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CHRONIQUE DE MOGADOR : LA NOUVELLE QUERELLE DES GNAWA
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7 Sep 2020 CHRONIQUE DE MOGADOR : LA NOUVELLE QUERELLE DES GNAWA
Posted by Author Ami Bouganim

Les commentateurs s’accordaient à prédire que ce ne serait plus comme avant. Ces deux dernières décennies, Essaouira s’était donné une aura touristique. Les décors pouvaient désormais accueillir les visiteurs par dizaines de milliers, la publicité tournait d’elle-même. Elle proposait le loisir de vivre souiri, le tournis des alizés, le recueillement des araucarias, le ballet des mouettes et des goélands, l’onction des embruns. Les sites historiques, les confréries soufies, les arts surtout. Essaouira était devenue à elle seule une Andalousie atlantique, un lieu privilégié de rencontres, de célébrations, de solennités. Une salle des concerts, des bals et des délices. Elle s’était tant habituée au ballet des célébrités – de flamboyants artistes, des ministres et des ambassadeurs, de prestigieux auteurs – qu’elle n’entendait plus les litanies des mendiants. Malheureusement, ces derniers mois, elle exhalait de nouveau, plus engourdie que pétulante, les soupirs d’un radeau à la dérive. On n’avait plus vu cela depuis la grande dépression qui avait suivi la chasse aux gens des herbes et des pétales qui s’étaient insinués dans le vide laissé par les chrétiens et les juifs et avaient converti le village de Diabat en promontoire du paradis. Un misérable virus perturbait le calendrier festivalier, menaçait l’industrie riadière, renvoyait la presqu’île à ses vieux démons. Seuls les Anciens, de plus en plus rares, n’étaient pas mécontents de ce retour de la ville à sa période casanière. Sinon les plus inspirés s’interrogeaient sérieusement sur son avenir poétique.
Les plus malheureux étaient encore les Gnawa. Ces descendants d’esclaves Bambara n’avaient acquis leur célébrité musicale qu’au prix d’une atteinte à leurs pouvoirs comme exorcistes. Désormais, c’étaient des musiciens qui s’exhibaient sur les scènes du monde davantage que des chasseurs de démons. Quand ils n’étaient pas à Paris ou à Sao-Paulo, ils ouvraient un défilé de mode à Marrakech ou une rencontre œcuménique à Fès. Ils étaient devenus les vedettes de cette ville qui, depuis qu’elle avait entrevu Jimmy Hendrix et entendu sa voix briser les chaînes négrières, se posait en caisse de résonance des musiques émancipatrices. Le dernier festival avait été annulé, les restaurants et les bars qui les employaient n’avaient presque plus de clients. Les Gnawa se remirent à proposer leurs services cathartiques. Malheureusement, ils étaient déclassés à leur tour. Un peu comme les exorcistes lacaniens en France – mais ceux-là n’ont jamais guéri personne – ou les exorcistes jungiens en Suisse – mais ceux-là n’ont jamais traité qu’eux-mêmes.
Ce n’était pas leurs détracteurs traditionnels qui ne voulaient plus d’eux. Ceux-là n’avaient jamais cru ni en leurs pouvoirs thérapeutiques ni en leurs dons musicaux, ils ne s’opposaient pas à les voir mendier en pleurnichant au seuil des boutiques qui peinaient à écouler leur marchandise, ne serait-ce que pour distraire les pauvres vendeurs. Ils avaient été exorcistes, ils avaient été promus musiciens, ils deviendraient ménestrels. On ne leur concédait que le mérite de descendre des bâtisseurs et des gardiens de la ville. Ils avaient par conséquent droit à des réparations sinon à des pensions pour eux et leurs héritiers jusqu’à ce que cette ville en arar succombe aux assauts répétés d’un océan démonté (avait-on idée de bâtir une ville sur une presqu’île submersible, parcourue de vents et infestée de puces ?!).
