CHRONIQUE DE MOGADOR : L’ARAUCARIA CONTRE LE CORONA

16 Apr 2020 CHRONIQUE DE MOGADOR : L’ARAUCARIA CONTRE LE CORONA
Posted by Author Ami Bouganim
Maâlem Mohand, Allah y touwel amro, s’attendait à tout autre chose. A voir le toit de sa maison arraché par le vent ouvrir une brèche vers le ciel par laquelle il verrait passer les nuages attelés à des hirondelles ou les vagues de l’océan déborder du puits dans sa cour pour déposer sur le sol la ration quotidienne de sardines qu’il consommait sous tous les habillements et à toutes les sauces. Il n’aurait pas davantage été étonné de voir ses deux ou trois compagnes ressusciter ni Sa Majesté, son Conseiller ou le président de l’une de ses Académies reconnaître ses grands mérites et lui décerner un grade quelconque dans l’ordre du Ouissam alaouite. Il n’aurait pas raillé la proposition du Maroc à la France d’étendre un protectorat partiel et musclé sur ses banlieues les plus turbulentes. Mohand, si sourcilleux sur son honneur, aurait poussé l’hospitalité jusqu’à accueillir Zemmour, de sinistre réputation (il n’a pas voulu le voile islamique, Allah jab lo le masque coronaire), à Essaouira pour des séances de désintoxication livresque, de ressourcement berbère et de souab souiri. Il n’aurait pas été davantage surpris de voir se présenter à sa porte un représentant de l’UNESCO, sinon sa Secrétaire générale qui connaissait le chemin de sa maison, pour lui annoncer le classement de ses vieilles pratiques au patrimoine universel des métiers du monde. Il ne désespérait pas enfin de voir son petit-fils qui avait fait sa médecine à Rabat et ouvert un cabinet à Casablanca reconnaître son incurie thérapeutique, brûler son diplôme, se remettre à la médecine traditionnelle et fonder, comme dak Freud à Vienne, l’Ecole d’ethno-exorcisme souirie, traitant ses patients par la salive, le toucher, l’incantation et l’accompagnement mental qui se résumait à sa légendaire exhortation :
« Tu vas arrêter ces fshoush (intraduisible en latin) d’homme gâté, te remettre de ton l’m’akiss, ya’ni dépression, tu n’es qu’une poussière dans l’œil d’Allah, et plus tu gesticules, te lamentes, te ronges, te grattes et déblatères et plus tu irrites la sérénité du regard qu’il pose sur la plantureuse baie d’Essaouira. »
 
C’est que maâlem Mohand était un peu rêveur et poète sur les bords (il n’était pas de ces mièvres créatures, il ne l’aurait jamais reconnu !) et rien ne l’exauçait autant que d’assister à l’emballement et au débâclement de l’océan (c’est plus poétique que dak el « flux et reflux » de La Fontaine, Schubert oula Judex, Allah ar-rahmo, barde boudé par la casbah du temps où l’on mourait plus prosaïquement de la tuberculose, de la variole ou de la maladie dont on ne dit pas le nom), pris de vagues pour Essaouira et se retirant le désir assouvi. Dans sa réclusion – kallak confinement – Mohand en était à se désoler des jours bienheureux, ya hsra dok l’i-iyyem, alors qu’on pouvait s’acquitter d’une tournée des artisans et des bazaristes, une inspection des terrasses en quête des retraités et des miraculés, un tour dans le port pour assister au départ des chaluts et sa solennelle inspection des araucarias dont Mohand se posait en conservateur et en serviteur. Cet arbre était la véritable sentinelle d’Essaouira, vigilante, résistante, altière, et Mohand était le seul dans la ville, sinon au Maroc, à connaître les vertus nutritives de ses pignons, auxquels il trouvait un goût délicieux, de même que les vertus médicinales de sa résine. Dieu ! qu’il aimait cet arbre ! Il constituait sa principale source de revenus, c’était tout dire !
 
