The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LA CITE MERE

Lors de mon premier retour, Essaouira était encore Mogador. Silencieuse, clairsemée, tour à tour morose et lumineuse. Les palmiers toujours aussi recueillis, les araucarias aussi augustes, seules les plates-bandes étaient décimées. De-ci, un frêle parapet contenait les vagues ; de-là, les rochers résistaient à leurs assauts. Les quartiers étaient inentamés, les bâtisses se déglinguaient. Les expatriés n’avaient pas encore découvert ses charmes presqu’insulaires et la ville peinait à se remettre d’une triple émigration. Les Juifs avaient réalisé un vieux rêve messianique, les Européens, français pour la plupart, s’étaient repliés sur la métropole, les Hippies qui avaient, l’espace d’un mirage, comblé leur vide avaient été chassés. Cette triple absence creusait une triple nostalgie chez les anciens Souiris qui désespéraient du retour de l’on ne savait quoi de colonial, d’interreligieux, de psychédélique, pour ne point parler des filles et fils des notables qui avaient migré vers des villes universitaires. Les Gnawas en étaient encore à chasser les démons aux seuils des rues qui se perdaient dans les ténèbres, des portes derrière lesquelles la misère dégageait ses relents de moisissure, des boutiques qui peinaient à commercer. Ils ne se doutaient pas encore qu’on les recruterait un jour pour rameuter les démons qu’ils s’échinaient à chasser et que leurs tambourinements, leurs claquements et leurs pincements communiqueraient leurs transes musicales aux scènes ballantes du monde.
C’était en 1995, on venait d’ouvrir les portes du Maroc à ceux qui s’étaient laissé tenter par les mirages messianiques et avaient embarqué sur des ailes d’aigles. Ils ne se doutaient pas alors que ces ailes seraient rouillées et qu’ils auraient à subir une transplantation qui leur interdirait de se reconnaître en leurs petits-enfants. Les plus désenchantés ont été ceux qui ont vécu leur déplacement comme un gâchis, les plus comblés ceux qui l’ont vécu comme une promesse. J’attendrai pour ma part ma mort pour me prononcer, j’aurai l’éternité pour maquiller ma réponse. Ce qui est sûr c’est que ces déracinement et enracinement se sont accompagnés de déchirantes mutations des sens, des mœurs, des langages. La migration, ni celle-ci ni celle-là, ne s’est pas encore donné sa philosophie et sa littérature est souvent si bouffie de componction, empesée et sermonnaire qu’on persiste à s’attarder avec Victor Hugo ou se rabattre sur Han Kang. Kateb Yacine ne considérait le français comme un butin de guerre de la colonisation que pour tenter de le miner de l’intérieur, ses successeurs le considèrent comme la voie royale d’une naturalisation plus dégradante que glorieuse alors qu’on attend d’eux de se chercher naturellement en arabe ou en amazigh. Ils auraient servi les causes qu’ils prétendent poursuivre davantage qu’à ce manège de la chaise arabe sur les plateaux de la télévision française ou allemande qui aurait l’odeur d’une trahison des clercs. Je peux me permettre ces lignes, j’ai passé l’âge de la langue de bois.
En 1995, mes pas m’avaient conduit à la sortie des classes. Les mêmes tabliers gris des colonies, transmis de génération en génération, cachant la pauvreté des uns, la richesse des autres. J'attends que les derniers élèves se soient dispersés pour me glisser dans la cour : elle me paraît si petite, elle aussi, que je me demande par quelle magie l'homme assure une continuité entre ses différents âges et demeures et comment il réussit à maintenir l'unité de son être contre toutes les menaces d'éclatement qui pèsent sur elle. La girouette a disparu, la lourde cloche aussi. Je suis tenté de ramasser les glands sous les chênes pour, renouant avec l'habileté de mon père, fabriquer des chaises, des bancs, des tables, des lits... et même des scalas avec des allumettes en guise de poutres. Je gravis les marches qui mènent au préau, avec la sensation que le long couloir m'attend depuis trente-cinq ans, je pousse la porte de la classe du surnommé Boxeur qui s’armait de gants pour corriger les fautes d’orthographe de ses élèves. Je me cherche sur mon banc : je suis penché sur mon cahier de texte, devant une pile de livres recouverts du papier bleu dans lequel étaient emballés les pains de sucre ou du papier d'argent qui tapissait les grandes caisses de thé, je trempe un porte-plume en bois dans un encrier en porcelaine débordant d'encre violette, le Boxeur assène les mots de sa dictée comme autant de menaces. Bientôt, le placard des livres va s’ouvrir et livrer passage aux trois mousquetaires qui se lanceront, armés d'épées en bois, à l'assaut du Palais enlisé ou des portes dans la muraille. Dehors, ma mère m'attendrait pour m'emmener en calèche assister au tournage d’Othello avec Orson Welles dans le rôle principal. Mais elle n’est plus là et je me sens terriblement seul, totalement abandonné. Je ramasse un croûton de pain qui traîne sur le sol, l'embrasse religieusement et le pose délicatement dans un coin.
