CHRONIQUE DE MOGADOR : L’HISTORIEN MAUDIT

28 Feb 2018 CHRONIQUE DE MOGADOR : L’HISTORIEN MAUDIT
Posted by Author Ami Bouganim

Nul ne soupçonnait que derrière le vieil homme, pauvrement vêtu, qui passait des heures sur le même rocher à s’entretenir avec les vagues se cachait l’une des promesses de l’Université marocaine dans les années soixante-dix. Sitôt qu’il termina ses études secondaires à Essaouira, il se rendit à Rabat où il mena de front des études d’histoire et de littérature comparée. Son mémoire de maîtrise traitait des réactions au colonialisme chez des auteurs aussi variés que Léopold Senghor, Albert Memmi et Aimé Césaire, auquel il consacra une délicieuse monographie qui retraçait les grandes lignes de sa condamnation du colonialisme et brossait le portrait de son indigène « larbinisé » par la France soucieuse de ses seuls intérêts dans les contrées qu’elle prétendait civiliser ou protéger.

Ce mémoire lui permit d’obtenir une bourse du gouvernement français pour se rendre à la Sorbonne où il boucla un doctorat d’Etat – un des derniers – en un temps record de six ans. Elle lui valut les félicitations du jury qui comptait les plus grandes sommités de la Sorbonne et du Collège de France. Sa thèse faisait de lui un spécialiste du colonialisme et sa publication en français et en anglais lui valut plus tard le titre d’ « Edouard Said du colonialisme ». Avec un diplôme de cette importance, il pouvait rester en France et s’insérer dans le corps enseignant d’une université, voire postuler à des études post-doctorales à Harvard ou Oxford et briguer un poste dans une université américaine. Il choisit de rentrer au pays et de se contenter d’un poste somme toute mineur à l’université Mohamed V de Casablanca. Pendant son séjour en France, il n’avait cessé de se languir du Maroc. Des petites choses davantage que des grandes. Du regard attendri et protecteur de sa mère et du grain de la main de son père qu’il baisait quand il le retrouvait ou se séparait de lui. Du goût du thé relevé de menthe ou d’absinthe dans les gargotes et du crissement du beignet encore chaud dans la bouche. Du velouté de la chair de la sardine grillée et des saveurs de la pâte d’amande. Des salutations s’enchaînant et de la main que l’on porte instinctivement au cœur. De l’assaut des vagues provoquant les rochers et du ballet des goélands et des mouettes s’insinuant dans le vent. De loin, le Maroc s’imposait à lui comme le berceau d’une civilisation et il se promettait d’en dessiner les linéaments, les contours et les mœurs.   

C’était un puits de science et contrairement à la plupart de ses pairs, il avait un réel don pour l’enseignement universitaire. Ses cours étaient parmi les plus prisés et l’on s’extasiait tant de son sens du détail et s’amusait des distances qu’il prenait avec l’histoire événementielle que ses amphis étaient bondés. Ses collègues avaient du mal à le cataloguer. Il ne privilégiait ni l’histoire des vainqueurs ni celle des vaincus et évitait, ce qu’il nommait, les « notions passe-partout » comme « dialectique » et « structure ». Il récusait l’histoire ethnologique autant qu’anthropologique, sociologique autant qu’anthropologique, économique autant que politique, l’histoire des idées autant que des mentalités. Il s’interdisait de dégager le récit historique de l’une ou l’autre des sciences humaines qu’il trouvait pour le moins aléatoires. Il écartait les distinctions méthodologiques qui grevaient la recherche historique. Ni histoire ancienne ni histoire nouvelle, ni statistiques ni structures ; ni micro ni macro histoire, ni histoire de la courte durée ni celle de la longue durée. Les débats méthodologiques allaient dans tous les sens et sécrétaient une pernicieuse scolastique où l’on perdait tout sens de… l’histoire. Dans cette interdisciplinarité, où l’on ne distinguait pas l’essentiel du dérisoire, on ne savait plus, autant le reconnaître, ce qu’était l’histoire et il se désolait de ce qu’elle ait perdu tout caractère propre.

