de canons, postés à la scala de la casbah et à celle du port, sur l’île et aux portes, nul ne serait risqué à investir la presqu’île. En 1844, les Français décidèrent de sévir contre les Marocains qui soutenaient l’Emir Abd el-Qader, le chef de la résistance algérienne. Ils battirent les armées du sultan à Wad (Oued) Isly, près d’Oujda, leur infligeant une cuisante défaite, la première que le Maroc essuyait depuis des siècles et qui ruinait sa réputation d’invincibilité. Les Français bombardèrent encore la ville de Tanger et le 15 août, en début d’après-midi, le prince François-Ferdinand de Joinville, troisième fils de Louis-Philippe, se présente en face de Mogador à la tête d’une escadre partie de Toulon. Peut-être pour intimider les Marocains, peut-être pour leur soutirer une rançon. On ne connaît pas très bien le déroulement des opérations.
 
La ville a gardé souvenir d’un canonnier renégat du nom d’Omar El 'Eulj qui avait tenté de convaincre les autorités de ne point résister aux Français. Il s’enhardit à dévoiler que les batteries, pour impressionnantes qu’elles parussent contre les corsaires, n’étaient pas de taille à contenir les éléments d’une marine parmi les plus puissantes au monde. On lui réitéra l’ordre de tirer au nom d’Allah et de son Prophète qui ne pouvaient que donner la victoire aux croyants. Il se contenta de rétorquer :
« Bel iqâma oulla bla iqâma ? Avec ou sans munitions ?»
On mit en doute l’authenticité de sa conversion. Il dut se résoudre, c’était le meilleur canonnier de la ville, les Français le repérèrent vite et concentrèrent leurs tirs sur lui. La tête du malheureux alla bouler de l’autre côté de la batterie de la scala de la casbah. Les remparts ne résistèrent pas longtemps aux boulets français. Un barde inconnu raconte le martyre d’Omar :
« Le premier coup
tomba dans le borj aux poudres :
Ils visèrent (Omar),
l'étendirent à terre.
[…]
Sa tête vola au ciel.
Aussitôt sa concubine noire se leva en criant :
« Où est mon maître ?
Son corps est là et sa tête a disparu.
Je ne vois que de la fumée.
Au-dessus de notre beau fort. » »
 
Un premier bombardement dura plus de trois heures : « Ce fut comme une grêle de bombes », raconte un témoin, « qui n’arrêtèrent pas de tomber de deux à cinq heures et demie du soir. » Très vite, manquant de munitions, l’artillerie marocaine cessa de riposter. Les derniers soldats marocains furent débusqués de leurs retranchements sur l’île et le 16 août au matin de la mosquée. Les Français interrogèrent les détenus sur la défense de la ville avant d’enrôler les uns et de libérer les autres. Le 23 août, les canons de la porte de Marrakech tiraient maladroitement sur les frégates françaises. Un nouveau bombardement précéda le débarquement d’un corps expéditionnaire de cinq à six cents hommes. Ils investirent d’abord la casbah, désertée par ses habitants, puis la médina et enfin le mellah où ils furent accueillis en libérateurs. Le lendemain, Joinville soumettait la ville à un nouveau bombardement, pour détruire ses canons dont nombre d’entre eux gisent à ce jour dans l’océan. Puis, il installa ses quartiers sur l’île. Quand le 17 septembre, il quitta les lieux, Mogador fut investie par les Berbères Chiadma qui mirent à sac ses quartiers, se déchaînant en particulier contre les habitants du mellah. Les pillards restèrent dans la ville quarante jours et ne la quittèrent pas sans prendre leur butin. Des jeunes femmes juives aussi qu’ils convertirent à l’Islam. Le barde – peut-être un autre – aura ajouté ce couplet :
« Après (le départ des Français),
les Chiâd'ma entrèrent,
Dans la nuit du vendredi au samedi
et firent ce qu'ils voulurent :
Les filles et les femmes étaient étendues.
Dieu délivre-nous
de cette calamité !
Ce fut un sinistre événement !
Le feu était aux portes… »
 
Il fallut attendre plusieurs mois pour voir le calme et la sécurité revenir dans la région et les marchands rentrer chez eux. Le traité de Lala Maghnia, conclu le 18 mars 1845, mit fin aux hostilités entre la France et le Maroc. De retour à Paris, le prince de Joinville retrouva sa maîtresse, la comédienne Céleste Ménart, et lui offrit un théâtre auquel il donna le nom de… Mogador. La sulfureuse rue de Mogador, dans le IXe arrondissement, devait suivre le plus naturellement du monde.
 
Mogador ne s’était pas remise du bombardement des Français et des pillards Chiadma qu’elle dut se mesurer en 1859 aux Espagnols. Dans le nord du pays, des tribus attaquèrent la localité de Ceuta, détruisant une borne frontalière sur laquelle figuraient les glorieuses armoiries espagnoles. Aussitôt, une armée de 50 000 hommes, qui n’attendait visiblement qu’une occasion pour se livrer à des exercices militaires, envahit le Rif et investit Tétouan. Abd ar-Rahman dut s’engager à verser vingt millions de piastres de réparations de guerre. En outre, l’Espagne réclamait la moitié des recettes douanières perçues par huit ports marocains, dont celui de Mogador, pour une durée de vingt ans. Ruiné sinon démantelé, ne pouvant verser la rançon, le makhzen laissait les ports se débrouiller. Les Espagnols choisirent d’exercer leurs pressions sur Mogador. En septembre 1860, se présentant pour recevoir une avance, ils durent se contenter des invectives de la population. Peu après, en novembre 1861, une seconde délégation prit soin de s’annoncer par des navires de guerre. Le gouverneur sonna le branle-bas du combat, installa ses hommes sur les remparts et arma les batteries des deux scalas dont la portée était si limitée que leurs boulets ne risquaient pas même d’éclabousser les Espagnols. Les négociants les plus aisés quittèrent précipitamment les lieux avec leurs familles. Certains pour Gibraltar ou Londres, d’autres pour le bled où l’on pouvait se terrer le temps que l’Espagne retrouve sa dignité et vide les lieux.
 
