The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : ELSA SOLTES

C’est un beau nom pour une héroïne dans une enquête inclassable, un roman qu’on n’a pas encore écrit. Je ne sais quel algorithme commande le choix des photos qui paraissent sur le côté parmi le millier de personnes qui aiment une page sur Facebook. Il choisirait une petite poignée qui tourne. Chez moi, elle ne cesse de revenir. Elsa Soltès serait un livre dont les pages étaient de jours sur lesquels elle reportait les passages littéraires qui l’avaient particulièrement marquée. Elle devait avoir un signet magique pour marquer de la sorte ceux où elle sortait de ses livres pour se livrer pleinement à la vie. Je ne connaissais pas Elsa Soltès, je ne l’ai jamais rencontrée. Je m’étais engagé à présenter je ne me souviens plus quel ouvrage au Grand Café de la Poste – un nom un peu désuet – dont elle animait les Rencontres culturelles et littéraires. On peut voir sur You Tube certaines d’entre elles avec des auteurs chevronnés autant qu’occasionnels. Malheureusement, j’avais dû annuler mon voyage et n’ai pu honorer mon engagement. Elle ne devait pas manquer d’invités. Les auteurs passant par Marrakech étaient légion et ils ne renâclaient pas à présenter leurs ouvrages dans la ville rouge devant un parterre choisi de lecteurs. C’était, me dit-on, ce qu’il y avait de plus prestigieux en matière littéraire. Auparavant, elle avait été parmi les fondateurs du Festival du Livre de Marrakech. Cette semaine, le 19 novembre, Facebook me fit savoir : « C’est l’anniversaire d’Elsa Soltès et de cinq autres personnes… »
J’aurais pu me remettre de l’émotion qui parcourut Mogador à l’annonce de son décès et continuer de rédiger mes chroniques traitant de personnages historiques, réels ou mi-irréels, sur lesquels je brode mes chroniques à ma guise sans m’aliéner personne. Mais sa photo, le visage franc, le sourire blanc, semblait épier ma réaction, moi si loin, elle si secrète, me toisant de l’autre côté du réseau social, du lieu virtuel où sa troublante présence se double d’une lancinante absence et où l’on ne se résout à pas au geste qui l’inhumerait dans l’espace digital, assez vaste pour conserver les morts avec les vivants, davantage que les bibliothèques et les archives, comme dans l’attente du post qu’elle sollicitait et peut-être des remarques qu’il susciterait chez ses proches qui l’ont vraiment connue, davantage que moi.
Sa biographie sur sa page Facebook est plutôt détaillée. Elle devait être de ces milieux tant soucieux pour leur descendance que l’école publique ne leur semblait pas présenter les conditions requises pour assurer son instruction. Elsa fit le Cours Hattmmer à Paris, une prestigieuse institution privée laïque, fondée en 1885 dans le 8e arrondissement, qui se fait un point d’honneur de pratiquer les bonnes vieilles méthodes, privilégiant la répétition, la dictée, la diction, les interrogations orales et écrites. Le cours compte parmi ses anciens élèves nombre de personnalités politiques comme Rainer III et Jacques Chirac, d’hommes de lettre comme Jean d’Ormesson, Jean-Paul Sartre et Françoise Sagan, d’acteurs comme Brigitte Bardot et Patrick Dewaere, de chanteurs et de présentateurs de télé parmi les plus célèbres. Puis elle suivit des études de lettres et de psychologie à Paris X avant de gagner les Etats-Unis où elle s’inséra dans l’Artaban Theater Company. Parallèlement, elle fut l’assistante de Diana Ross. Elle aurait cherché sa place dans l’événementiel, d’abord comme maître d’hôtel au Baltasar Restaurant, puis à Marrakech où elle se retrouva par je ne sais quel concours de circonstances à diriger le Palais Rhoul, un écrin de la féérie de l’Orient occidental, de même que le Tarabel, l’un des plus beaux riads de la ville. Ce n’est visiblement pas un parcours commun, mais un incessant rebondissement, d’une coulisse à l’autre, d’une célébrité à l’autre, d’un palais à l’autre, d’un livre à l’autre. Toutes ces transitions, de l’hôtellerie à l’événementiel, de la scène au livre, trahissent une lancinante quête. Elle avait l’âme hospitalière, heureuse d’accueillir les hôtes de passage dans sa vie. Elle les recevait dans des palais, elle leur dérobait son âme conservée dans l’écrin du cours privé de son enfance et de sa jeunesse. Elle s’était improvisée à sa manière hôtesse en ce monde, engagée par les veinures que ses lectures tressaient autour de son cœur, débordée par la beauté et par la misère, passionnée par une vie palpitante et incompréhensible.
