The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LE BALLET DE L’ALLIANCE
L’Alliance Israélite Universelle (A.I.U.), créée en 1860 à Paris par de bonnes et généreuses âmes, se donnait pour vocation de soulager les misères des juifs persécutés en Orient. En parallèle, elle se proposait de les régénérer intellectuellement et moralement un peu partout dans les communautés du bassin méditerranéen, « de Khorramchahr en Perse à Mogador en Occident ». Mogador résista longuement avant de se mettre à son école. Les deux premières tentatives échouèrent lamentablement. Les rabbins ne voulaient pas d’un enseignement séculier. Le mellah n’abritait alors que de misérables hadarim, des classes localisées pour la plupart dans les synagogues, où des maîtres millénaires, la barbe mitée, un œil lucide et l’autre brouillé, faisaient réciter à de squelettiques enfants en haillons les prophéties bibliques de lait et de miel en échange d’une promesse d’écolage dont les parents ne pouvaient s’acquitter. Stella Corcos, fondatrice d’une école pour filles où l’enseignement était dispensé en anglais, résistait vaillamment aux pressions de Paris de passer au français. Mogador comptait encore une école anglophone pour garçons qui, par beaux jours, ne réunissait pas plus d’une trentaine d’élèves de tous âges et niveaux. Elle était dirigée par un certain Bendahan qu’on disait de Gibraltar, courtier, interprète et secrétaire d’Elmaleh, président tout-puissant de la communauté juive, qui cumulait les titres et menait une lutte picaresque contre Stella Corcos pour la présidence de l’Anglo-Jewish Association. Bendahan passait plus de temps au port que dans son école.
L’Alliance ne pouvait renoncer à cette haute place du commerce international ni résister aux pressions de la délégation française qui cherchait à améliorer ses ancrages dans la ville. Elle était alors dirigée par Auguste Baumier, né en 1823 à Marseille, qui laissa sa marque sur la ville, dès ses débuts consulaires comme drogman à partir de 1846 et sous son long « consulat » de 1866 à 1875. La maison de France était devenue, grâce à des aménagements extérieurs et intérieurs, l’une des plus belles résidences de la ville, dont les réceptions étaient particulièrement prisées. S’intéressant au Maroc, Baumier ne cessa de publier des études sur divers thèmes et d’encourager ses compatriotes, dont des médecins, à mener des travaux de recherche.
En octobre 1888, l’Alliance dépêchait dans la ville deux personnages, Haym et Benlolo, dont on ne savait s’ils étaient missionnaires, donquichottesques ou simplement… allianciers. Tous deux venaient de Tanger qui se prenait alors pour la plaque tournante du monde. A l’instar des grands artisans de l’œuvre de l’Alliance, Haym était né à Constantinople en Turquie. Il avait roulé sa bosse en Orient, notamment dans l’école d’agriculture de Mikveh Israël qui était destinée à devenir la pépinière des nouveaux colons, avant d’être muté au Maroc. À Mogador, il s’attendait à être reçu en grand civilisateur, on ne remarqua pas même sa présence. Il ne trouva ni logement pour lui-même ni local pour son école. Il réussit néanmoins à réunir un comité dont il confia la présidence à… Elmaleh.
En digne représentant de l’Alliance, Haym commença par se brouiller avec tout le monde et en premier lieu avec… le président de son comité, qu’il accusa de veulerie mogadorienne, le consul de France, d’antisémitisme gaulois, les protecteurs du mellah, de mégalomanie britannique. Ses démêlés avec l’agent consulaire de France, Naggiar ou Naggar, devaient être dithyrambiques pour qu’il étale sa haine – en termes raciniens ! – dans ses missives au siège parisien de l’A.I.U : « Non ! Grosse vipère ! Ne sais-tu pas que lorsqu’on tient sous le talon la tête d’une bête de ton espèce aussi dangereuse, il n’y a qu’à appuyer le pied et écraser ferme pour en expurger tout le venin. » Ses relations avec Stella Corcos, quoique correctes, ne furent pas dénuées de jalousie : « La représentation, commencée à six heures », commentait-il la revue de 1891, « s’est terminée vers dix heures, et l’on a ensuite dansé jusqu’à deux heures du matin... Mais Mme Corcos a dû, pour les préparatifs et les répétitions, négliger complètement son école pendant deux à trois mois. »
En définitive, Haym installa son établissement dans les locaux qui abritaient l’entrepôt de Bendahan, au deuxième étage d’une bâtisse dont le rez-de-chaussée servait d’entrepôt – l’ancien commissariat de police de la rue du Caire reliant la nouvelle porte des Lions à la porte de l’Horloge. Les élèves se partageaient les mêmes classes, voire les mêmes bancs. Plus tard, il emménagea – victoire de l’Alliance contre la Mission ! – dans la Maison Guinzbourg, le siège des Anglicans qui s’étaient donnés pour mission de convertir les juifs de Mogador. En 1891, on ne sait trop pourquoi, Haym quitta Mogador pour les colonies juives du Baron de Hirsch en Argentine, cédant sa place à un certain Benchimol. Ce dernier ouvrit une seconde école au mellah, qui dispensait un enseignement rabbinique émaillé de rares et occasionnels cours de français. En 1902, l’Alliance s’était si bien implantée à Mogador qu’on lui reprochait – accusation rituelle – de déjudaïser les juifs sous prétexte de les civiliser. Sa responsabilité fut même incriminée dans une trouble histoire de... rage : le chien de Benchimol, courant librement les rues, avait pris le temps de mordre deux enfants avant d’être abattu et comme l’une des victimes avait succombé à la rage, on expédia la seconde, accompagnée de son père, au Comité central de l’Alliance avec une lettre, où le gentil Taourel, successeur de Benchimol, reconstituait les circonstances du malheureux accident.
