CHRONIQUE DE MOGADOR : LA MORT DU PHENIX

19 Apr 2018 CHRONIQUE DE MOGADOR : LA MORT DU PHENIX
Posted by Author Ami Bouganim

Pendant trois jours, les vents avaient été si violents qu’on avait l’impression que la ville menaçait de se déglinguer. Les portes claquaient, les verrières craquaient, les charnières cédaient. Les palmiers n’arrêtaient pas de s’écheveler et l’on déplora – un précédent dans l’histoire de la ville – la chute d’un araucaria. Les habitants restaient sagement chez eux le temps que le vent se calme. Les écoles fermèrent, les boutiques n’entrouvrirent leurs guichets que pour assurer le minimum vital, les touristes donnaient l’impression de ramer contre le vent. On attendait que les pluies viennent calmer ses gémissements et ses hurlements. Ce n’est qu’au bout de trois jours qu’il se calma sans susciter une goutte de pluie.

Dehors, une étrange poudre blanche recouvrait la ville. Les terrasses, les murailles, les tours… les rochers. On ne savait si c’était de la craie, du sable ou de la poussière. On se mit à balayer, chacun à sa porte, et la municipalité mobilisa les élèves des grandes classes constitués en cohortes de ramoneurs. Ce n’était ni un tremblement de terre ni un raz de marée ; ce ne pouvait être que la fumée émise par un volcan au large. Une fois cette hypothèse émise, Mogador commença à avoir des frayeurs. On redoutait depuis des siècles la réalisation de la prophétie d’El-Mejdoub, que ce soit Sidi Abderrahman el-Mejdoub, un vagabond mystique et poète, vivant au XVIe siècle dans le Gharb, inspirateur des Bouderbalas, ou un autre Mejdoub-Bouderbala, qui prédit dans un quatrain :

« Essaouira périra par le déluge
Un vendredi ou un jour de fête. »

Si on voulait bien mourir les bronches gorgées d’eau, on ne tenait pas à mourir asphyxiés. Les autorités redoutèrent que sitôt que l’UNESCO découvrirait qu’un volcan vagissait au large, il ne retire la reconnaissance de ce qu’elle avait reconnu, que les chaînes d’hôtel ne plient leurs enseignes, le terrain de golf ne se laisse investir par les dunes et les touristes ne boudent la ville. En revanche, les retraités pavoisèrent. Les riads retrouveraient leur vocation originelle, les prix de l’immobilier chuteraient, les Souiris, descendants de Souiris, retrouveraient leurs maisons historiques et Essaouira son loisir de se prélasser dans le vent sans plus de festivals perturbateurs et de visites officielles intempestives. Ce serait une ville pour artisans, pour artistes, pour… Bouderbalas.

Mogador ne se remettait pas de ses émotions qu’elle succomba à l’une de ces dépressions qui la plongeaient régulièrement dans une lancinante mélancolie. On ne comprenait pas comment l’on pouvait s’acharner de la sorte contre ce coin de paradis qui méritait d’être classé par les plus grandes sommités religieuses au patrimoine universel de la divinité. L’île au large, qui fermait la baie, était toute blanche et ce n’est qu’alors qu’on réalisa que la ville avait été totalement désertée par ses oiseaux. Pas une mouette, pas un goéland… pas une hirondelle. On abandonna l’hypothèse catastrophique du volcan pour l’hypothèse sacrilège immobilière : les promoteurs avaient profité de la sarabande du vent pour mettre le feu à l’île, détruisant la faune et la flore, et mieux convaincre les autorités politiques de la leur céder ! Les retraités se départirent de leur réserve et réclamèrent à cors et à cris une commission d’enquête parrainée par l’UNESCO (qui n’était nulle part plus populaire qu’à Essaouira…) pour retrouver les coupables et les traduire devant une cour de justice internationale au moins.