En définitive, ce fut sa première passion qui la rattrapa et qui – peut-être – la perdit. Le monde du livre lui semblait une étrange ruche de scribes légendant le sordide, merveilleux et suave manège du monde. Certains avaient du talent, d’autres n’étaient que des scribouillards ; les uns écrivaient leurs livres, les autres les commandaient à des nègres. Elle n’arrêtait pas d’ouvrir de nouveaux livres et ne les refermait pas avant la dernière page et dans tous les livres elle trouvait des trésors de sagesse, de narration, de style. C’était une grande lectrice, elle savourait la littérature, bien mieux que la plupart de ses recenseurs.
Elle se demanda comment elle pouvait inscrire sa passion pour elle dans sa vie et elle décida de s’improviser ambassadrice des lettres. Elle recevait les chanteurs, les couturiers et même… les philosophes parmi les plus chevronnés. Elle officiait non loin du burlesque manège qui se tient sur la place de Jamaa el-Fna. Je ne sais ce qui l’arracha à sa valse avec le livre à Marrakech pour les marmonnements littéraires de Mogador. Peut-être ce besoin impérieux de déménager pour changer de vie ; peut-être l’attrait des alizées. Marrakech était trop sulfureuse, Mogador lui paraissait plus flottante. Elle avait ses légendes, ses envoûtements, ses… silences. Elle passait pour le royaume du Conseiller, un homme du grand monde, protecteur des arts et des lettres, qui n’épargnait rien pour redorer le blason de la ville et lui rendre son aura cosmopolite comme berceau d’échanges, de dialogues et de tressages. Le rythme des marées, malgré les brusques et imprévisibles assauts contre la muraille, la sérénité des lieux, malgré les brusques sautes d’humeur des vents, l’aménité de la population, malgré son légendaire désintérêt pour les activités festivalières. La nouvelle Essaouira ne savait – ne sait toujours pas – ce qu’elle souhaite représenter de par le monde. Avec la musique gnaoua, elle aurait réussi à chasser ses démons, mais tout le monde ne se laisse pas envoûter – ou exorciser – par elle. C’était davantage un pot-pourri qu’une cité des arts et quand l’occasion se présenta d’être associée au remodelage de sa poétique, Elsa Soltès n’hésita pas longtemps. Elle gagnerait en aménité souirie ce qu’elle perdrait en ardeur marrakchie.
On venait de terminer la restauration de la synagogue la plus emblématique de la ville pour laquelle on trouva un nom lumineux : « Dar Dakira, Maison de la Mémoire ». Elle recevrait les visiteurs qui passeraient plus d’un jour à Essaouira, des classes auxquelles on souhaiterait montrer les lieux de culte des juifs. Les groupes de pèlerins se recueillent, eux, sur le tombeau du Saint des lieux, prient volontiers dans la synagogue qui le servait au mellah et en sortant de ce quartier, ils visitent la synagogue du Public construite de petits dons émanant de l’ensemble des habitants et restaurée pareillement grâce de petits dons. Les pèlerins, qui ne se remarquent ni par leur intérêt touristique ni par leur curiosité muséologique, seraient trop sollicités par ces deux synagogues pour s’attarder à la Maison de la Mémoire. Celle-ci devait se donner une vocation pluraliste, engageant l’ensemble de la population, sans concurrencer pour autant Dar Souiri considéré comme le cœur musical et intellectuel de la ville. Ni les activités muséologiques ni les activités de recherche ne rempliraient ce rôle…
La vocation de ce nouveau lieu s’articulerait autour du Livre. Juifs, chrétiens et musulmans sont « peuples du Livre ». Une synagogue est un lieu où l’on déroule et lit le Livre. La recherche en sciences humaines et sociales réclame une immersion dans le Livre. La Mémoire se branche aux livres tant pour se conserver que pour se ressourcer et encourager la création. On ne proposait à Elsa rien moins que de devenir la grande prêtresse du livre et d’être en charge des activités autour de lui qui s’étendraient aux places et aux souks, aux riads et aux hôtels, aux sites historiques et aux quartiers périphériques. L’activité artistique ne serait plus confinée à une vitrine, mais gagnerait les cordes de la ville. Dans le dossier qu’elle fit parvenir aux inconditionnels de Mogador pour les encourager à solliciter des partenariats, elle donnait une riche gamme d’activités, « alliant proximité et charisme ». L’Association des Gens du Livre se proposait de les développer autour de