CHRONIQUE DE MOGADOR : EL MAJDOUB LE PROSCRIT, EL MAJDOUB LE BENI

22 May 2018 CHRONIQUE DE MOGADOR : EL MAJDOUB LE PROSCRIT, EL MAJDOUB LE BENI
Posted by Author Ami Bouganim

Mogador est une presqu'île qui s'est entourée de rochers pour se protéger contre l'océan. Elle n'est ni de la terre ni de la mer. Elle est entre deux marées, deux hantises, deux vocations. Elle se cherche en permanence, elle continuera de se chercher pour l'éternité. Ses gens ont une passion pour le ressac tourmenté des vagues, la quête éperdue des mouettes, les insinuations des ruelles et des venelles, l'auguste dignité des araucarias, les rides des murailles et la désuète protection de canons rouillés par le silence. Surtout en ces belles journées où une lumière généreuse répand une auréole de sérénité sur les toits et les minarets, que l'océan se met à l'étale du ciel et que la misère perce en litanies de mendiants et en vaticinations d'illuminés. Je ne sais si Sidi Abderrahmane El Majdoub se doutait de l’existence de cette presqu’île au sud du Maroc qui accueillerait un jour le port de l’Empire. Je sais encore moins si de son lieu de résidence, que ce soit à Meknès, où se trouve son mausolée, ou ailleurs dans le Gharb, il prononça ce propos qu’on lui impute et qui sonne à ce jour comme un verdict qui pèse sur la presqu’île :
« Essaouira périra par le déluge
Un vendredi ou un jour de fête,
Marrakech est un tagine brûlant,
Fès, une coupe transparente.... »

El Majdoub (mort autour de 1565) serait né à Tit, ancien bourg atlantique situé entre El Jadida et Azemmour ou dans un village des Doukkala. Il vécut sous les Wattassides (1472-1554) et les débuts des Saâdiens (1554-1659) alors qu’en Espagne les vestiges des Taïfas cédaient les uns après les autres. Grenade la scintillante, Grenade la suave, Grenade la mauresque tombe en 1492. Dans le pays on redoute que la reconquête hispano-portugaise ne se poursuive en incursion sur le territoire marocain. Le pays se replie sur lui-même et les poètes dénoncent les luttes entre les dynasties et incitent au repentir pour se ressaisir et conjurer la menace chrétienne. Notre poète vécut ces drames dans sa chair et dans son âme. Il les dénonce comme le ferait aujourd’hui un intellectuel engagé, il s’en prend à l’administration qu’il rend responsable de la débâcle et tente par son verbe de secouer les somnolents de leur torpeur. El Majdoub se remarque paradoxalement par ses réserves sur le culte des saints :
« Labourez votre grain et criblez-le
En été faites le prélèvement de la dîme
Donnez votre aumône (aux pauvres),
ne la faites pas attendre
A aucun saint si ce n’est au Prophète,
ne donnez d’offrande religieuse. »

El Majdoub mena une vie d’errance, d’un sanctuaire à l’autre, d’un seuil à l’autre, d’un quatrain à l’autre. D’une bénédiction à une malédiction et d’une malédiction à une bénédiction. C’est le trouvère aux cheveux longs, muni d’un bâton, qui trouve consolation à sa misère dans ses vers d’une sagesse souvent caustique. C’est le mystique, fou de Dieu, qui se livre à une critique des mœurs qu’il ne saurait taire. Rien ne le retient :
« J’ai crié un cri à faire pitié
J’ai réveillé tout ce qui dormait
Les gens compatissants se sont levés
Les brutes ont continué à dormir. »

C’était un hedaoui poète, peut-être le premier. Sermonnant les uns, exhortant les autres, stigmatisant les vices, louant les vertus. Son passage par les bourgs et les lotissements, les villes et les villages, les vallées et les monts soulevait la poussière des insinuations :
« Ils m'ont vu sale et laid
Ils ont dit c'est une tête vide
Or je suis comme un livre ouvert
où se trouvent bien de choses utiles. »
Davantage qu’un poète, c’est le maître du hedaouisme qui menacerait en permanence de tourner en bouderbalisme chez les plus dépenaillés et impénitents des errants :
« Ne pense pas trop et ne cherche pas trop
Ne prends pas la tristesse éternellement
Les planètes ne sont pas fixes
et la vie n'est pas éternelle. »
Chez ces grands désespérés de la parole vaine, le silence reste l’inaccessible tentation. Rien ne serait plus éloquent, digne, solennel :
« Le silence, c’est de l'or abondant
et la parole détruit la bonne ambiance
Si tu vois quelque chose, ne dis rien
et si on te demande, dis non… »