La garnison de la ville ne comptait pas plus d’un tabor de fantassins divisé en cinq centuries, elles-mêmes divisées en brigades. Avec leur veste verte ou rouge, leurs sarouals, leurs lourdes babouches et leurs chéchias rouges, ils n’avaient pas l’allure particulièrement belliqueuse. Seuls les officiers en imposaient par leur burnous, leurs bandes molletières, leur turban et le sabre qu’ils portaient sur le côté. Les hommes étaient armés de fusils qui ne tiraient pas toujours et de baïonnettes qui ne correspondaient pas toujours aux fusils. La ville comptait également je ne sais combien de dizaines d’artilleurs chargés d’armer les canons des deux scalas et qui n’étaient ni assez vigoureux pour soulever les boulets ni assez habiles pour armer les canons.
 
Au troisième jour de blocus, une chaloupe débarqua un jeune et fringant officier espagnol qui demanda au nom de son amiral à voir le gouverneur. Il était porteur des conditions que l’Espagne mettait au retrait des navires : une première tranche de cinq millions de piastres sur les réparations de guerre dans un délai de trois jours. Sinon la ville serait soumise à un bombardement dont nul ne soupçonnait l’intensité. Le gouverneur convoqua aussitôt les négociants du roi, juifs et musulmans, et les somma de réunir le montant de la rançon. Les juifs étaient menés par Abraham Corcos, l’homme le plus riche de la ville, sec et cassant, et par Abraham Afriat, connu comme le Hazan Bihi, grand et imposant ; les musulmans par Mahjoub Toufalazz et Mokhtar Ben Azouz. On se rendit aux arguments du gouverneur. Les juifs réunirent 3,5 millions de piastres ; les musulmans, 1,5 million. Le cœur meurtri, le gouverneur remit la rançon aux Espagnols en présence du vice-consul d’Angleterre qui se portait garant de la transaction.
 
Les tractations entre les belligérants pouvaient reprendre pour le règlement du reste de la dette. Le roi étant pratiquement ruiné, les Espagnols proposèrent d’échanger Tétouan contre... Mogador. Aussitôt, les Anglais qui, eux aussi, entretenaient de troubles relations avec la ville décidèrent de se mêler pour l’empêcher de tomber aux mains de leurs rivaux. En juin 1861, les Espagnols graissaient de nouveau leurs canons et les Marocains s’empressèrent de verser trois millions de piastres supplémentaires qu’ils empruntèrent aux… Anglais. Du coup, le Maroc se retrouva débiteur des uns et des autres. Les traités signés successivement avec l’Angleterre (1856), l’Espagne (1861) et la France (1863) préconisaient la suppression pure et simple des monopoles et la limitation des droits douaniers à 10% de la valeur des marchandises dans tous les ports. Le Maroc s’ouvrait, bon gré, mal gré, aux produits et aux tourbillons européens. Le sultan ne conservait le monopole que sur l’achat et la vente du tabac et de l’opium. Ces accords étendaient par ailleurs la protection consulaire aux collaborateurs indigènes des délégations qui échappaient à la juridiction marocaine. Des contrôleurs espagnols, chargés de percevoir la moitié des revenus, s’installèrent pour une durée de vingt ans dans les ports, contribuant par leur convoitise et leur immunité à précipiter la ruine du pays et de la ville.
 
Désormais, Mogador n’aura que des émotions et de fausses frayeurs militaires. En 1875, le Nautilus suscita l’inquiétude des consuls qui décelaient dans cette intrusion d’une première canonnière allemande dans les eaux maritimes de Mogador l’annonce de son annexion à la couronne des Hohenzollern. Mais son commandant se contenta de débarquer pour présenter ses hommages au gouverneur et s’entretenir avec lui du… climat. Deux ans plus tard, en décembre 1877, ce fut un navire de guerre battant pavillon espagnol, le Blasco de Garay, qui suscita de nouveau l’inquiétude. Il se contenta d’embarquer les membres de la commission mixte maroco-espagnole chargée de localiser l’emplacement sur la côte du Souss de l’ancienne Santa Cruz de Mar Peqena – située dans l’ancienne enclave espagnole d’Ifni restituée depuis au Maroc – où l’Espagne souhaitait installer une pêcherie.
 
Depuis, on n’allait plus redouter que les épidémies qui revenaient inexorablement, plus menaçantes les unes que les autres, plus mortelles aussi, et les incursions des tribus dont on ne savait pas toujours si elles entendaient piller la ville, l’occuper ou se rebeller contre le makhzen. Mogador connaissait régulièrement des nuits d’angoisse pendant lesquelles elle ne dormait pas. Parce que la terre avait tremblé dans la région et qu’on redoutait des répliques, parce que l’océan risquait de l’engloutir… parce que les chiens de la lagune, qui passaient pour pressentir le danger, n’arrêtaient pas d’aboyer. Les raisons de s’alarmer ne manquaient pas, au point que Mogador, harcelée par le vent et les vagues, exposée aux pillages des maraudeurs, redoutant les microbes de la peste et les virus de… la paranoïa en serait devenue… neurasthénique.
 
Les canons de Mogador ne tirèrent plus, à l’exception notoire de celui posté à la porte de Doukkala qui continua d’annoncer la rupture du jeûne du ramadan.
 
Photos : La scala de la Casbah et la scala du Port. Collection David Bouhadana