CHRONIQUE DE MOGADOR : LA DOLCE VITA

15 Apr 2024 CHRONIQUE DE MOGADOR : LA DOLCE VITA
Posted by Author Ami Bouganim

Ess hsak ya meskin, Dolce Vita ya Moulay, je veux bien qu’on proclame un régime de douceur de vivre à Essaouira, encore doit-il concerner l’ensemble de ses habitants et ne pas se limiter à une minorité comme cela était le cas à Rome. Je crois comprendre, de loin, par pigeons-voyageurs, dépêchés par les goélands, les albatros et le faucon d’Eléonore, signés Bouderbala, que c’est peut-être le festival de trop dans une ville qui demanderait un peu de répit entre les festivals. Ya hsra, il était un temps où le seul festival était encore celui du rzoun alors que les Beni Antar et les Chebanat passaient la nuit à se lancer des invectives parmi les plus crues du répertoire dialectal et qu’ils se séparaient aux premières lueurs de l’aube en se brisant les instruments sur la tête pour mieux se réconcilier. C’était alors tous les jours que les Gnaouas se livraient à leurs cérémonies mortuaires où l’on ne savait s’ils tuaient les djinns en leur soutirant des râles de guembri ou s’ils livraient un assaut, armés de crotales, contre la musique. Bouderbala-du-Vent¸ qui se posait en girouette de la ville, était le seigneur des lieux. Sitôt que le vent se levait, il se postait sur la place principale, s’alignait dans le sens du vent et improvisait une chorégraphie en fonction des variations dans son intensité, tour à tour plié en deux ou recroquevillé, échevelé ou pantelant, accompagnant le vent de ses mugissements, de ses halètements et de ses soupirs. Ce serait de lui que Tayeb Saddiki se serait inspiré pour son personnage El Alia : « Des dizaines de bracelets en cuivre aux bras, deux baluchons sur le dos, il errait dans les rues de Mogador pour ramasser tout ce qui traîne, mégots et papiers. De méchantes langues disent que c’est grâce au vent et à El Alia que Mogador est propre. » Je n’invoquerais Saddiki, je le reconnais, que pour le gagner à ce combat, nostalgique et rétrograde, contre ce régime de la douceur de vivre qui, lui aussi, s’expatrie d’on ne sait où pour menacer l’ébullition poético-casanière qui resterait, aujourd’hui encore, l’insigne marque de Mogador.

Nul n’aurait imaginé que la ville, l’une des plus neurasthéniques du Royaume, se poserait un jour en studio de la Dolce Vita. Je ne dis pas qu’elle ne se prêtait pas dans le passé à une certaine douceur de vivre mais celle-ci participait davantage de l’accalmie entre deux éclats de vent, deux menaces de raz-de-marée, deux tremblements de terre, deux obsèques municipales de consuls honoraires qui, avec la liquidation du régime des protections, avaient remplacé les fantasques consuls qui ne se séparaient pas de leurs airs diplomatiques, de leurs protégés servants et de leurs chiens de chasse. Je comprends que la ville se soit reconstruite autour du festival des Gnaouas qui méritaient assurément qu’on les inscrive au patrimoine souirie comme musiciens autant que comme exorcistes et du festival des Andalousies atlantiques qui donne aux dentelures de la presqu’île les lascives lignes de l’Andalousie. Mais là, ça commence à partir dans tous les sens, parole de Bouderbala, ça trahit une propension maladive à souiriser tout et n’importe quoi, sans grand lien avec le patrimoine historique, symbolique et humoral de la ville, pour rien, pour une Dolce Vita fleurant le scandale et conservant des réminiscences de débauche.

Dans les années 50, Rome aussi ne savait pas ce qu’elle allait devenir, elle bascula dans la licence de vivre, aussitôt mise en scène dans son cinéma, pour mieux narguer le Vatican. Son aura cinématographique lui venait des petits coûts de ses productions qui permettaient à Cinecittà de concurrencer Hollywood. C’est d’ailleurs Fellini qui lui donna ses lettres de beauté dans son Dolce Vita avec Anita Ekberg, Marcello Mastroianni et la fontaine de Trevi. La Dolce Vita pointait un bouillonnement mondain avec des noms comme Alberto Moravia, Pier Paolo Pasolini, Alberto Arbasino, les Poeti Novissimi, qui présentaient leurs poèmes aux artistes, et les écrivains « néo-avant-gardistes » du Gruppo 63, comme Umberto Eco, qui discutaient aux tables des bars et des bordels de la Piazza del Popolo. La Via Veneto était devenue la voie des noctambules en quête de sensations alcooliques et charnelles.

