CHRONIQUE DE MOGADOR : LA SEVE DE L’ENFANCE

16 Aug 2018 CHRONIQUE DE MOGADOR : LA SEVE DE L’ENFANCE
Posted by Author Ami Bouganim

Je suis né dans une ville où les cerfs-volants n’ont pas de fils qui risquent de s’emmêler et de provoquer leur chute, ce sont des goélands planant dans le vent, aiguillés par les regards des enfants. Une ville où l’on pêchait au mouchoir les minuscules poissons dans les cavités des rochers pour renouveler régulièrement nos bouteilles-aquariums. Une ville où l’on cherchait des messages dans les bouteilles échouées sur la plage. C’était une ville qui balançait au rythme de ses marées, résonnait du tintement de son horloge et se mobilisait au cri du muezzin, sinon c’était le pépiement permanent des oiseaux. Les mouettes et les goélands n’étaient pas aussi nombreux et impudents, c’étaient des canaris, des rouges-gorges… des hirondelles. C’était du temps où Prévert était le poète de cette ville qui s’accommodait volontiers de son ennui et où le vent roulait les jours comme les perles d’un chapelet.

Les jeux revenaient avec les saisons de l'année. La rentrée des classes était de billes pour lesquelles nous percions des trous dans les allées des parcs et elle se concluait par une braderie générale qui s’étendait progressivement à toute la ville, revendant nos sacs de billes aux marchands qui nous les avaient vendues et qui nous les proposeraient un an plus tard. Les billes étaient suivies des emballages de chewing-gums pliés en deux que nous faisions basculer en tapant de la main sur le sol et qui finissaient comme confettis taillés d'un commun accord et dispersés aux quatre vents. Puis on s'emparait des petites toupies taillées dans des souches d'arar autour desquelles nous entourions une ficelle et que nous jetions en tirant sur la ficelle pour la faire tourner le plus longtemps possible. La saison des noyaux d'abricot se terminait avec l'apparition des premières chenilles que nous déposions dans les minuscules boites des éponges qui nous servaient pour effacer nos ardoises et que nous tapissions de minuscules brindilles dans l'attente de la voir s'envelopper d'un cocon duquel sortirait le papillon. Les cinq pierres suivaient, tantôt composées d'osselets, tantôt de galets ou de coquillages que nous ramassions sur la plage. Les allées se proposaient en tapis pour nos quilles. La saison des timbres ne cessait de revenir et c’était pour nous l’occasion d’exhumer nos albums pour nous assurer qu'aucun n'avait perdu ses dents et troquer dix timbres français contre un timbre hongrois. Sinon c'était sur la chaussée que nous tracions les parcours de nos marelles en craie de couleurs. Nos jeux, le soir dans la rue, le samedi, dans les jardins, le dimanche sur les scalas, étaient d’autant plus délicieux que l’école se proposait, avec ses bancs et ses tabliers, ses maîtres et leurs baguettes, comme des prisons où l’on bâillait d’ennui dans l’attente de la cloche récréative.

Notre parc des jeux s’étendait à la ville. Ses canons étaient nos chevaux de bataille. La scala de la casbah était le château où se livraient les combats les plus acharnés, même si nos pistolets ne tiraient que de l’eau et nos épées n’étaient que de bois. La scala du port se proposait en repaire de corsaires. Dans nos jeux de ballon les arbitres étaient les policiers. Sitôt que Bambara, grand et gras, paraissait en équilibre instable sur son vélo, nous nous dispersions et si par malheur nous lui abandonnions le ballon, il descendait royalement de son vélo, le rangeait contre le mur ou le couchait sur le sol, sortait son légendaire poignard recourbé et prenait un malin plaisir à l’éventrer. Il relevait sa bicyclette, se hissait tant bien que mal sur la selle et poursuivait sa tournée content de lui. Il nous savait planqués derrière les portes ou juchés aux fenêtres d’où nous suivions les sévices infligées au ballon. Il prélevait une minuscule lamelle du ballon meurtri qu’il rangeait dans son portefeuille et les mauvaises langues racontaient qu’il percevait une commission pour chaque balle déchirée des deux ou trois vendeurs de jouets qui avaient les vitrines les plus merveilleuses et désuètes au monde. Je n’ai jamais compris pourquoi il était « interdit de jouer au ballon dans la rue » dans une ville où les seuls véhicules étaient les camions d’amandes et les rares cars qui perturbaient la sereine harmonie, livrée à la garde des araucarias, que la baie communiquait à la presqu’île.

