CHRONIQUE DE MOGADOR : LA FONTAINE DU MELLAH

16 Mar 2018 CHRONIQUE DE MOGADOR : LA FONTAINE DU MELLAH
Posted by Author Ami Bouganim

Je ne suis pas une fontaine sacrée, je ne l’ai jamais été, même du temps où l’on n’entrait pas au mellah ou n’en sortait sans se désaltérer à mon eau. Même si derrière-moi se trouvait la gniza, la boutique convertie en remise où l’on glissait les lambeaux des livres de prière, les vestiges des livres sacrés et les manuscrits des rabbins morts pour que de là, on conduise ces dépouilles des écritures au cimetière. Même si au-dessus de moi se trouvait la synagogue du Public dont la construction a été financée par la collecte d’aumônes. C’est moi qui détiens les registres les plus fluides des habitants du mellah, de sa création au départ du dernier de ses juifs, gravés dans ma mémoire. Si je devais vous donner la liste de tous ceux qui se sont abreuvés à mon eau, j’en aurais pour des chroniques et des chroniques alors que Bouganim ne m’accorde que deux à trois pages. Il prétend que c’est désormais la longueur maximale que tolère le nouveau lecteur perverti par Facebook, que ce n’est pas plus mal puisque cette nouvelle agora réhabilite le conte et la nouvelle et promet de remiser les pavés dans les oubliettes des bibliothèques converties en autant de musées de livres.

Certaines synagogues, reconnaissantes, me préféraient à l’océan pour se délester de leurs péchés, réels ou imaginaires, le jour de l’an dans une cérémonie à laquelle je ne comprenais mot. Ils retournaient leurs poches et mes eaux se faisaient un devoir d’acheminer les péchés au large. Certains cortèges mortuaires faisaient le détour par la place pour garantir la résurrection de leurs morts. Le shabbat, j’assistais aux conciliabules de ces pauvres hères de Dieu, convertis pour l’occasion en dignitaires, sur la péricope biblique de la semaine et comme je trône sur la seule place du mellah, il m’arrivait d’être le théâtre de commémorations, de rassemblements, de grands débats publics et bien sûr de la grande dispute à l’eau qui marquait la Pentecôte. J’étais la première et la dernière à écouter le crieur public qui commençait sa tournée sur la place et la concluait sur la place. Il donnait ses instructions médicales et annonçait les décès et les naissances. Régulièrement, il recommandait de faire bouillir mon eau avant de la consommer.

Bouganim m’a demandé de choisir un représentant dans la riche galerie des personnages qui ont célébré le mellah de leurs chants et de leurs prières. Je ne sais qui évoquer et qui écarter. Les hôtes de marque se contentaient de goûter à mon eau pour tester son taux de salinité et de chlore. Ils étaient de passage, ils resteront de passage. Les notables ont leur nom consigné dans les registres d’honneur des archives communautaires. Les mendiants étaient si nombreux que je les laisse à un autre monument plus digne d’eux. Je parlerai donc de Rabbi David Elkaïm (1851-1951) qui passait pour le Léonard de Vinci des lieux. Ébéniste, il taillait des berceaux dans la poulpe du thuya. Orfèvre, il ciselait des étuis pour les chambranles des portes, des bougeoirs et des candélabres. Portraitiste, il immortalisait de mémoire les morts, avant que l’oubli ne remise leur souvenir dans l’immortalité. Copiste, il prenait soin d’écrire un rouleau de la Loi par an : « C’est un besoin impérieux », disait-il, « je ne dessine pas une lettre sans la graver sur mon âme. »

Rabbi David s’initia à la musique andalouse auprès de son compagnon et protecteur David Iflah, le cheikh du mellah, devenu un maitre des stances de cette musique. Tous deux s’associèrent à un éditeur de Marrakech pour établir une anthologie de morceaux liturgiques, le Shir Yedidot, au cœur de la poésie liturgique des juifs du Maroc à ce jour. Rabbi David est également l’auteur d’un diwan – Shir Dodim – qui réunit des textes parmi les mieux ciselés de la poésie hébraïque marocaine : « C'est derrière les remparts de mes vers », disait-il, « que je me réfugie. » Il se désolait de ne pouvoir écrire en arabe qui lui paraissait plus riche et moins contraignant que l’hébreu. Mais on ne choisit pas la langue de sa création et il chantait, en orfèvre du tressage entre l’ancien et le moderne, le sacré et le profane, les louanges de la langue sacrée. Parallèlement, il était correspondant de nombre de périodiques qui paraissaient à Londres, au risque de s’attirer des soupçons d’hérésie de la part des milieux obscurantistes.

Elkaïm était surtout enlumineur et produisait des actes de mariage sur du papier velouté qu’il illuminait de scali et d’argent. Il préparait lui-même son papier à partir de vieux draps ou de langes que les chiffonniers lui livraient. Il avait installé une sorte de moulin actionné par le mouvement des vagues sur l’un des rochers qui contenaient leurs assauts contre le mellah. C’était là qu’il traitait la chiffe à l’eau de l’océan. La pâte de papier en avait la couleur et conservait le mouvement des vagues et les échos des abîmes. Il prenait soin de la rincer à mon eau, il satinait les feuilles en ma présence et les polissait pour les préparer à recevoir l’encre qu’il obtenait à partir d’une décoction d’algues et d’encre de poulpe : « J’écris sur nos haillons », disait-il, « pour les ressusciter en manuscrits et en actes de mariage. » Il lui arrivait aussi d’utiliser les cordages que lui fournissaient les rares pêcheurs du mellah ou, pour des noces particulièrement sensationnelles, du papier extrait de la sciure de bois d’arar. Elkaïm était également graveur sur marbre et il n’était pas un dignitaire qui ne lui commandât sa pierre tombale à l’avance. Il travaillait encore la cire pour produire toutes sortes de cierges aux allures de bougeoirs : « C’est un art sacré », disait-il, « ils se consument à la gloire de Dieu. »

Ses plus belles poésies, me confiait encore dernièrement Asher Knafo qui a réuni les plus belles épitaphes du cimetière marin dans un texte qui porte comme titre « Le Chant des pierres », sont gravées de sa main sur les tombes des notables de Mogador et il me récita sa propre épitaphe :

Où est allé Dodi [ami] ? Se lamente le Savoir ,

[…]

Dont toute l'encre du monde ne suffirait pas

À décrire les hauts faits,

Ce Hakham immense, ce savant extraordinaire,

C'était David chantant ses poèmes rythmés et rimés,

Qui figurent dans son livre "Chiré Dodim".

[…]

Il brillait dans tous les domaines

De la Science du Savoir et de l'Art,

C'est le Hakham parfait le Rabbin David Elkaïm

[…]

Où est allé Dodi ? Se lamente le Savoir 

Il est allé se reposer à jamais au firmament -

Dans une oasis de fraîcheur.

Notre communauté est diminuée,

Pourquoi notre bien-aimé est redevenu poussière ?

Sa vie durant, le poète n’a cessé de s’abreuver à mon eau et je veux croire que quelque chose de ma saveur est passé dans sa poésie et dans son souvenir…

Photos : Collection David Bouhadana