Moi, je propose de troquer cette Dolce Vita contre la Souab Vita qui cadrerait mieux avec le patrimoine de Mogador. Un centre portuaire, débouché de Tombouctou, par lequel transitaient des amandes amères, des mules d’occasion pour soutenir les charges de la Sécession, des plumes d’autruche pour rembourrer des couches paradisiaques et des esclaves clandestins. Elle importait du thé, des miroirs de poche et des souricières où l’on se prenait davantage les doigts que l’on n’abusait les rats. Le premier port sardinier au monde avant qu’elle ne consente à laisser son rang à Safi par pitié pour cette ville qui n’avait que ses poteries à proposer. Un centre liturgique où les trois religions rivalisaient de prières pour provoquer la chute de pluies, ne réussissaient qu’à attirer la manne des sauterelles qui détrônaient la sardine dans le menu quotidien. Un centre thérapeutique où l’on contractait toutes les maladies vénériennes et traitait toutes les maladies imaginaires. Un centre météorologique pour enregistrer les humeurs de l’Anticyclone des Açores. Un centre pâtissier sur lequel trônait le succulent Driss. Un creuset du soufisme marocain avant que l’on ne s’avise de faire du maraboutisme un vulgaire soufisme. Un centre magique qui ne privilégia l’araucaria que pour enterrer les prépuces au pied d’arbres plus augustes et moins dépenaillés que les palmiers et les caoutchoucs. Essaouira a été tout ce que l’on veut, portugaise sous la protection de Sidi Mogdoul, danoise sous le charme d’Andersen, hugolienne sous la grandiloquence du Protectorat, shakespearienne sous le règne d’Othello, quichottesque sous l’assaut des gitans… et même almoravide pour accueillir les Marrakchis en leurs aérations estivales. Sans parler de la luxuriante et psychédélique période hippy pour laquelle je serais heureux qu’on me livre des renseignements avant qu’elle ne disparaisse avec les calèches, les dernières velléités d’amour et les vestiges du château enlisé. Elle a caressé toutes sortes d’ambitions poétiques, artistiques, intellectuelles. Dans sa mégalomanie, elle a été tout ce que l’on veut, concubine de Manchester, racoleuse d’Amsterdam, rivale de Prague, elle n’a jamais lorgné du côté de Rome. Pendant tous ces siècles, nul ne se serait risqué à attenter à sa pudeur, son austérité, son haïk pour la mettre à la Dolce Vita. On ne recherchait pas la douceur, on s’occupait à calmer les ardeurs belliqueuses de l’Océan, lui sacrifiant des coqs bariolés, des mules teigneuses et des suicidés inconnus pour le calmer. Prôner la douceur de vivre alors qu’on trouve son bonheur à tituber d’angoisse, chavirer de mal de mer, braver le vent serait porter atteinte à l’ingéniosité courtière de la ville qui, depuis sa création, privilégie le courtage au chômage, la sobriété à la bombance et le coloriage au rachitisme abstrait. C’était, il est vrai, un centre de triage matrimonial où les marieurs se croisaient pour mettre en paires des savates dépareillées et assortir couvercles et marmites.

Je veux bien qu’on fasse d’Essaouira une station balnéaire mais pas au prix d’une braderie de son patrimoine qui n’a retenu le souvenir d’aucun consul italien ou de son chien. Je proteste au nom de Mogador, la neurasthénique, la guindée, la corcosienne, contre le mauvais goût de lui plaquer une Dolce Vita même si elle n’est censée durer que le dépit d’un festival. Je veux bien qu’on la décrète Cité Borghese pour rendre un petit service diplomatique à l’ambassadeur d’Italie en paresse à Rabat. Mais Mogador, parole de Bouderbala, ne deviendra pas une nouvelle Babylone. Plutôt son déclin balnéaire que sa promotion touristique à tout prix. Si l’on tient, pour des raisons occultes, à lui donner un accent italien alors que ce soit celui de la Mostra de Venise, voire toute sa Biennale, plutôt que les bravaches de Rome.

Le Souab est le régime de la sobriété, de la correction et de la pudeur. Du verre de thé moussant et sucré à point pour se désaltérer l'âme et rasséréner le cœur au café en coin du Lézard. Du crouton trempé dans du miel ou de l'huile d'argan au Marché au pain. De la sardine grillée déshabillée galamment sur une table branlante du port. Je ne sais si ce régime est celui du paradis. En revanche, je sais que s'il est un enfer, c'est celui de l'insatiété qui se rencontre davantage dans les cités où l'on se livre à la surenchère de la consommation et aux ravages du tourisme que dans les villes qui n’ont ni croissance ni décroissance, ni discothèques ni cinémathèques, kher el raha, el gana o souab. Cela dit, je n’aurais pas boudé le cinéma italien. Surtout si l’on invite Sophia Loren dont aucun chirurgien plasticien esthéticien n’a jamais réussi à reproduire le tracé des lèvres ni la nature le dessin des yeux qui incurvait les désirs les plus courtois. Or, je le sais déjà, elle ne sera pas là, pas plus que moi. Parce qu’un demi-siècle s’est écoulé et que nous sommes passés du régime du souab à celui de la griserie sénile et que rien, ni le vent ni le maquillage, ne lui restituera sa gouaille, ne me restituera mon bagou de… Bouderbala.