Maâlem Mohand était le fondateur, le directeur, le chercheur et le seul préparateur de l'Institut souiri des remèdes végétaux. Ni plus ni moins. Chaque matin, en temps ordinaire, il prenait sa potion d’huile d’argan où il trempait des croutons de pain, fraîchement sorti du four du coin de la rue, accompagnés d’un thé vert aromatisé à l’absinthe en hiver, au mimosa au printemps, à la verveine en été et à la menthe en automne. Puis il passait deux à trois heures dans son laboratoire aménagé dans la cabane qu’un ancien propriétaire israélite avait abandonnée sur la terrasse de sa maison, avec l’alambic qui le servait pour distiller sa maudite, savoureuse et miraculeuse eau-de-vie. Il l’avait solidement renforcée de solives d’arganier et l’avait revêtue de plaques d’arar pour la protéger du vent. Des serpents, des lézards, des caméléons, des sauterelles baignaient dans des bocaux posés sur les étagères, des sacs de jute contenaient des poudres extraites du saule, qui n’étaient pas moins médicamenteuses que l’aspirine, ou de l’if qui le servaient pour le traitement de toutes sortes de cancers. L’aubépine, l’avoine, la canneberge, le curcuma, la gentiane, la camomille, le houblon, le noyer, le pissenlit, la sauge, le réglisse… c’était toute la pharmacopée du Souss et du Draâ qui était réunie sur cette terrasse. Le guérisseur ne cachait pas qu’il était si allergique aux médicaments génériques qu’il n’en prenait plus depuis des lustres. Il dénonçait ouvertement l’industrie pharmaceutique mondiale, clamant que 90 % des médicaments n’étaient que de vulgaires placébos, et réclamait qu’on retourne aux plantes dont les médicaments sont extraits :
« La nature en l’homme se soigne par la nature autour de lui ! La pharmaceutique n’a réussi qu’à allonger la vie au-delà de l’échéance échue à chacun, et ce n’est pas au-dessus de soixante et soixante-dix ans qu’on va encore produire le grand-œuvre, améliorer sa lignée ou couvrir son toit. »
Mohand se gardait néanmoins d’intervenir dans les traitements médicaux pour ne pas s’aliéner les proches de ses patients malheureux :
« Je ne comprends rien à la médecine et encore moins à la phar-maceutique. Dans tous les cas, mes remèdes ne présentent ni ef-fets contradictoires ni secondaires. »
 
Mohand recevait les patients dans sa maison qui avait perdu son toit et dont le puits avait tari. Souvent, on ne venait le consulter qu’après avoir été éconduits par les dispensaires parce qu’insolvables, indésirables ou incurables et parce qu’on savait pertinemment que la pharmacopée traditionnelle était plus fiable que les produits pharmaceutiques. Le maâlem était connu dans toute la région et l’on venait le voir d’aussi loin que la Suède au nord où l’on proposait une mort assistée aux plus cancéreux et le Sénégal au sud où l’on décriait la médecine traditionnelle. C’était de tous les avis et surtout du sien un maâlem des maâlem et il n’était pas un mal, nouveau ou ancien, pour lequel il ne proposait un remède basé exclusivement sur les racines, les plantes et les algues. Aux uns – les mélancoliques, les paresseux, les calamiteux et autres… patients balnéaires – il proposait des bains de vent, sur-tout par années bissextiles et climatériques, aux autres – les amou-reux, les indolents, les indécis et autres… sexes mous – il recom-mandait les soins d’une shikha. Sinon, il passait pour adapter ses remèdes au patient, à son âme autant qu’à son esprit, à son démon autant qu’à son désir, et l’on racontait qu’il n’était pas un patient, plus ou moins vivant, qui ne chantait ses louanges et ne célébrait ses dons.
 