Il pratiquait une histoire transversale passant des vainqueurs ou vaincus, des élus aux exclus, de l’événement à l’anecdote, de la société aux mentalités, du passé au présent, proposant une version de l’histoire davantage inspirée de l’école anglaise qui prend souvent un ton railleur pour dédramatiser la grande histoire. Il écartait l’incitation à problématiser ce qu’il considérait comme des anecdotes d’histoire. En revanche, il ne cachait pas ses velléités hégéliennes qu’il poussait dans ses retranchements prophétiques. L’histoire était, oui, porteuse d’enseignements et si les antécédents historiques ne prévenaient pas les nouvelles guerres et les nouveaux génocides, c’était parce qu’on ne s’attachait pas à en dégager les leçons et à en débattre. Malgré ses régressions et ses transgressions, l’histoire avait un sens et c’était celui de la mondialisation que la science et la technique instauraient progressivement sur la planète terre. Il ne cachait pas qu’il était en quête d’invariants qui transcendaient les sciences humaines et leur imprimaient leur mode de gestation.

Sa carrière universitaire s’annonçait sous de bons auspices et promettait de consacrer le petit génie qu’il avait été dès les petites classes coraniques. On ne s’intéressait pas tant à ses considérations méthodologiques – ses collègues n’avaient pas sa maîtrise de la philosophie des sciences humaines – qu’à ses articles sur l’imprégnation coloniale du Vietnam ou de l’Inde. On parlait de sa candidature à l’Académie Royale, dont il serait le plus jeune membre, quand l’on s’avisa qu’il avait publié dans un Journal anglais un article où il remettait en cause le paradigme dominant dans les recherches sur le colonialisme. Il en élargissait la définition au point d’en faire le moteur de l’histoire universelle. Partout, depuis toujours, l’histoire avait été tramée par le colonialisme, que ce soit dans l’Antiquité ou la période moderne. Le colonialisme britannique et français de la deuxième moitié du XIXe siècle et du début du XXe n’était qu’une mutation dans ce qu’il nommait « la geste colonialiste à l’œuvre dans l’histoire ». Les guerres, toutes les guerres, n’avaient pas autant aiguillé l’histoire que les mouvements de colonisation, qu’ils soient nourris par une volonté d’expansion territoriale, de propagation démographique, d’exploitation économique, de conquête religieuse… de délocalisation et d’expatriation. Ces considérations somme toute théoriques ne lui auraient pas aliéné la communauté académique s’il ne les avait illustrées par des thèses hétérodoxes sur l’histoire du Maroc : le Maroc était, pour le citer, « une belle création coloniale », tout comme les Etats-Unis, le Brésil, le Canada et d’autres pays. Il s’était bâti des sédiments qu’avaient laissés les vagues de colonisation successives, depuis les Phéniciens jusqu’aux Français en passant par les Carthaginois, les Arabes, les morisques andalous, les Portugais, etc. Il s’enhardissait encore à poser que, malgré les abus et les crimes des colons, le Maroc s’était enrichi davantage que ruiné par leurs vagues, qu’ils se soient enracinés sur son sol pour le féconder ou se soient contentés de le retourner pour le piller.  

