The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LA MAISON DU DANEMARK

Je ne sais par quel concours de circonstances le personnage assis contre le mur s'est trouvé là quand le photographe a pris la maison du consulat du Danemark au fond de la rue, mais je crois savoir qui il est. J'ai cherché dans mes souvenirs et mes lectures à qui le rattacher et je peux d'ores et déjà vous assurer que ce pauvre hère finira dans le Musée Andersen que je demande instamment aux autorités danoises d'aménager dans leur consulat historique que le gouvernement (en voie de formation) de la principauté de Mogador leur restitue contre un dirham symbolique. Ils ne le créeraient, eux aussi, que pour réparer leurs torts coloniaux à son égard (quoique de toutes les puissances européennes, les Danois aient été plus malmenés par les Marocains que le contraire et n'aient d'autre tort que de m'avoir arraché des larmes à la lecture de la Petite fille aux allumettes).
Sidi Mohamed Ben Abdallah était un monarque des mille et une nuits, volontés, alliances, lubies et… héritiers. Son monument le plus important reste encore cette ville en grès, en arar et en satin qu'il créa à partir de coques et de bicoques pour qu'il puisse troquer ses amandes, ses mules et ses esclaves contre de la verroterie, du thé et de la porcelaine. Des canons aussi dont les rares tirs n'ont pas été de l'avis des historiens de grands succès. C'était aussi un diplomate imprévisible et coriace. Il ne concluait les alliances que pour les rompre et renégocier à son avantage leur rétablissement. Il alla jusqu'à menacer Malte et déclarer la guerre à Dubrovnik. Ce n'était pas sa garde royale qu'on redoutait mais ses… corsaires. Il annonçait, autant le reconnaître, une diplomatie post-post-moderne.
En 1752, Sidi Mohamed signa un traité avec les Danois les autorisant à s'installer à Santa Cruz (Agadir). Sitôt qu'ils se mirent à fortifier leur place pour se protéger contre les corsaires, il les soupçonna de vouloir prendre leurs aises sur son territoire, prit d'assaut la forteresse et fit prisonniers ses occupants, réduits dans les mœurs de l'époque au rang d'esclaves du roi. Puis Sidi Mohamed dépêcha, dans sa grande sagesse diplomatique, son conseiller juif Samuel Sumbel auprès de Frédéric V pour négocier les conditions de leur libération. Sumbel ne devait pas être mauvais négociateur même s'il devait payer d'une oreille – tranchée – ou d'un œil – crevé – je ne sais quels conseils malvenus. En 1767, le traité de paix entre les deux royaumes garantissait au Maroc une cinquantaine de canons, des gros cordages, le bois nécessaire pour construire des frégates, une lourde somme et peut-être la bâtisse branlante au fond de la rue.
Les notices touristiques en parlent comme du siège du premier consulat jamais ouvert à Mogador. Ce serait le consul brésilien – d'où sortait-il celui-là ? était-il l'initiateur inspiré de la plantation des araucarias dans la ville ?! – qui aurait entamé les travaux, poursuivis et achevés par le consul danois Georg Höst, auteur de plusieurs ouvrages sur le Maroc. Le plus intéressant est que ces mêmes notices signalent que le consulat danois a été fermé et la bâtisse offerte au monarque marocain deux ans seulement après son inauguration – la même année que la conclusion du nouveau traité de paix. Ce qui invite à croire que sa cession n'était qu'un article dans la rançon consentie au monarque marocain qui considérait les cadeaux comme un gage de bonne volonté diplomatique (sinon le consul n'aurait pas installé ses quartiers dans un riad hors de la ville).
La présence danoise à Mogador aurait été plus éphémère que réelle et l'on doit attendre l'arrivée en 1969 des doux rêveurs de la paix universelle, séduits par la sérénité des lieux, l'ouverture en 1988 par l'un d'eux, Frederik Damgaard, de la première galerie de Mogador et son rôle déterminant dans la renaissance artistique d'Essaouira pour en retrouver trace. Damgaard se sentit du reste un devoir de traduire en français les ouvrages de son compatriote, Georg Höst : « L'Histoire de l'Empereur Sidi Mohamed Ben Abdallah » et « Relations sur les Royaumes de Marrakech et Fès de 1760 à 1768 » dans lesquels je promets de me plonger sitôt que j'aurai pris ma retraite à Mogador.
Je ne vais tout même pas me séparer de vous sans vous dévoiler qui était le pauvre hère contre le mur. Je ne vais pas me dérober, je passe pour pour tenir mes promesses littéraires. Cela ne me coûte rien, cela ne vous dira presque rien. C'était le Kierkegaard de Mogador. Il était célibataire, solitaire, grincheux, acerbe et avait une liaison illicite avec la… Qendisha. Il n'était pas moins écartelé que le Kierkegaard danois et ne savait à quel vent se vouer. Sinon le Kierkegaard de Mogador (pour ménager les partisans de la théologie dialectique à laquelle un Berbère de mon engeance ne comprend rien) alors le Diogène de Mogador. Vous devez me croire – à moins de me soumettre des hypothèses plus séduisantes et glorieuses…