Mohand commençait sa consultation par s’enquérir des convictions médicales de ses patients pour mieux personnaliser son traitement. Il débattait avec eux de leurs antécédents thérapeutiques, les associait à ses tâtonnements et selon les cas, soit il se contentait de brûler dans un brasero en terre cuite du benjoin avec une pierre d’alun, percée d’un trou, pour lever la malédiction du mauvais œil, soit il proposait l’une de ses légendaire potions et lotions qu’il préparait dans son laboratoire. Il avait découvert que la région regorgeait de gisements médicinaux particulièrement efficaces, se vantant d’avoir été le premier à découvrir les propriétés de l’arganier présent dans l’arrière-pays. On connaissait jusque-là ses vertus gustatives et son exploitation dans la production de produits de santé et de beauté, on ne s’était pas risqué à en faire un usage thérapeutique. Ses ingrédients antioxydants passaient pour prévenir les troubles cardiaques et ralentir la prolifération de cellules cancéreuses de la prostate. Il inhibait le mauvais cholestérol et augmentait le bon, de même il avait des propriétés anticoagulantes pouvant prévenir les embolies sans présenter – contrairement aux anticoagulants chimiques – des risques d’hémorragie interne. L’araucaria alliait les vertus du guarana dont les graines sont particulièrement nutritives et toniques à celles du cyprès connu depuis l’Antiquité pour ses vertus circulatoires et virucides, que ce soit contre la grippe, l'herpès, la rougeole, la varicelle, l'otite, la bronchite virale, la dengue ou l'hépatite A.
 
Sitôt que le corona s’abattit sur le monde comme une plaie et que l’humanité s’en laissa posséder comme par un démon, Mohand ne douta pas un instant que la plupart de ses compatriotes, avertis sur les limites de la médecine pharmaceutique, ses coûts et ses dérives, se tourneraient vers les guérisseurs traditionnels. Les plus avisés des malades ne se laissaient pas aveugler par les merveilles techniques de la médecine et encore moins par ses prouesses génétiques qu’ils assimilaient à de vulgaires manipulations alchimiques. De la médecine française, ils persistaient à ne retenir que la critique de Molière qu’ils étaient les seuls à continuer de pratiquer dans les cercles de conteurs et de comédiens sur les places publiques. Ces derniers rivalisaient d’ingéniosité pour ridiculiser une médecine qui pianotait sur des claviers d’ordinateur pour livrer ses combats contre la mort, mettaient en scène des robots qui auscultaient des hommes, des médecins hypocondres qui ne laissaient pas partir les patients sans leur communiquer leur hypocondrie, des patients qui ployaient sous le poids de leur dossier médical, se plaignaient de maux de ventre et se retrouvaient avec une tumeur au cerveau, succombaient aux effets secondaires des comprimés. La médecine occidentale, s’accordait-on, est de harcèlement davantage que de guérison et même se résoudre à la mort, elle ne le savait plus (elle avait même inventé dek el kelma pour se cacher ses pratiques euthanasiques, ya’ni « compassionnel », qui bradait la compassion humaine). On préférait mourir humainement dans son lit plutôt qu’en rebut dans un hôpital ou en gravât dans un hospice et l’on prédisait que cette digne pratique ne tarderait pas à revenir en Europe.
 
Le maâlem était lié par un serment encore plus impérieux que ceux d’Hippocrate, de Maïmonide et d’Avicenne réunis, il ne pouvait se dérober à un devoir immémorial de guérisseur herboriste. Ses compatriotes allaient vouloir un remède et, malgré sa légendaire assurance, il se sentait encore plus démuni que les infectiologues, épidémiologues et autres statisticiens. Il ne savait pas quelle était la nature du virus, comment il se transmettait, quels organes il attaquait et – pourquoi – il s’acharnait en particulier contre les personnes âgées. Il comprenait seulement qu’on ne disposait pas de diagnostics clairs et de protocoles de traitements pour ne pas parler de vaccin. Dans leur désarroi, les médecins semblaient se ruer sur les malades avec des armes qui se révélaient des armes blanches. C’était un nouveau genre de mal pour lequel ils n’étaient pas préparés. Il participait d’une canicule en plein hiver, d’un nuage nucléaire indétectable, d’un dépistage mortel de la dégénérescence… d’une plaie inconnue. C’était à la gériatrie de se prononcer et Mohand savait à quel point cette sous-discipline, se posant inconsciemment en préparation à la mort, se négligeait. Ce défi était du ressort d’une équipe de chercheurs, d’artistes et, puisque le mal était inconnu, de guérisseurs qui présentaient l’insigne avantage de considérer toute maladie comme nouvelle. Il savait bien, comme chacun, que l’on disposait de la chloroquine qui n’était qu’un vulgaire substitut synthétique de la quimine extraite de l’écorce de quinquina. Mais ce n’était pas avec elle, associée ou non à l’on ne sait quelle cellule, vitamine ou toxine, qu’on allait abuser et rassurer des consommateurs invétérés de racines, de plantes et de pétales. Il se dit qu’il devait retourner à la précieuse réserve de pignons d’araucarias qu’il s’était constituée pour parer à un retour du SARS et, qu’à Dieu ne garde, à sa manifestation à Essaouira.
 
