The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LA GRANGE KABBALISTIQUE

Cette porte, à la sortie du mellah, livrait accès à la célèbre grange où se réunissait le Collège sacrée de kabbale de Mogador. Les chercheurs n’en ont pas parlé parce qu’ils se perdaient dans la richesse de ses courants et l’étrangeté de ses mœurs et qu’ils ne disposaient pas de documents pour en débrouiller l’écheveau. Au terme d’une longue enquête – inachevée à ce jour – auprès des héritiers des derniers kabbalistes de la ville, qui passait pour l’une des plus pompeuses, argutieuses et disséminatoires (les trois qualités requises pour devenir un bon kabbaliste) du Maroc, je crois pouvoir donner les grandes lignes de sa riche activité mystique et verser de la sorte une modeste contribution à la kabbale qui, comme l’on sait, ne révèle pas les secrets de Dieu sans dévoiler les déraillements des hommes. Sans me poser en kabbaliste et encore moins en chercheur en kabbale, je me propose montrer que celle de Mogador est, malgré ses dérives mystiques fantasma-mythiques, l’une des plus séduisantes et convaincantes qui ait jamais accompagné l’étude du « Livre de la Création », généralement considéré, pour citer l’un des pionniers de la nouvelle recherche des premières décennies du XXIe siècle, comme le creuset du sacro-saint « délire littéraire kabbalistique ».
Ce livre est un mince opuscule d’une dizaine de pages. Les kabbalistes pratiques – les plus charlatanesques selon « les langues moisies » – attribuent sa composition au Premier homme, au patriarche Abraham, à Rabbi Akiba, maître du IIe siècle de l’ère chrétienne, et aux trois ensemble. Ils le considèrent comme la recette de la création et sont convaincus que ceux qui en perceraient les secrets seraient capables de réaliser des prouesses de création, à l’instar du Maharal de Prague, rabbin du XVIe siècle, qui créa un être de glaise et de gloire qui lui obéissait au mot et à la lettre. A leur habitude, les chercheurs divergent sur la provenance du document. Les uns le rattachent à la période talmudique sans se prononcer sur sa date de rédaction ou donner le nom de la secte qui l’aurait reçu/dévoilé/découvert. Les autres situent sa composition dans le sillage des travaux du célèbre grammairien Khalîl Ibn Ahmad Al Farâhîdî (Oman, 718 – Bassora, 791), auquel on attribue le « Kitab al-Ayn », le premier dictionnaire d’arabe, où les mots ne sont pas classés par ordre alphabétique mais selon leur phonétique, du son le plus profond dans la gorge – (ayn) – au plus labial – (mìm). Un troisième groupe situe sa composition dans le sud de l’Europe, soit en Provence, soit en Castille ou en Catalogne. Un quatrième groupe, où l’on allie la connaissance du sanscrit à celle de l’hébreu, décelant des influences indoues, le présente comme une transposition au judaïsme de manuels composés par les brahmanes pour mémoriser les védas. On dispose de plusieurs versions du texte, variant de 1300 à 2500 mots, dont la version arabe de Saadia Gaon, le grand maître du judaïsme irakien au Xe siècle, et l’on attend que le manuscrit conservé au Vatican soit consultable pour trancher les controverses ou, plus probablement, les compliquer.