Dès lors, les instituteurs de l’Alliance n’allaient cesser de se relayer dans la ville. Ils venaient en général de Turquie ou de Grèce, via Paris où ils faisaient leurs classes pédagogiques à l’École Normale Israélite Orientale située dans le XVIe arrondissement pour les hommes et à Versailles pour les femmes. Certains se contentaient de passer, laissant derrière eux un sillage de scandale ; d’autres succombaient aux charmes câlins « de ce galet blanc battu par les flots ». C’était souvent leur premier poste et l’on sentait les Lumières illuminer leurs vessies pédagogiques. En octobre 1915, un instituteur du nom de Djivré décrivait son entrée dans la classe en des termes solennels sinon historiques : « Ce fut d’un pas ferme, non sans avoir au préalable envoyé un sourire aux enfants que je me dirigeai vers le pupitre, notre trône à nous instituteurs... » Six mois plus tard, il était chargé de l’école du mellah à la place du vieux rabbin qui la dirigeait. En l’espace d’un mois, il intégra près de cent cinquante élèves supplémentaires, venus visiblement des hadarim et des yéchivot rabbiniques dispersés dans le mellah. Il tenta de mettre de l’ordre et de l’hygiène dans le nouvel établissement, luttant contre « le triste tableau de ces centaines de déshérités qui, privés d’air et de lumière, mènent chez eux une existence déplorable ». Il harcelait les maîtres, « vieux et impotents », qui arrivaient en retard, s’absentaient pour aller prélever leurs honoraires auprès des parents, prenaient leur thé en classe et recouraient systématiquement à « la verge au pouvoir magique ». Djivré distribuait des bons points aux meilleurs élèves parmi les plus jeunes et des livres aux meilleurs parmi les plus âgés. Il dépistait la teigne et parquait les teigneux dans les synagogues. Malheureusement, lui aussi tomba amoureux, et d’une belle Tangéroise, puisque, conformément au règlement qui liait ses instituteurs, les obligeant à informer Paris de leurs succès et échecs, émois et désarrois, il écrivit à l’Alliance en date du 29 mai : « J’ai l’honneur de vous informer que je suis fiancé à Mlle Ovadia, votre adjointe à Tanger. Je sollicite votre haute et bienveillante approbation. Je prie le Comité central de bien vouloir nommer Mlle Ovadia à Mogador à la première occasion. » Le 10 août, ne pouvant plus tenir, il... déserta son poste : « J’ai l’honneur de vous informer que pour des raisons de santé je cesse mes cours d’autant plus que la communauté est appelée à évacuer vers le 25 de ce mois l’école du mellah. Je pars pour Tanger. » Les institutrices, elles, ne s’acclimataient pas à l’ambiance de Mogador. Elles ne toléraient ni les manières guindées de la casbah ni les mœurs vulgaires du mellah. Elles n’en supportaient surtout pas les vents, à l’instar des Mlles Savariego de Bulgarie et Atalon de Salonique qui, selon leur directrice de Bayonne, prenaient « comme prétexte le vent pour ne pas venir à l’école ».
En 1919, se retrouvèrent à Mogador, venant de Tripoli, les Lévy, Maïr et Allégrina, pénétrés l’un et l’autre de l’importance de « l’action régénératrice de l’Alliance », pour diriger respectivement l’école de garçons et celle des filles. Les deux établissements étaient situés dans des locaux vétustes que les commissions d’hygiène ne cessaient de déclarer insalubres, particulièrement l’école des filles, installée – provisoirement – au-dessus d’un entrepôt d’huile duquel s’élevaient des relents qui donnaient des vertiges aux élèves et des nausées aux institutrices. Sitôt en poste, Allégrina se lança à la recherche d’une bâtisse plus appropriée. Stella Corcos voulait bien louer ses classes, désormais vides, mais elle réclamait un loyer exorbitant « pour quelques malheureuses chambrettes en ruine que l'architecte a déclarées inhabitables ». En 1925, Allégrina emménagea – toujours provisoirement – dans les anciens baraquements de l’ambulance municipale, situés hors des remparts, contre lesquels s’acharnaient les vents et que menaçaient les vagues. Deux ans plus tard, des pluies diluviennes arrachèrent la toiture : « Terrifiées, mais fidèles à leur poste », écrit Allégrina, « directrice et adjointes ont fait un effort héroïque pour tranquilliser, consoler et retenir dans les classes les élèves qui toutes n’avaient qu’une idée : s’enfuir vers la maison, retrouver le cher foyer si doux alors que nous semblions toutes abandonnées du genre humain au-delà de ces remparts protecteurs qui abritent si bien Mogador. » Puis, les sauterelles succédèrent aux pluies et les épidémies aux sauterelles.
En définitive, grâce au soutien du consul de France, une école – une vraie ! – fut inaugurée en 1932. Elle portera le nom d’Auguste Baumier, « Bienfaiteur du Mellah ». Elle accueillit les filles d’un côté, les garçons de l’autre, et servit la communauté israélite de Mogador jusqu’au début des années 70.