Ce n’était ni les Hamadcha ni les Aissaoua qui ne voulaient pas d’eux. Ils leur en voulaient toujours de les avoir laissés dans leurs zaouïas à se briser le crâne et à contenir les démons alors qu’ils paradaient sur les scènes les plus clinquantes. Ils avaient trahi leur mission et leur vocation qui étaient de perpétuer le souvenir de l’esclavage et de traiter les possédés. Ils avaient donné aux douloureux pincements de leurs cordes des tournures sacrilèges de plaisir. Ils avaient virevolté dans les airs alors qu’ils étaient chargés de piétiner la terre pour enterrer les démons sous leurs pieds. Ils avaient posé pour des cartes postales alors qu’ils devaient garder les portes. Mais on ne garde pas rancune à des gens dans le besoin et ce n’est pas de houle qu’ils allaient vivre.
Ce n’était pas les autorités sanitaires qui ne voulaient pas d’eux. Du moment qu’ils portaient un masque, ils pouvaient sillonner la ville à leur aise, voire exercer leurs pouvoirs contre le corona. Ils réussiraient peut-être là où les meilleurs médecins échouaient. On déclarerait la ville immunisante contre le virus, rétablirait les vols avec les destinations les plus contaminées et accueillerait les parades et les concerts qui s’annulaient un peu partout en Europe. Essaouira recevrait le gratin de l’humanité et ce serait tous les jours qu’elle serait prise de transes festivalières. On organiserait même des prières pour que le corona persiste à Cannes et à Hollywood pour qu’elles déménagent leur cinéma à Essaouira. Les autorités sanitaires ne demandaient qu’à se convaincre des pouvoirs exorcistes des Gnawa. Elles déposeraient aussitôt un brevet les habilitant à être les seules au monde à déclarer une ville immunisante et à lui proposer une charte de jumelage.
Ce n’était pas Monsieur le Conseiller qui ne voulait pas d’eux. Il se plaisait dans son rôle de Grand Hôte de Mogador, à recevoir les célébrités et les sommités, poser les pierres et couper les rubans, prêcher le vivre-ensemble. Le renouveau d’Essaouira était son œuvre la plus tangible. Son souvenir restera gravé dans ses annales, son nom dans la mémoire de ses pierres. En promouvant les Gnawa, il n’avait nullement songé les détourner de leurs pratiques ancestrales mais d’étendre leur baraka au monde entier. Leur musique exercerait d’autant mieux ses vertus qu’elle conserverait des harmoniques magiques. C’était le secret de toute grande musique, ce le serait pour la leur. Il ne demandait pas mieux que de se soumettre à leur exorcisme pour prouver leurs pouvoirs, mais il n’avait pas de démons, il ne s’en connaissait pas. Il se proposait pour convoquer un colloque d’exorcistes, toutes écoles confondues, pour débattre du rôle de l’exorcisme en période de pandémie, blanchir les Gnawa de toute compromission musicale et procéder à leur réhabilitation. Il n’était plus très jeune et il avait encore tant à accomplir. La construction d’une Maison de la Musique, la conversion de la station météorologique en Institut du Vent et des casemates sous la scala du port en galerie des galeries, l’inauguration d’un service de navettes maritimes entre Santa Cruz-Agadir, Mogador-Essaouira et Mazagan-El-Jadida. Il ne désespérait pas encore de créer sur l’île le plus grand observatoire des oiseaux au monde sous l’égide de l’UNESCO, de l’OSM et de l’Académie norvégienne, et de restaurer le mellah pour en faire une cité des arts de l’avenir et un laboratoire du créer ensemble qui concurrencerait la Villa Médicis.
Ce n’était pas davantage les malades qui ne voulaient pas des services des Gnawa. Les malheureux ne demandaient qu’à se rétablir, retrouver le goût et l’odorat, connaître l’amour, continuer de répandre leur semence philosophique et lire « A la recherche des démons perdus » de Si Rifaï Antawen des Beni Chougrane près Mascara. Ils n’en pouvaient plus de vivre repliés sur eux-mêmes, les sens rabougris, ils avaient besoin de recevoir les insinuations du vent et de se laisser bercer par les marmonnements des vagues. Or ils ne percevaient rien et passaient des nuits blanches à tenter de ranimer des désirs éteints et à ramoner des romances minées par le virus.