Les commissions se succédèrent, les polices du royaume aussi. On passa au crible tous ceux qui – un lointain jour – avaient envisagé un quelconque aménagement de l’île. On chargea la police française d’enquêter sur les menées des chaînes hôtelières qui avaient défiguré le front de mer et qui convoitaient l’île. On vérifia discrètement du côté du Palais que ce n’était pas le roi d’Arabie Saoudite ou l’Emir du Qatar qui souhaitaient se donner un énième palais au Maroc. On soupçonna les derniers hippies woodstockiens et les derniers soixante-huitards zadistes de chercher à se donner une maison de retraite modèle sur cette minuscule île solitaire dotée de plus d’un cimetière. On alerta la CIA sous prétexte qu’on soupçonnait Poutine de vouloir s’en emparer comme il l’avait fait de la Crimée. En dernier recours, redoutant que l’une des sectes rabbiniques ne se soit mise en tête d’installer un royaume maraboutique ou hassidique sur l’île vers laquelle l’on déménagerait les ossements de Rabbi Haïm ou ceux de Rabbi Nahman, on établit de discrets contacts avec la police israélienne. Mais ce n’était pas la secte de Pinto, plus vénale que sainte, qui installerait son royaume sur cette île ou la secte de Berland, plus vénielle que sacrée, qui ouvrirait sa maison close sur l’île. L’un passait pour investir dans l’immobilier à Manhattan et à Prague, l’autre ne cachait pas sa prédilection pour… Marrakech.

Sans ses oiseaux, la ville devint atone et l’on en était à se repentir de ses médisances contre les goélands. On ne pouvait s’accommoder de leur absence, on devait les ramener à tout prix. On demanda aux Gnaouas, aux Hmadchas, aux Aïssaouas de se livrer à des transes œcuméniques pour battre leur rappel. On demanda également à l’UNESCO de dépêcher ses experts pour reboiser et repeupler l’île et comme le prestigieux organisme croulait sous les mondanités, on se résigna à solliciter l’aide de Bouganim. C’était lui qui avait inventé cette histoire, c’était à lui à la dénouer. Cette fois-ci il avait médit des vents, empoussiéré la ville, raillé l’UNESCO, clamé les vices des pintoïstes, qui descendaient pourtant du Saint de Mogador, et des berlandistes, qui se revendiquaient du Saint de Bratslav… Il avait poussé sa plume sibaïesque trop loin, il lui revenait de résoudre littérairement l’énigme, à moins d’être déclaré persona non grata et interdit d’inhumation dans le cimetière marin de la ville ! Sa réponse ne tarda pas à arriver :  

« Mille ans sont passés », écrivit-il, l’air de rien, « le phénix a dû mourir. Vous n’avez rien à craindre, il renaît de ses cendres. »

On le savait timbré sur les bords, on ne le savait pas halluciné. On persista à lui demander des détails :

« Un phénix habitait l’île à votre insu, c’est Farîd-Ud-Dîn Attar qui l’y avait installé. »

Comme on persistait à ne pas comprendre, il leur fit parvenir un extrait du « Langage des Oiseaux » :

« Il a un bec extraordinairement long et très dur, percé, comme une flûte, de trous, au nombre de près de cent. Il n’a pas de femelle, et il vit isolé. Chacun de ces trous fait entendre un son, et dans chacun de ces sons il y a un secret particulier. Lorsqu’il fait entendre ces accents plaintifs par chaque trou, les oiseaux et les poissons sont agités ; les animaux les plus féroces se taisent et sont hors d’eux-mêmes en entendant ces doux accents… »

Quand il se meurt, ses plaintes attirent les oiseaux et les animaux qui viennent assister à son agonie, se prennent de pitié pour lui, perdent toute vitalité et meurent avec lui par solidarité :

« Le jour où le sang du phénix coule, et où se font entendre ses plaintes attendrissantes, est un jour extraordinaire. Lorsqu’il n’a plus de souffle de vie, il bat des ailes et agite ses plumes devant et derrière. Par l’effet de ce mouvement, il se produit du feu qui opère un changement dans l’état du phénix. Ce feu prend promptement au bois, et le bois brûle agréablement. Bientôt, bois et oiseau, tout est réduit en braise et puis en cendre. Mais lorsqu’on ne voit plus une étincelle, un nouveau phénix s’élève du milieu de la cendre. »

Les Mogadoriens choisirent de ne pas commenter ce dénouement pour ne pas médire de Bouganim dont la plume devait tarir pour qu’il lui cherche une nouvelle vitalité dans les cendres d’un vulgaire phénix. Mogador avait un monstre marin qui sommeillait dans ses abîmes, une pléthore de démons dont Mimoun des Bouchers, la Qendisha qui s’insinuait par les égouts dans les cœurs, les mauvais vents qui troublaient les esprits… Il ne lui manquait plus qu’un phénix, même si c’était celui de Mawlana Farîd-Ud-Dîn Attar !

Photo : Hassan Broumi