« Le Livre de la Création », connu aussi comme « Le Livre de l’Emanation », retrace la formation du monde au moyen des lettres de l’alphabet hébraïque et de leurs combinaisons. Il propose de mystérieuses correspondances entre elles et les directions de l'espace, le zodiaque, les planètes, la constitution de l'homme. Il s’ouvre en ces termes : « C'est par les trente-deux sentiers merveilleux de la Sagesse que le Seigneur des Armées, Dieu-Vivant et Roi de l'Univers, Dieu de Miséricorde et de Grâce Dieu Sublime séjournant dans l'Éternité a formé et créé l'Univers par trois Sépharim : Shéphar, Sippour, Sépher. Contenus dans Dix Séphiroth qui sont un et identiques en Lui. » L’opuscule se présente comme une combinatoire alphabétique de la création – de l’univers et de tout ce qu’il recèle et en particulier les textes sacrés – à partir des vingt-deux lettres carrées et de dix sphères : « Il les combina, les pesa, les intervertit et forma par elles les êtres qui existent, et tous ceux qui existeront, tout le formé, et tout le futur à former. » Il n’éclaircit pas les rapports entre les sphères et les lettres, en revanche, il donne des caractérisations celles-ci, dont l’une restitue les liens entre elles et les différentes parties dans la bouche de l’homme : « Il [je présume que c’est le créateur à moins que ce ne soit l’auteur du « Livre de la Création »] les établit par la voix, les forma par le souffle de l'air et les fixa en cinq places dans la bouche de l'homme : 1. gutturales sur la gorge […], 2. palatales sur le palais […], 3. linguales sur la langue […], 4. dentales sur les dents […], 5. labiales sur les lèvres […]. » On a une caractérisation non moins mystérieuse des dix sphères, au « nombre des dix doigts : cinq en face de cinq et l'alliance de l'Unique dirigée au milieu, par le mot de la langue et par le mot de la nudité ». En guise de conclusion, l’auteur incite le lecteur : « Discerne avec sagesse et pénètre avec Intelligence. Exerce ton esprit sur elle, cherche, note, pense, imagine, rétablis les choses en place et fait asseoir le créateur sur son trône. » Alors que ce texte, volontairement abscons comme tous les grands textes de l’humanité, privilégie explicitement les lettres, maillons dans la trame de toute création, et n’accorde qu’une place mineure aux sphères, la littérature kabbalistique s’est davantage attachée à méditer celles-ci (à l’exception notoire de Rabbi Abraham Aboulafia, kabbaliste extatico-prophétique qui vécut à Saragosse au XIIIe siècle), reconstituant les interactions entre elles, décelant les traces du verbe de Dieu passant continuellement de la plus haute et noble à la plus basse et vulgaire.
La kabbale de Mogador ne s’encombrait pas des thèses sur la provenance du « Livre de la Création » ni ne se laissait tenter par les dérives sephirotiques, par trop abracadabrantes, de son interprétation. Ce document n’était rien moins qu’une partition – alphabétique ? liturgique ? littéraire ? – dont la clé permettrait de ravaler la création. « Les kabbalistes alizés » (c’est ainsi qu’ils sont désignés par les premiers prospecteurs coloniaux français au XIXe siècle) disposaient des lettres, ils avaient des indices, des signes et des allusions, ils cherchaient la combinaison divine. Ils se fondaient volontiers sur la valeur numérique des lettres qui avaient chacune son nombre pour permuter les mots présentant les mêmes valences (sommes de leurs lettres) dans le texte biblique qu’ils passaient leurs nuits à décomposer et à recomposer. C’était encore la plus sublime création littéraire à laquelle ils pussent se livrer, la plus prometteuse sinon la plus divine.
Les « compagnons » (c’est ainsi qu’ils se désignaient entre eux) se concentraient en particulier sur la question de savoir pourquoi le livre de la Genèse débute par un Beth, la deuxième lettre de l’alphabet, et non par le Aleph, sa première lettre, initiale du nom le plus générique de Dieu. Dans l’esprit de dissidence que le vent cultivait dans la ville, ils n’admettaient aucun des commentaires, apologues et homélies légitimant cette « débutation » qui forment à eux seuls une bibliothèque à laquelle même un chercheur qui vivrait bicentenaire ne viendrait pas à bout. Ils avaient une position qu’on caractériserait d’hétérodoxe si toute la production kabbalistique n’était hétérodoxe et qu’elle ne fleurissait autant que parce qu’elle prenait des voies parallèles, clandestines et tâtonnantes pour mieux mieux débusquer la Vérité céleste de l’Erreur terrestre. Ils se concentraient sur le premier chapitre de la Genèse qui passe pour receler tous les brouillons de la création. Ils ne doutaient que le jour où ils trouveraient l’exécution génésique commençant par le Aleph, une création divine ne se substituerait d’elle-même à cette création de second choix dont les accrocs, les troubles et les tares étaient flagrants.