C’étaient les démons qui ne voulaient pas d’eux et ils ne manquaient pas une occasion pour dire qu’ils n’allaient pas se laisser exorciser-concilier par de vulgaires musiciens qui avaient bradé les rites de l’exorcisme sur de misérables scènes de spectacle. Les cordes cassaient, les peaux crevaient, les crotales se disloquaient, les voix s’enrouaient. Les patients sortaient de leurs séances encore plus possédés qu’auparavant. Les démons étaient convaincus que les auditeurs qui se trémoussaient, gesticulaient, entraient en transes à leurs concerts étaient possédés par leur musique davantage que libérés par elle et ils ne toléraient pas cette pernicieuse concurrence orchestrée par ceux censés les représenter. Soit on soigne, soit on divertit ; soit on exorcise ; soit on possède.
Les Souiris n’avaient pas besoin de cours savants de démonologie et de thérapie ethnologique pour comprendre que les difficultés que rencontraient les Gnawa à renouer avec leurs pratiques étaient d’origine démoniaque et qu’ils n’avaient d’autre choix que de partir pour une tournée de désintoxication musicale par les pistes du Souss sinon du Maroc. De Sidi Mogdoul à Sidi Kaouki, de la zaouïa Tijanyya à la zaouïa Naciria. Malheureusement, cela n’apaisa pas les démons qui persistaient à s’acharner contre eux, si terribles que les Gnawa avaient besoin d’un maître-exorciste pour les réconcilier avec eux. On mobilisa le cheikh des Hamadcha qui ne s’échina toute la nuit pour lever les sortilèges qui pesaient sur ses confrères que pour terminer, sanguinolent et le crâne en bouillie, à l’hôpital. On mobilisa le cheikh des Aissaoua qui égorgea un taureau sur la place de l’Achoura, le dépeça de ses mains nues, le débita en morceaux, les distribua aux mendiants et passa la nuit dans sa carcasse. On mobilisa le cheikh des Regraga qui rallia sur sa jument blanche la porte de Doukkala à la porte de la Mer et accomplit sept tours autour de la zaouïa des Gnawa. En définitive, on sollicita l’intervention de Bouganim, maître es démons littéraires. On s’attendait à une cérémonie kabbalistique particulièrement obscure et percutante, il recommanda le remède le plus scandaleux jamais prescrit dans l’histoire des lettres ! Il recommandait de jeter dans un chaudron un œil de lézard, un pied de grenouille, le duvet d’une chauve-souris… un « foie de juif blasphémateur », « un nez de Turc » et le « doigt de l’enfant d’une fille de joie mis au monde dans un fossé et étranglé en naissant » et de laisser mijoter le tout jusqu’à l’obtention du résidu qui servirait à la préparation d’« un charme puissant en désordre ». Celle-ci devait se faire en chantant :
« Esprits noirs et blancs
Esprits rouges et gris,
Mêlez, mêlez, mêlez,
Vous qui savez mêler. »
On s’indigna d’autant plus qu’il proposait aussi de verser dans le chaudron un kilo de chloroquine moulue avec des amandes d’arganier et d’inviter Raoult à présider la cérémonie de préparation. On envisageait de se désabonner, de bouder ses chroniques et de le laisser mariner dans son chaudron quand le critique de cinéma attitré de la ville, Si Tehbel Terbeh, qui donnait des conférences sur le tournage d’Othello, réalisé par Orson Welles, produit par Orson Welles et avec la participation d’Orson Welles, l’accusa de sordide plagiat indigne d’un Souiri puisqu’il empruntait ses remèdes au « Macbeth » de Shakespeare…
Photo : Collection Hassan Broumi

