CHRONIQUE DE MOGADOR : LA COURTISANE DES COURTIERS

21 Jul 2017 CHRONIQUE DE MOGADOR : LA COURTISANE DES COURTIERS
Posted by Author Ami Bouganim

La porte de l'Horloge livre accès à la place du Caoutchouc. Derrière la porte, des deux côtés, une rue court la muraille. Je ne connais pas son nom. Les nouveaux noms ne me disent pas grand-chose, les anciens m'abusent. La rue Victor Hugo était mal famée, la rue Galilée immortalisait le croiseur de la marine coloniale qui calma les ardeurs belliqueuses des tribus contre la protection de la France. Cette rue relie la Grand-Place à la rue Longue, parallèle à la rue des Épices. Je l'ai baptisée rue du Serpent, en la mémoire de mon père, le très honorable Fils-du-Serpent, parce qu'on ne pouvait l'emprunter sans frôler la muraille pour ne pas être ballotté par le vent et que le serpent passe, dans ma mythologie personnelle, pour friser les limites, entre l'Au-delà et l'Ici-bas, la philosophie et la littérature, la morale et la politique, le péché et la sainteté, la légitimité et l'illégitimité, la réalité et l'irréalité, et pour me moquer gentiment du très cacanien mais non moins mogadorien d'honneur Ludwig Wittgenstein qui aura passé vie et la mienne à m'inciter à délimiter les champs du savoir pour ne pas commettre des glissements illogiques du champ philosophique au champ poétique. Cette rue était aussi longue que cette phrase. Sans plus.

Le tronçon de gauche abrite l'un des plus prestigieux riads d'Essaouira qui s'est installé dans la plus prestigieuse maison close de Mogador. Dans une ville de courtiers ès tout ce que l'on voulait, de consuls de toutes les puissances européennes et de celles qui se prenaient pour telles, de même que de leurs protégés respectifs, la courtisane principale ne pouvait qu'être imposante. Elle impressionnait à tous égards. Ce n'était ni une maquerelle ni une Madame, c'était… Jraifa ou Jaâfriya. La première fois que j'ai buté contre ce nom, je me suis dit qu'une héroïne de Mogador se cachait derrière lui. Ce serait – peut-être – le féminin de Jaâfri – malabar. Mogador était bien sûr une ville austère (on se serait volontiers contenté d'un croûton de pain et de radis), pudique (on ne sortait que haïkée), réservée (on ne déballait pas le linge sale en public), discrète (on ne dérangeait pas un chien dans sa niche), etc. Essaouira le serait restée. Il m'a été particulièrement délicat de soutirer des renseignements sur la Jaâfria à mes correspondants. Ils ne répondaient pas ou se dérobaient derrière des remarques du genre : « C'était une grande dame, c'était une autre époque, c'était un autre régime. » Le premier à trahir le secret a recouru à ma langue sacrée : « Zona mispar ehad ou La pute numéro un. » Comme si le mot de zona, volontiers biblique, était moins vulgaire que son équivalent arabe ou français.

On l'approvisionnait régulièrement en hôtesses et il n'était pas un voyageur de passage ou en mission dans la ville qui ne trouvait son chemin pour son domicile et le sésame pour se faire ouvrir sa porte close. On était assuré de trouver de tout pour tous les goûts et toutes les étreintes à condition que l'on consente à se prêter aux mondanités que le code de galanterie dans la maison – non moins strict que le code d'honneur de la ville – réclamait. On débattait de ce que le monde débattait, émettait des commentaires circonstanciés et prononçait ses pronostics sur les revers et les retombées des derniers déboires coloniaux de la France. Puis on échangeait les politesses de rigueur avec la maîtresse de maison qui conduisait ses hôtes, selon leur désir, à l'une des chambres. C'étaient des enclaves des mille et une nuit avec des caméléons pour gober les mouches et les moustiques et distraire les clients entre deux assauts.

Les Anciens ne consentirent à parler que pour raconter qu'elle soumettait ses hôtesses à un traitement de son cru : elle les exposait sur la terrasse blanche, toutes nues, enduites des meilleures huiles et des plantes les plus suaves, pour leur permettre de s'imbiber de soleil et de vent et répondre au désir sorcier qu'inspirait la ville à ses clients : « C'était la geisha de Mogador, une femme pieuse qui s'acquittait de ses ablutions et distribuait ses aumônes aux pauvres avec plus de générosité que ses charmes à ses clients. On devrait lui ériger une stèle dans le patio du riad ou poser une plaque qui dirait : "C'est sur cette maison qu'a régné la dernière grande Dame de Mogador." – Elle a rendu plus de services à Mogador que tous les pachas qui l'ont précédée ou lui ont succédé. – Qu'est-elle devenue ? – Elle a disparu dans le sud du sud. » Les langues ne se déliaient que pour l'innocenter : « C'était une fille de joie, elle recevait les courtiers et les marchands. – Une bienfaitrice de Mogador. – Elle était très belle. – Elle était plus que cela, elle était plantureuse. » J'ai sauté aussitôt sur l'occasion pour demander une photo : « Maintenant qu'on a ouvert son dossier, rendons lui hommage. – Chercher sa photo serait chercher de l'eau au Sahara. – Peut-être un de ses derniers hôtes conserve-t-il sa photo dans ses souvenirs ? » Le lendemain, un de mes correspondants reconnaissait : « Elle a joué dans un film. – Lequel ? – Je me souviens d'elle, je ne me souviens pas du film. » Je ne doute que ceux qui l'ont connue retrouveront sa photo et me l'enverront pour que je la partage avec vous. Entre-temps, vous allez devoir vous contenter de cette rue qui serpentait vers sa maison…

Photo : Collection David Bouhadana