l’allocation du Prix de Mogador qui rivaliserait avec le Prix du Maroc du Livre et le Prix du Grand Atlas. Trois jurys – arabophone, amazigophone, francophone – recevraient les ouvrages. Les riads et les hôtels donneraient leur accord pour accueillir les auteurs, les membres des jurys, les intellectuels, les lauréats. Les récipiendaires seraient invités à « des résidences d’écriture au Palais L’Heure Bleue, lieu d’exception et d’inspiration… ». Les livres primés seraient traduits dans « la langue de l’autre » et des contacts étaient en cours avec les salons du livre de Paris, Montréal, Moges. Ce n’était pas une nouvelle activité, c’était un calendrier pour les activités de la Maison de la Mémoire sinon de la ville. Des lectures sur la place publique, des représentations théâtrales sur des textes choisis, des interventions scolaires et périscolaires, des colloques et des rencontres. Le livre pour adultes, le livre numérique, le livre pour enfants. Elsa Soltès assurait qu’elle « centraliserait toutes ces informations… et gérerait la logistique pour les lauréats ». Elle se prenait à rêver : « … au-delà de l’horizon, l’idée d’un salon du livre sur la corniche d’Essaouira nous inspire... » Dans le manifeste des Gens du Livre, Mogador est présentée comme une « ville de brassage des cultures par excellence, polyglotte et ouverte sur le monde ». On retrouve les bribes de l’hymne nouveau dont elle se berce : « Ce lieu où les langues ont dialogué, inventant une langue nouvelle, celle de la Concorde… » C’était riche et prétentieux ; cela promettait de faire d’Essaouira une cité des écrivains aussi. J’avais trouvé son recrutement habile. Elle apportait avec elle un riche carnet d’adresses. Ses correspondants. Ses amis. Ses invités. Elle avait connu les célébrités de passage à Marrakech et comme elle était d’une nature cordiale et prévenante, elles conservaient sûrement d’elle un excellent souvenir.
Les meilleurs romans seraient désormais ceux qui ne s’écrivent pas parce qu’aucune plume ne pourrait restituer les personnages attachants qui hantent l’humanité sans contracter ses transes et succomber à son chahut. Personnages sur les marges, ne comprenant rien aux controverses autour de doctrines qui déraillent les esprits plus qu’elles ne les rassérènent, s’intéressant davantage aux coulisses des livres qu’à leur parade. Le vendredi, Elsa participait encore à une réunion du comité du Livre à la Maison de la Mémoire, le dimanche, elle était trouvée morte. Elle pratiquait les sports les plus risqués et ne se départait pas de son immuable sourire qui illuminait son visage d’ancienne comédienne reconvertie dans la sarabande autour du livre. Le suicide n’est pas une décision qui se prend du jour au lendemain. Elle couve sous un malaise, un désarroi, une incertitude. Elle guette quiconque se retourne et ne voit rien derrière lui, se retourne de nouveau et ne voit rien devant lui. C’est somme toute une décision audacieuse qu’on a tant décriée qu’on en a privilégié la mesquinerie de vivre. Mogador a ses grands suicidés, aussi téméraires les uns que les autres. Le suicide de ce grand bâtisseur dont le pont céda sous une crue de l’oued Ksob. Le suicide du pharmacien qui ébranla ces passionnés de la vie que sont les juifs et dont soixante ans plus tard, nul ne sait « de quoi » il s’est suicidé. Les suicidés de Mogador sont de discrètes et galantes personnes. Elles partent sans laisser de lettre ou de livre. Le 17 juillet 2018, Elsa Solès reproduisait ces lignes de Marguerite Yourcenar : « Je ne tomberai pas. J’ai atteint le centre. J’écoute le battement d’on ne sait quelle divine horloge à travers la mince cloison charnelle de la vie pleine de sang, de tressaillements et de souffles. Je suis près du noyau mystérieux des choses comme la nuit on est quelquefois près d’un cœur. »
Je veux croire qu’un livre sur elle est en train de s’écrire ou s’écrira par l’auteur (e) qu’elle inviterait à sa vie et à sa mort. Elle avait peut-être fini de croire au Livre, il ne lui restait plus qu’à devenir un Livre et ce livre serait encore le meilleur candidat au premier Prix de Mogador. Je ne sais toujours pas pour ma part qui était Elsa Soltès sinon qu’elle mérite d’être rangée parmi les héroïnes de Mogador. Seul l’arganier sacré qui a assisté à ses derniers instants vous dirait la nature de son désenchantement…
Photos : Collection Hassan Broumi.