Malheureusement, je n’ai pu remonter aux premiers balbutiements kabbalistiques de Mogador et n’ai pu trancher la question de savoir s’ils étaient antérieurs à sa fondation, présidant par conséquent à sa naissance, ou postérieurs au martyre des brûlés d’Oufrane. Selon certains, ce seraient des expulsés d’Espagne, de León, Gérone ou Saragosse, qui en seraient les initiateurs ; selon d’autres, des émissaires, originaires de Safed ou de Hébron, en tournée de collecte de fonds pour réunir les rançons nécessaires à la libération des prisonniers dont l’enlèvement constituait la principale source de revenus des corsaires de la Méditerranée. On s’accorde à reconnaître que du temps de sa splendeur, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, le Collège comptait soixante-dix membres répartis en sept cercles de dix membres. Dans le judaïsme, le chiffre 7 a une riche symbolique. Le monde fut créé en sept jours auxquels correspondent désormais les sept jours de la semaine. Sept semaines séparent la sortie d’Egypte, qui marque la libération des Hébreux de leur esclavage dans ce pays, et la révélation de la Torah sur le Sinaï, de laquelle ils tiennent leur prédisposition pour la chose divine. Son premier verset compte sept mots, les cieux sont au nombre de sept. Les murs de Jéricho tombèrent après sept tours de siège. Les lois noachides sont au nombre de sept, de même que les bénédictions nuptiales, les hôtes de la cabane etc. C’est aussi le nombre des célèbres coordonnées existentielles (nord, sud, est, ouest, droite, gauche et ce qu’à Mogador on nommait le « téhéro intérieur »), de même que le signe par excellence de la fertilité et de la consécration. C’est enfin le chiffre de l’intuition, de l’illumination et de l’élévation sinon de l’extase. Le chiffre 70 n’est pas moins symboliquement saturé. Ce sont les soixante-dix âmes que comptait le premier noyau des Hébreux au moment où ils s’exilèrent en Egypte, les soixante-dix Anciens que Moïse consultait dans le désert, les soixante-dix langues des soixante-dix nations en lesquelles l’humanité se divisa après l’échec de la tentative de se donner une tour à Babel pour accéder au ciel, etc. Cela dit, les plus critiques de mes indicateurs prétendaient que la cause de la limitation du nombre de kabbalistes à soixante-dix et leur répartition en sept cercles était plus prosaïque : la grange kabbalistique était si exigüe qu’elle ne pouvait accueillir plus de dix personnes à la fois et comme la kabbale se cultive de nuit mieux que de jour, ils se réunissaient par quorums de dix compagnons par nuit (les cercles portaient le nom du jour dont ils passaient la nuit à méditer, du cercle du dimanche au cercle du shabbat, ce qui en soit était riche en symboles qui sollicitent l’interprétation).
Sitôt qu’un kabbaliste dans un cercle décédait, un membre du cercle antérieur le remplaçait et sa place était remplie par un membre du cercle plus antérieur de manière à toujours libérer une place au cercle du dimanche auquel était aussitôt assigné un candidat potentiel généralement choisi parmi les disciples de la classe terminale de l’école rabbinique où l’on piétinait dans l’attente de l’autorisation céleste de se livrer ouvertement à l’étude de la kabbale. L’assigné se présentait de lui-même et jamais, racontent encore aujourd’hui les descendants des kabbalistes, deux candidats ne s’étaient présentés pour le poste vacant. En revanche, la promotion entre les cercles, du premier au septième, respectait le principe de séniorité stipulant que c’était le plus ancien qui passait d’un cercle à l’autre. Sinon quiconque se posait en kabbaliste sans avoir été assigné était considéré comme charlatan et s’interdisait à tout jamais l’accès du Collège sacré. Malgré de longues consultations avec des mystiques inconnus, des chercheurs émérites et bien sûr des ethno et des exto-psychiatres spécialisés dans les phénomènes oniriques-extatiques, je n’ai malheureusement rien à vous dire sur l’assignation qui désignait l’heureux élu parmi les milliers de personnes – des courtiers aux bedeaux – qui se piquaient de kabbale et attendaient leur assignation. Le jour précédant leur nuit d’étude, les compagnons ne consommaient que des caroubes et des amandes, buvaient du thé aromatisé au laurier, mettaient des clous de girofle dans leur eau-de-vie et devaient baigner dans l’océan avant le coucher du soleil pour être sûrs d’être bénis par les sept dernières vagues du soir.