Je poursuis mon chemin vers le cimetière. Les protestations des chiens sont suivies du sinistre trait d'un verrou qu'on tire. La porte s'entrebâille sur un vieil Arabe qui donne l'impression de reconnaître... un mort. Je me retiens de chuchoter : « Ce n'est pas Fils-du-Serpent, ce n'est que son héritier. » Le gardien connaît son cimetière, il a la mémoire des tombes. Il m'entraîne, sans plan ni liste, à la recherche des miens. Les pierres tombales se pressent tant les unes contre les autres que nous sommes contraints de les piétiner. Je me laisse aller à soupçonner l'une des bêtes qui nous accompagnent d'être la mule des cimetières travestie en chien, chargée de retenir les visiteurs sur les lieux. Je buterais contre une tombe, me fracasserais le crâne contre une autre, m'écroulerais, victime d'une embolie cérébrale ou d'une crise cardiaque. On ameuterait le gardien du saint pour me veiller jusqu'au rapatriement de mon corps. Peut-être aurait-on la bonne idée de m'enterrer sur place, sous l'épitaphe : « Ci-gît le dernier Juif neurasthénique de Mogador mort prématurément pour ne pas avoir perpétué son surnom de Fils-du-Serpent. » Nous tombons par hasard sur la tombe de ma grand-mère, morte bien avant ma naissance, avec cette épitaphe désuète et dérisoire, comme toutes les épitaphes : « Regrettée des siens. » Un mot inconnu, que je ne connaissais pas, me vient instinctivement aux lèvres : « Grand-mère. » Je cherche des gestes, je n’en trouve pas ; des prières se présentent, je n'en veux pas. Je me rabats sur les bribes de souvenirs de ma mère qui incriminait une étrange bague d’être à l’origine de la tuberculose qui décima le tiers du mellah. Une belle femme, racontait-elle, les traits délicats sur un visage en porcelaine, menacée par le vent qui s’alarmait, chargé de promener la mort entre des bâtisses secouées par la toux. Maintenant que je me trouve sur sa tombe, je m'en veux de ne pas m'être intéressé au timbre de sa voix, au dessin de ses ongles, au tracé de son sourire : « Elle était illettrée, disait ma mère, un ange ! » Depuis, les anges étaient les plus innocents des illettrés, les démons les plus pervers des lettrés.
La veille de son départ pour Israël, ma mère devait s’acquitter d’un devoir impérieux. Depuis que nous avions quitté Mogador pour Casablanca, elle n’y était pas retournée. Prise par ses obligations professionnelles et familiales, elle ne s’éloignait pas de sa couvée. Elle s’y rendit pour péleriner les tombes de ses parents et de ses rabbins, s’excuser auprès d’eux de les abandonner au vent et à la résurrection. Elle passa une nuit dans l’hôtel de Mira. Je ne sais ce qu’elle ressentit quand elle retrouva la ville ni quand elle la quitta. C’était en 1968, Essaouira abritait encore je ne sais combien de milliers de Juifs. Elle n’a jamais dit un mot de cette visite. Elle était trop prise par les encombres de notre transplantation, exaucée aussi par le miracle de réaliser un rêve bimillénaire, pour donner libre cours à sa nostalgie de Mogador. C’était une grande lectrice de Victor Hugo, elle reporta sa lecture sur Albert Cohen.
Dans notre commune mémoire Mogador s’était enrobée d’un cocon magique, visité par les vagues, bercé par les vents, sous la garde des hirondelles et des mouettes. On ne pouvait soupçonner alors que les Bouderbalas qui ne mouraient jamais, se réincarnant en Bouderbalas, deviendraient des artistes ou des intellectuels qui attendent une reconnaissance, un prix, une retraite. On vieillissait, Mogador restait immuable. Nous la parcourions volontiers de nos souvenirs à l’occasion de retrouvailles, de visites de proches, de décès aussi. Dans « Les Misérables », Hugo, exilé de Paris, a de belles phrases pour évoquer la ville changeant en son absence. Il s’excuse auprès du lecteur de parler de quartiers qui avaient disparu :
« Tant qu’on va et vient dans le pays natal, on s’imagine que ces rues vous sont indifférentes, que ces fenêtres, ces toits et ces portes ne vous sont de rien, que ces murs vous sont étrangers, que ces arbres sont les premiers arbres venus, que ces maisons où l’on n’entre pas vous sont inutiles, que ces pavés où l’on marche sont des pierres. Plus tard, quand on n’y est plus, on s’aperçoit que ces rues vous sont chères, que ces toits, ces fenêtres et ces portes vous manquent, que ces murailles vous sont nécessaires, que ces arbres sont vos bien-aimés, que ces maisons où l’on n’entrait pas on y entrait tous les jours, et qu’on a laissé de ses entrailles, de son sang et de son cœur dans ces pavés. Tous ces lieux qu’on ne voit plus, qu’on ne reverra jamais peut-être, et dont on a gardé l’image, prennent un charme douloureux, vous reviennent avec la mélancolie d’une apparition, vous font la terre sainte visible, et sont, pour ainsi dire, la forme même de la France ; et on les aime et on les évoque tels qu’ils sont, et l’on s’y obstine, et l’on n’y veut rien changer, car on tient à la figure de la patrie comme au visage de sa mère. »
C’est dire que toute nostalgie participe de celle de la mère. On aurait toutes les raisons de lui survivre, on n’en aurait aucune, et c’est davantage dans cette survie, tressée de secrets, de non-dits, de regrets, de prétextes, de dévotions, que résiderait l’étrange complexe de Mogador…