Les plus sévères de ses collègues l’accusaient de bafouer tous les codes académiques, d’avancer des thèses sans les étayer, de manquer de méthode. Ce n’était pas de la recherche, mais de l’histoire-fiction – des histoires dignes d’un conteur de Jemaa el Fna. Les plus indulgents s’abstenaient de tout commentaire, se contentant d’allusions sur son état d’esprit. Certains étaient pour le radier purement et simplement de l’université, d’autres pour le suspendre tant que durerait son traitement médical. Les plus virulents l’accusaient de haute trahison de la patrie et de son martyre sous le Protectorat. Il s’était aliéné les milieux anticolonialistes du royaume et ils étaient à l’époque partout. Dans les administrations autant que dans les universités, les sphères culturelles autant que religieuses. Le bon ton voulait alors que l’on soit anticolonialiste et s’accorde à dénoncer les « crimes contre l’humanité » du Protectorat. Il avait beau répéter que le colonialisme français n’avait été qu’une phase dans le colonialisme perlé dont le Maroc avait été le site, soit pour le subir comme victime, soit pour le porter dans la péninsule ibérique, on lui rétorquait que le colonialisme était un phénomène circonscrit dans l’histoire et qu’il commettait un « disarray nonsense » en l’étendant indûment à l’ensemble de l’histoire. Il avait beau invoquer le rôle des Arabes omeyyades et des morisques andalous dans un sens, celui des Almoravides et des Almohades dans l’autre, on dénonçait son déviationnisme méthodologique et son double langage sur le colonialisme. Poussé à bout, dans l’impossibilité de plaider pour une thèse qui débordait le cadre somme toute limité du Maroc, il versait dans la provocation : « Le colonialisme français a permis d’aérer le Maroc et de le débarrasser de ses remugles moyenâgeuses, a contribué à son ouverture au monde moderne et, n’en déplaise la haute bourgeoisie judéo-musulmane fassie, il a dépoussiéré le Maroc. C’est lui qui a liquidé les dernières velléités de siba en s’attirant l’hostilité des tribus, les détournant du pouvoir central, et a achevé de cristalliser la nation marocaine. » Dans son emportement il lui arrivait de tenir des propos antisémites, non tant contre les juifs que contre les milieux islamiens, composés de juifs islamisés sous les Idrissides, les Almoravides, les Almohades, voire les Mérinides et qui s’étaient toujours montrés plus patriotes que les autochtones pour convaincre de la sincérité de leurs convictions religieuses. Il ne contestait pas l’intégrité de leur averroïsme, il soulignait au contraire le raffinement de leur Islam : « Ils sont nés dans la simulation, ils sont devenus à la longue des artistes de la dissimulation, ils ne s’épanouissent que dans un soufisme du dépouillement antidogmatique, de l’enchantement musical et de la transe liturgique. » Il décelait une ambiguïté dans le rapport à la France : « On s’est tant entiché de la France qu’on continue de l’aimer même quand on décrie ses vertus protectoratistes et dénonce son larbinisme. » Bien sûr la controverse déborda sur le terreau berbère du Maroc : « La colonisation arabe du Maroc n’a réussi que parce qu’elle s’est accompagnée d’une islamisation des tribus berbères dans le respect de leurs mœurs pagano-ariennes. » Il persistait à considérer le Maroc comme le site d’une civilisation qui s’était épanouie à la convergence de multiples mouvements de colonisation dont l’histoire avait conservé les meilleurs souvenirs et occulté les plus mauvais. Il condamnait les crimes du colonialisme, il lui concédait des vertus civilisationnelles : « Ce n’est pas parce que le colonialisme s’accompagne d’un cortège d’abus et de crimes qu’il n’est pas un véhicule de l’histoire. »

C’était plus que ne pouvait tolérer la communauté des chercheurs passablement désorientés par les controverses méthodologiques autour de leur discipline et qui ne savaient à quelle histoire se vouer. Le Maroc ne s’était pas remis des tergiversions qui accompagnaient le processus de décolonisation, l’arabisation battait son plein, le panarabisme était de rigueur, l’occultation des racines berbères du Maroc était drastique, les libertés académiques étaient liées par un autocratisme politique qui ne se décidait pas à se libéraliser. Les autorités universitaires se dépêchèrent d’écarter le trouble personnage qui « ne présentait pas les qualités requises l’habilitant à former les jeunes générations dans le souci de la société, le respect de la science et les normes de la recherche ». De retour dans sa ville natale, il arrêta progressivement de parler. D’abord le français et l’on crut que c’était par repentance. Puis l’arabe et l’on crut que c’était pour se secouer de son patrimoine arabe. Puis le chleuh et l’on ne sut que penser. S’il ne parlait plus, ce n’était pas parce qu’il avait peur – des parias comme lui n’ont rien à craindre au Maroc – que parce qu’il n’avait plus rien à dire. Il s’enlisa dans un silence qui créait comme une armure invisible autour de lui. Il habitait un gourbi au mellah où nul ne s’aventurait, vivait de sa pêche et l’on attendait sa mort pour savoir si lui aussi laissait des écrits dans le matelas qui lui servait de couche ou dans le coffre qui lui servait d’armoire. On parlait d’une œuvre monumentale sur « le colonialisme universelle », la « civilisation marocaine », « les troubles de l’histoire », les « perturbations pathologico-politiques de l’humanité ». Il avait été le premier – sinon le seul – à brûler le passeport français en sa possession…

Photos : Collection Abdel Souiri.