On a tant été abusé par la kabbale, d’Homère à Borges en passant par Moise de León, que je comprends qu’on n’accorde aucun crédit à cette notice. Je tiens néanmoins à souligner que si les chercheurs ne disposent pas aujourd’hui de manuscrits, c’est que depuis le début on avait pris pour habitude de les inhumer avec leur auteur. Parce que les synagogues croulaient sous les livres de prières et les bibles. Parce que l’humidité diluait l’encre. Parce que les mites entamaient tout et les rats rongeaient le reste. Parce que c’était la meilleure manière de les faire parvenir à Dieu, Lecteur absolu, qui en avait été l’inspirateur sinon l’Auteur premier. C’est qu’à l’époque, à Mogador, on n’écrivait pas tant pour des lecteurs – personne n’aurait lu le livre de son voisin et dans l’enceinte du mellah chacun était le voisin de l’autre – que pour Dieu. On ne doutait pas qu’ils seraient mieux conservés, consultés et compris dans la bibliothèque de l’Académie céleste, où l’on ne retenait que les livres les plus numineux, que dans la Librairie du Congrès où ils moisiraient d’ennui. Quand le dernier carré des kabbalistes de Mogador se débanda, leur grange devint, pour un demi-siècle encore, une gniza où l’on glissait les rouleaux de la loi qu’on ne pouvait plus restaurer, les anthologies des poèmes liturgiques qu’on ne chantait plus, les protocoles périmés des querelles sacrées entre les savants, les livres de prières dont les reliures s’étaient déglinguées, les contrats des mariages qui s’étaient conclus par des divorces, les réponses des grands maîtres de Prague ou de Padoue aux questions qui taraudaient les habitants du mellah comme de savoir « si l’on a le droit de tuer une puce un jour de shabbat », « quel sort réserver à l’ancien testament inclus dans les bibles que les missionnaires protestants distribuent dans la ville », « à quel degré de cuisson doit-on porter les tripes au cumin pour les débarrasser de leurs impuretés »… Quand la gniza était pleine, on rassemblait les documents pêle-mêle dans des suaires taillés dans les sacs qui servaient les caroubes et les amandes et procédait à des obsèques solennelles en présence des dignitaires pour les enterrer dans la fosse commune des textes sacrés.
Je dois encore préciser, pour être plus précis, que les séances des différents cercles ne se ressemblaient pas. Les ouvertures, les méthodes combinatoires, les interludes musicaux, les clôtures variaient tant d’une nuit à l’autre qu’on serait en droit de distinguer entre sept courants recouvrant autant de niveaux. Dans mes recherches, je suis tombé sur nombre de mœurs, pratiques et rites liés tant au climat qu’à la végétation de Mogador, à son cadastre architectural qu’à sa topographie maraboutique, aux lignes de ses vagues qu’aux insinuations de ses hirondelles. J’ai encore eu vent de plusieurs scandales partis du Collège qui ont gagné l’ensemble de la communauté dont celui suscité par l’assignation en 1880 d’une femme, de même que des miracles dont moult résurrections. Malheureusement, tenu par mon serment de ne rien divulguer de ces mœurs sans recevoir l’assignation, je m’engage à publier un post complémentaire sitôt autorisé. Il serait d’autant plus intéressant qu’il restituerait la luxuriance débridée des kabbalistes de Mogador et proposerait par la même occasion une « phénoménologie kabbalistique » de l’assignation telle que je l’aurai vécue…
Photo : Hamid Faress.

