The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LA PORTE DU VENT
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3 Jun 2018 CHRONIQUE DE MOGADOR : LA PORTE DU VENT
Posted by Author Ami Bouganim

Des langueurs matinales de l’océan à ses embruns crépusculaires, la ville baignerait dans l’envoûtement. Ces vagues de tous côtés, ces assauts écumant contre les rochers, ces violentes caresses de la muraille. Les pleurs des goélands pour se séparer des morts du jour, leurs rires pour saluer les naissances. Les répliques du muezzin à l’horloge et de la criée aux sirènes des chalutiers. Les litanies coraniques, les psalmodies des mendiants. Un dikhr dans une zaouïa, un moussem dans une autre. C’est une ville en transes silencieuses, contenues par son légendaire souab.
Son principal exorciste reste encore le Vent. Il aurait ses humeurs selon les saisons et les jours et gare à qui le contrarierait, le braverait ou tenterait de le détourner. Il s’invite à travers les lézardes qu’il ne cesse d’élargir, les fenêtres dont il arrache les volets, les verrières dont il brise les carreaux. Il ne s’est pas tôt calmé, s'improvisant chorégraphe des mouettes, qu’il se lève de nouveau, harassant les oiseaux qui décrètent la grève et restent sagement sur leur île. Les habitants ne se remettent pas de leurs émotions qu’ils assistent à de nouvelles bourrasques qui s’acharnent contre les palmiers qui s’en tourmentent et les araucarias qui en frémissent. Djalâl ad-Din Rûmi disait : « Seul Dieu sait de quoi l'arbre parle avec le vent. » Ce vent-là s’insinue jusque dans les méninges, du moins habiterait-il toujours les miennes, les aérant régulièrement des billevesées auxquelles je m’accroche pour tenter de percer les mystères de ma présence. Je ne sais quels phénomènes lunaires ou océaniques le provoquent, je sais seulement qu’il me donne le vertige sitôt que je m’avise de parler de lui.
Ferdinand Marie Sandillon était un nom célèbre dans la première moitié du XXe siècle. Protecteur convaincu se doublant d'un Franc-maçon, il lança je ne sais combien de périodiques dont « L’Étincelle », « Le Réveil de Mogador », « La nouvelle Tamusiga ». Il présida la Chambre de commerce et d'industrie, le Syndicat d'initiative et du tourisme, le Club de Mogador. Il était membre de la commission municipale, du conseil d'administration du Crédit agricole du Sud du Maroc, de la Société française de sauvetage et de secours aux naufragés. Il chercha le site le plus exposé au vent pour installer une minoterie. On l'appelait « le moulin de Sandillon » et, je ne sais pourquoi, cela rime dans mes souvenirs avec « la chèvre de Monsieur Seguin ». Déjà dans les années 50, le moulin était hors d'usage et se dressait en monument délabré au Protectorat.
Or c'est ce lieu qu'un promoteur a choisi pour bâtir l'un des riads les plus grands de la ville. Derrière les baies qui donnent sur l'océan, les vagues livrent leurs assauts contre les rochers : « Seul un Souiri peut dormir dans ce riad sans passer la nuit en cauchemars et sans craindre un raz de marée. – Cinq étoiles ?! Cinq blâmes, oui ! – Qui a délivré le permis de construire ? – Sûrement les pots-de-vin. – Il vente tout le temps et les embruns humectent les lieux en permanence. – Ils ont installé une piscine sur la terrasse, c'est très dangereux, pour le personnel comme pour les clients. – Ce n'est pas le seul hôtel à proposer à ses clients de tituber dans le vent. » C'était dit sur ce ton de siba qui n'a pas totalement disparu de la région et craquèle, par-ci, par-là, les convenances les mieux établies et brave les pouvoirs les plus occultes.
J'ai passé une nuit de tempête dans le riad de Sandillon. C’était, je dois le dire, d’un sommeil houleux. Je ne savais pas si les rochers résisteraient, si la baie ne céderait pas. Ne serais-je pas né dans la coque d'une bâtisse adossée à la muraille et n'aurais-je pas été bercé par les mugissements du vent, j'aurais probablement déserté les lieux pour le parc de la Mouette où l'on passait la nuit à la belle étoile sitôt que la très lointaine réplique d'un tremblement de terre se déclarait dans notre neurasthénie. On comprend que Sandillon ait installé une minoterie à cette croisée des vents, mais pourquoi, Dieu des vents, un riad ?! On souhaitait peut-être proposer des émotions souiries asli sous la bannière publicitaire : « Partagez le quotidien nocturne des Souiris du temps où leur ville se limitait à la presqu’île, un sommeil assailli par les vagues et habité de démons. Les prix sont indexés à la violence du vent et comprennent le service aux rochers chargés de contenir les vagues et les dissuader de prendre d’assaut les lieux. »
Je m’intéresse auprès de mes correspondants à la porte située à proximité du riad : « Elle donne sur la mer », répond l'un. « Derrière la porte, échouent les vieux meubles de la ville », complète l'autre. C'était la porte de la Mer, précise Abdelmajid Mana qui me raconte que les Gnaouas, qui ont leur zaouïa à côté, l'empruntaient pour aller sacrifier coqs et poules présentant les couleurs des djinns sur le rocher connu comme Sidi Bouricha. C'était du temps où les dévots noirs de Sidna Bilal avaient encore des pouvoirs guérisseurs et chassaient la Qendisha qui passait pour habiter cette porte. Aujourd'hui ils ne seraient pas même capables de mener des représailles contre la direction du riad pour récupérer leur porte.
Cela dit, ne boudez pas ce riad. Pour une ou plusieurs nuits. Pour connaître les émotions presqu’insulaires qu’aucun riad ne vous proposerait avec autant de virulence. Pour vriller avec le vent et dormir sous le creux de la vague. Pour en recevoir la révélation que j’attends vainement de lui, le salaire auquel j’aurais droit pour chanter ses louanges alors qu’on n’arrête pas de décrier ses retournements. C’est le vent qui remua mon berceau, ce sera lui qui bercera ma tombe.

