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CHRONIQUE DE MOGADOR : LA PLACE DES HIRONDELLES
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19 Jun 2018 CHRONIQUE DE MOGADOR : LA PLACE DES HIRONDELLES
Posted by Author Ami Bouganim

C'était sur cette place que je retrouvais les hirondelles le soir, sur le seuil de la synagogue de la Casbah, la plus grande et cossue de la ville, dans l'attente du bedeau qui arrivait chargé d'un lourd trousseau de clés. La place est plantée d’un vaste hévéa qui résonnait de jour et de nuit de pépiements. Ils ne s’arrêtaient que lorsque l’horloge dominant la place se mettait à sonner « pour l’unique plaisir de se faire entendre ». Je ne venais pas tant pour prier que pour écouter et suivre le ballet des hirondelles. C’était encore la plus éloquente des prières, elle présentait l’insigne mérite d’être exaucée sitôt prononcée et écoutée.
C’était une ville sanctuaire avec ses quatre moquées fondatrices, dont celle de la Casbah. Une dizaine de zaouïas perpétuaient le souvenir de saints et abritaient des écoles coraniques. Une trentaine de synagogues, dont certaines accueillaient des écoles rabbiniques, rivalisaient de litanies et de nostalgies. L’église franciscaine, installée hors des remparts, signait la présence chrétienne et une église presbytérienne constituait comme un monument silencieux aux activités de l’Eglise anglicane à Mogador. On s’était comme accordé à taire les sourdes et troublantes tensions qui couvent sous les houleux rapports entre les trois monothéismes. Les minarets répandaient leur appel, les cloches battaient le rappel et les bedeaux racolaient les derniers membres des quorums pour des services religieux qui donnaient l’impression de se débander sitôt entamés.
Chaque chœur avait son Dieu et je ne sais à ce jour si c’était alors le même Dieu. Celui des musulmans était chez lui, celui des chrétiens étranger, celui des juifs clandestin. Malgré les charmes de cette presqu’île, je ne pouvais m’empêcher de me demander ce que ce dernier faisait en exil. Je comprends que la nostalgie ravaude les accrocs dans la mémoire, je la pratique volontiers, c’est la plus insigne de mes vertus juives. Je n’en préconise pas moins de la dissuader de se mêler d’histoire. Sinon elle la corrige tant qu’elle nous interdit de cerner les perturbations qu’elle laisse derrière elle, comme celles liées au départ impromptu des juifs et à leur re-dispersion à travers le monde. Ce n’était ni le bon voisinage de tous avec tous ni l’hostilité de tous contre tous, et s’il était une symbiose elle était avant tout de misère et d’insécurité plutôt que de recueillement et d’échange.
Les liturgies respectives convergeaient tout naturellement dans l’Andalus qui était l’hymne commun aux Juifs et aux Arabes. Les musulmans ne connaissaient pas l’hébreu, les juifs l’arabe et même David Elkayyam, la proue poétique du mellah, se désolait de ne pas connaître la liberté d’inspiration qu’autorisait l’arabe littéraire et il en était réduit à couler sa composition hébraïque dans les suaves moules poétiques de l’Andalousie. On chantait peut-être ensemble, on échangeait peut-être des plateaux le dernier soir de Pâque à l’occasion de la Mimouna, ce n’était pas pour autant une petite Andalousie, on ne se disputait ni ne dialoguait. Je ne sais du reste si la Mimouna porte le nom d’un saint ou d’un démon. Je veux croire que cette soirée permettait aux juifs de s’accommoder de leur déchéance millénaire et de proroger d’un an leur contrat d’exil au Maroc. Je veux croire encore que c’était pour les musulmans une manière de s’accommoder des démons juifs comme de voisins juifs. Les juifs, n’en déplaise aux rares communistes repentis et militants de l’indépendance du Maroc, adhérèrent massivement aux Lumières de la France véhiculées par l’Alliance Israélite Universelle. Dans un passage d’anthologie, Edmond Amran El Maleh dénonce subtilement l’engouement de ses coreligionnaires pour la France. Ils auraient pris la France pour une sainte sinon pour le Messie, réservant à ses représentants la formule – « Haoua ja idawina, le voilà venu pour nous guérir » – dont ils célébraient leurs saints :
« … il arrive, il arrive, les guetteurs aux fenêtres annonçaient son arrivée, émoi, effarement, affairement fébrile, la fête, le mariage, la circoncision se vidait de sa joie de son sang d’amitié et d’affection, on recevait qui ? la France protectrice, ce très quelconque chef des services municipaux, contrôleur civil, commissaire, méprisant arrogant, parfois aimable condescendant, peu importe on le mettra à la place d’honneur bien visible, la France rayonnante, on le gavera de gâteaux de thé de mets royaux dont il n’a jamais connu le goût dans sa vie mesquine avare sordidement économe et, quand il rentrera chez lui, il ironisera sur l’accent des Juifs sur les couleurs criardes sur le ridicule de leur hystérie de leur manière de parler ! » (Parcours immobile, André Dimanche, 2000, p. 229).
Les hirondelles retrouvaient leurs nids dans les crevasses et passaient le printemps à s'insinuer dans les ruelles et à arracher des gazouillis aux caoutchoucs. Elles nichaient également sous les toitures et nul ne songeait détruire cette garniture qui était encore la plus suave calligraphie de la ville. Je ne m'arrachais à leur concert que pour retrouver Dieu. Or la synagogue était parcourue de souris qui reliaient librement la chaire sainte à l'arche sainte et je redoutais tant qu'elles ne rongent les rouleaux saints que je ne comprenais pas pourquoi Dieu ne sévissait pas contre ce sacrilège des sacrilèges. Depuis, je n’ai cessé, je crois, de poursuivre, pour reprendre Baudelaire, un « Dieu qui se retire ».
C'est pour cela que je trouve plus attachant aujourd'hui de parler de l’hirondelle. Elle est plus éternelle que l'homme, pour la simple raison qu'on ne se distingue pas entre l’une et l’autre. De tous côtés qu'on tourne la tête, c'est la même. L'an passé, c'était elle ; l'an prochain, ce sera de nouveau elle. C'était la même avant ma naissance, ce sera la même après ma mort. L'hirondelle ne meurt pas ; elle se réincarne en hirondelle. Tout ce qu'on en dit serait beau et elle ne chercherait ni à le démentir ni à le corriger. L'hirondelle jouit d'une popularité particulière chez les philosophes taoïstes en quête d’icônes pour un loisir de vivre qui ne s'encombrerait ni de questions creuses ni de vains soucis. Ils la considèrent comme l’oiseau le plus sage, créature du Tao, s'inscrivant le plus élégamment dans sa trame. Tchouang-tseu disait d’elle : « Elle n'arrête jamais ses regards sur un endroit qui ne lui convient pas. Même quand elle laisse tomber une graine, elle s'enfuit en l'abandonnant, tant elle craint les hommes. »
Je ne parle de l'hirondelle que parce que je ne sais rien d'elle, qu'elle veille sur mes souvenirs d'enfance, paraphe cette place de son vol et que mon Dieu a volontiers des ailes… d’hirondelle.
Photo : Collection David Bouhadana.

