CHRONIQUE DE MOGADOR : LA MAISON DE DESDÉMONA

21 Jul 2017 CHRONIQUE DE MOGADOR : LA MAISON DE DESDÉMONA
Posted by Author Ami Bouganim

Dans mes souvenirs, cette rue se nomme la rue des Amandes.

Un jour, mon père, connu sous son honorable surnom de Fils-du-Serpent, annonça qu'il avait trouvé une maison dans la nouvelle casbah. Elle était située dans l'une des deux belles rues (des Amandes et des Caroubes) qui relient la rue du Caire à ce qui n'était alors que « le gazon » sur lequel on s'ébrouait avec les brebis. Un an plus tard, il était tondu pour accueillir le terrain de boules municipal. Quand les Français quittèrent les lieux avec leurs boules et leurs cochonnets et que les Marocains, recouvrant leur passionnant esprit de vindicte, n'eurent plus de patience pour ce sport de retraités, on le convertit en parc Orson Welles pour remercier le prestigieux acteur d'avoir ramené à Mogador le Grand Prix de Cannes (1952) pour son Othello.

De son mari, petit commerçant dans la médina, ma mère pensait qu'il « tirait le diable par la queue ». C'était dire qu'il ne pouvait se permettre les loyers pratiqués dans la rue des Amandes. Il se contenta d'une maison si délabrée, endommagée par le saccage de la résidence du pacha aveugle contre laquelle elle s'adossait, démolie en représailles contre sa collaboration avec les Français, que sa verrière ne cessait de craquer sous les assauts du vent. De dangereuses lézardes menaçaient de la disloquer, les escaliers menant à la terrasse s'effritaient sous nos pas, les rebords des fenêtres qui donnaient sur l'horloge et sur sa porte, qui prédisait la destruction de la ville par l'océan, étaient si fragiles qu'il nous était interdit de nous y appuyer. C'était l'époque des Grandes Frayeurs et des prophéties sur l'imminence de la fin du monde. L'océan, tout proche, ne cessait de s'acharner contre la ville et de réclamer son tribut de pêcheurs et de suicidés. Mogador ne se remettait pas du tremblement de terre d'Agadir et continuait de connaître de fausses alertes en guise de répliques. Les bancs de sardines migraient vers le Sud. La sécheresse présentait le mérite de sortir dans les rues les Souiris, toutes confessions confondues, derrière… un lit. Sinon la rue des Amandes résonnait des mélopées berbères des trieuses d'amandes dans les magasins, des berceuses lorraines des mères dans les étages et des prières arabo ou hispano-hébraïques de sa synagogue.

On attendait stoïquement que notre pauvre maison achève de se déglinguer pour déménager nos pénates au Canada, en Israël ou plus prosaïquement à Casablanca. Je ne pouvais soupçonner qu'un lointain jour la rue des Amandes deviendrait une rue de charme avec des restaurants ou des galeries dans les magasins, des maisons d'hôtes dans les bâtisses, que la maison lézardée accueillerait Desdémona, « la brebis blanche » d'Othello et (l'on me passera cette entorse grivoise au souab souiri) que je coucherais avec elle dans le lit même de mes parents ou pour la pasticher « dans les draps de ma naissance ».

Vous ne me suivez pas ?! – Lisez donc Othello, allez à Essaouira et demandez la suite qui donne sur l'horloge au premier étage dans l'aile droite du Desdémona.

Photo : Collection David Bouhadana