El Madjoub serait un peu L’Ecclésiaste du Maroc, un maître de sagesse, qui a semé dans les esprits ses exhortations, ses satires, ses imprécations, transmises de génération en génération par les conteurs et les prédicateurs, au point de devenir intemporelles, errant dans la mémoire collective orale des cités et du bled, du makhzen et de la siba. Son personnage serait plus immortel que les Immortels, son errance plus prestigieuse que les cénacles où l’on récure les dictionnaires. Il s’incarne désormais en un Majdoub sur la place de Jamaa el Fna et en un Majdoub posté à la porte des Lions de Mogador. Selon Abdelkader Mana le Majdoub émet sa poésie sous l'emprise du hal ; selon Edmond Amram El Maleh, c’est un « amant inspiré » qui « reviendra de retour d’un long périple, la mer, attachée à ses pas, recouvrira la ville de ses flots, chevaux glorieux lancés au galop sous un ciel diaphane » (« Aïlen ou la nuit du récit, André Dimanche », 2000, p. 113). D’ailleurs, Mana en serait une réincarnation, lui qui contient les vagues de ses recherches et de ses musiques ; El Maleh une autre, lui qui a taillé le plus suave linceul littéraire océanique autour de la ville. Je ne sais à ce jour si El Majdoub énonçait une bénédiction ou une malédiction et qui en était l’incarnation quand on la prononça. Désormais on n’est Majdoub qu’autant qu’on est sous le hal et que ce hal déborde de chants et de danses…

Mogador a longtemps été un mythe dérivant dans l'histoire et se tourmentant de la prédiction d’El Majdoub. Pendant des décennies, ses poutres ont moisi, ses terrasses se sont écroulées, ses murailles ont déteint, ses palmiers sont morts. D'un côté, l'océan menaçait de la recouvrir de son écume ; de l'autre, les dunes de l'ensevelir sous leur sable. Les cris de ses muezzins prenaient des accents écorchés pour chasser les démons de l'ennui et lever les sortilèges de la folie. Mais des artistes et des poètes ont entrepris de réhabiliter les lieux de leurs rêves. Ils viennent souvent de loin, quelquefois de nulle part. Ils trouvent à Mogador un radeau des muses, un atelier de création. La ville ne les boude pas, elle les accueille avec du lait et des dattes. Bien vite, ils sont pris dans la toile que les embruns et les vents brodent autour des sites. Ils passent la journée à débrouiller leurs rêves sur des tableaux ou à les graver sur de la pierre et le soir, ils entrent dans le cortège mortuaire qui s'ébranle d'une porte à l'autre pour se séparer du jour et conjurer la prédiction d’El Majdoub. La nuit venue, pris de transes, ils se livrent aux Gnaouas, exorcistes patentés des lieux, pour s’assurer de leur résurrection. À la longue, ils deviennent les patriotes et les ambassadeurs de cette capitale d'un nouvel Atlantide.

Désormais, si Mogador s’est remise à recevoir des hôtes, elle persiste à les trier. Ils doivent savoir se lover dans les bâtisses de la casbah et de la médina, recevoir ses embruns comme une onction, s'incliner devant ses arbres, consentir leurs aumônes aux mouettes, se poser en protecteurs des vagues et des rochers. Ils cherchent longuement l’âme de la ville dans les rues et les marchés, les scalas et les musées, jusqu'au moment où ils réalisent, comme dans un instantané du bonheur, qu'ils en sont une parcelle. Que la ville ne s'est installée sur une presqu'île que pour mieux se démarquer de la terre, se prêter aux avances des vagues et connaître les vertiges de l'océan. Qu'elle ne s'est voilée de ses murailles que pour mieux réveiller et décevoir les passions. Qu'elle n'exerce de troubles charmes et n'envoûte ses hôtes que pour mieux les retenir et les empêcher de se perdre au large du désert ou de l'océan. Que les vents ne se lèvent que pour ravaler leurs âmes sur lesquelles pèse une lancinante prédiction...