Les tousseurs, les racleurs et les coléreux se présentèrent naturellement à sa porte et tous avaient soit un taux élevé de cholestérol (sans qu’ils ne sachent distinguer entre le bon et le mauvais), soit un taux élevé de diabète (qu’ils se refusaient de traiter pour ne pas renoncer aux succulences de la vie), soit des irritations asthmatiques, provenant du sirocco ou du chergui, des embruns ou des pollens, des ricanements des mouettes ou des rires des goélands. Il leur proposait ses graines d’araucaria moulues dans de l’huile d’argan et relevées d’un zeste de safran et comme il craignait une pénurie, il n’en prescrivait qu’une cuillerée avant son thé matinal :
« Ca n’aidera peut-être pas beaucoup, mais ça améliorera la circulation du sang, baissera ton taux d’anxiété et mettra du baume à ton jour. »
Il recevait les patients quand une délégation officielle se présenta. Elle était composée d’un jeune médecin, membre du comité de lutte contre le corona à Essaouira et sa région, encadré de deux policiers :
« Vous êtes soupçonné de vente illégale de chloroquine de contrebande ? »
C’était visiblement un médecin étranger, venu de Marrakech ou de Safi pour un stage d’initiation en milieu indigène, dans l’attente d’être muté à Agadir ou à Meknès. Autrement il se serait un peu mieux renseigné et aurait su qu’il serait le dernier à se livrer à la contrebande de produits pharmaceutiques qui ne guérissent ni ne soulagent :
« Je ne vends que des produits naturels, je paie régulièrement mes impôts et mes patentes et me garde comme de la peste de me prononcer sur les traitements prescrits par les médecins.
– Vous dites du mal de la chloroquine qui a été déclarée panacée universelle.
– Je n’en dis ni mal ni bien, je m’abstiens de tout commentaire sur les pratiques des Chinois, des Occidentaux, des Amérindiens et des… Gnaouas.
– Vous êtes en train de porter atteinte au prestige international de nos instances médicales et de braver les consignes sanitaires du Makhzen.
– Je ne sors pas même récolter mes graines d’araucaria !
– Vous insinuez par vos pratiques que la chloroquine préconisée par le très célèbre et très vénérable professeur Raoult, dont l’autorité est universellement reconnue, est un charlatan.
– C’est moi le charlatan et je n’en suis pas peu fier. Dans ce domaine, Raoult n’a pas plus d’autorité que moi, il n’a pas guéri autant de personnes que moi, il n’a pas mis au point autant de remèdes que moi et il me semble bien qu’il n’a pas plus entendu parler de Popper et de la méthodologie médicale en situation d’urgence que ses partisans qui sont en train de ridiculiser ses distinctions et ses prix en faisant de lui un sauveur providentiel.
– Tu prétends que ce n’est pas une pandémie mais une nouvelle plaie à laquelle l’on doit se mesurer avec des traitements non-conventionnels.
– J’ai dit ce que j’ai dit et je ne me répéterai ni ne me corrigerai.
– En tous les cas, tu es encore plus mule que lui.
– En revanche, moi, j’ai lu Popper.
– Shkoun Popper ?
– Demandez à Bouganim, c’est lui qui m’a envoyé ses livres.
– Shkoun Bouganim ? »
Le médecin achevait de convaincre Mohand qu’il n’était pas d’Essaouira, ni de près ni de loin :
« Celui par qui la chronique arrive.
– Quelle chronique ?
– Celle où vous vous ridiculisez.
– Et comment se conclut-elle ?
– En vous incitant à mettre dans votre thé des pignons d’araucaria et à vous armer de patience. »
On ne sut jamais si le jeune médecin se laissa convaincre par le maâlem et s’il garda les stocks de pignons d’araucaria qu’il réquisitionna pour son usage personnel, ordonna leur destruction ou les transféra à l’Institut national de phytothérapie…
 
Photo : Collection Dominique Labaume