Sinon la ville battait au trot des chevaux qui tiraient leurs calèches. Parallèlement à la rue des Amandes, le Mechouar, qui n’avait comme sentinelle que l’horloge souvent déréglée, servait de quai aux coches qu’on assimilait à des « calèches ». Ils étaient noirs avec des sièges rouges. En principe, ils n'accueillaient pas plus de cinq passagers. Deux sur le siège couvert, deux sur la banquette lui faisant face et un à côté du cocher. Elles étaient attelées soit à un jeune et pétulant cheval, soit à deux rosses qui peinaient à tirer. Pour se rendre de la rue des Amandes à l'école, il ne fallait pas plus de dix minutes à pied d'un pas flâneur et réticent. En calèche, cela prenait un plantureux instant d'éternité. Le long de la rue du Caire se prolongeant, à travers la porte du Lion, sur la route encadrée à gauche par le chemin des écoliers planté d'araucarias, à droite par le rivage planté de palmiers. La calèche prenait à gauche par la rue de la Poste pour s’engager tout de suite à droite dans la rue de l'Eglise. Les écoliers n'avaient pas plus de deux riels pour une course qui coûtait un dirham environ. C'est dire que quatre écoliers s'entassaient dans le landau, trois se pressaient sur la banquette, un ou deux étaient accroupis sur le plancher, deux juchés à côté du cocher, deux en équilibre instable sur les marchepieds… et c'était sans compter les deux ou trois resquilleurs qui se relayaient sur la barre à l'arrière. Les chevaux désespéraient de l'intervention de la police quand ils passaient devant le commissariat situé dans la rue du Caire.

Une fois l'an, le cirque – un vrai ! – investissait la ville et installait ses chapiteaux sur la Grand-Place. Tout le monde le boudait sous prétexte que les Souiris étaient trop pieux, studieux et sourcilleux pour délaisser leurs lectures coraniques ou bibliques en faveur de vulgaires numéros de prestidigitation, qui n'abusaient personne, ou d'acrobaties, qui ne valaient pas ceux des Ouled Ahmed ou Moussa ; tout le monde ne s’en rendait pas moins au cirque pour se distraire de ses lectures coraniques ou bibliques et changer un peu des Ouled Ahmed ou Moussa. Les Souiris n'avaient d'autres loisirs que les cercles de conteurs sur le terre-plein de la porte de Marrakech entre les cimetières musulmans et le terre-plein de la porte de la Prairie entre les cimetières chrétien et juif. Le cinéma de la Scala également qui donnait encore plus de films en noir et blanc qu'en couleurs. Les Souiris poussaient même le péché jusqu'à se rendre à plusieurs reprises au cirque qui pratiquait l'entrée au détail et réclamait un prix d'entrée pour chaque attraction. Une semaine, ils allaient voir les tours de prestidigitation qui culminaient dans l'élévation d'un mannequin qui ne présentait d'autre mérite que de rester belle même quand elle planait endormie dans les airs, l'autre, ils allaient assister aux ébats d'une autre mannequin partiellement dénudée avec un boa – les Souiris, prudes et austères, ne seraient jamais laissé tenter par un spectacle présentant des connotations pornographiques de quelque nature que ce soit !

Sitôt que nous étions assez grands pour rallier les scouts, c’était à notre tour de partir à la découverte du Maroc. Les longues marches sous la neige de T(i)oumliline à Aïn Leuh sans même un anorak d’hiver ou les explos d’été, nous repérant à la boussole, d’Immouzzer à Ifrane en passant par le Cèdre Gouraud où il nous était enfin permis de marquer une pause pour panser nos ampoules aux pieds. En hiver, nous passions nos soirées autour de la cheminée de la célèbre abbaye à accorder nos chœurs et à combattre le sommeil ; en été, nous passions une semaine au moins à construire des tables « sans clous », de rondins fixés les uns aux autres avec des cordes et des chevilles, que pour les briser et en embraser le plus grand feu de camp de notre enfance, la deuxième semaine à tisser des hamacs qui n’étaient prêts que la veille de notre départ pour un camp volant qui nous conduisait, en car et en train, à Volubilis, Meknès et Tanger ou Marrakech, Ouarzazate et Zagora.

Rassurez-moi, mes vieux amis, dites-moi que les scouts continuent de suivre leur chemin dans les étoiles, que tous ces jeux n'ont pas disparu, qu'on continue de les pratiquer dans les cours de récréation et les parcs de jeux, loin des écrans, des caméras, des tablettes, des cellulaires, qu'ils ont été classés au Patrimoine Ludique de l'UNESCO...

Photos : Collection David Bouhadana.