The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LE BARDE JUSTICIER

Dans les années 20, Mogador connaissait deux Judex au moins. Le Judex d’Arthur Bernède, paru en 1917, relate la revanche d’un ancien bagnard qui tente de sauver son fils engagé sur une mauvaise pente. Louis Feuillade avait commis deux films très populaires, Fantômas (1913) et Les Vampires (1915), qui présentaient l’insigne inconvénient de glorifier des… criminels. Il s’attacha la collaboration de Bernède pour créer un justicier qui présenterait l’insigne mérite d’échapper aux traquenards des vilains personnages qui sévissaient dans le monde et dans ses salons. Bermède publia un ouvrage qui remporta un franc succès à… Mogador. Il ne recule devant aucune péripétie et ne montre aucun souci pour leur vraisemblance. On bascule d’un personnage chevaleresque à un personnage monstrueux, entraîné de la terreur au soulagement à travers des passages secrets, et ne tourne pas la page sans assister à un nouveau rebondissement dans une action qu’on considérerait – pour être indulgent – comme une parodie du roman classique, que ce soit Le Comte de Monte-Cristo de Dumas ou Splendeurs et misères des courtisanes de Balzac.
Le bagnard de Bernède se tourne vers le banquier qui l’a ruiné et ce dernier l’éconduit avant de maquiller son assassinat ou son suicide en accident de voiture. Le banquier reçoit alors une lettre menaçant de dénoncer son crime à moins qu’il ne verse « la moitié de sa fortune à l’Assistance publique ». La lettre est signée Judex, mot latin pour justicier. Le roman relate la revanche du justicier inconnu contre le brigand mondain qui n’a cessé d’accumuler les cadavres dans sa satanée vie. Ce dernier est présenté comme une habile « fripouille » « manœuvrant sans cesse en marge du code », un être brutal ne reculant devant rien pour parvenir à ses fins :
« Galvanisé par sa passion pour Marie Verdier, brave de toutes les luttes passées, audacieux de tous les crimes inconnus, conscient de la force indomptable que lui donnaient à la fois sa puissance acquise et sa volonté victorieuse, il s’écria :
– Maintenant, je ne te crains plus et j’accepte la lutte ! … Eh bien, à nous deux Judex ! »
Judex met ses menaces à exécution, abat le banquier, le ressuscite et le fait jeter dans une geôle tandis qu’il se pose en protecteur de sa fille qui, elle, a donné tout son héritage à l’Assistance publique, s’est séparée de son fils, s’est improvisée professeur de piano et est enlevée par une aventurière pour le compte de l’on ne sait quel mauvais marquis ou baron. On s’attache à elle, se prend d’affection pour son fils, s’intéresse à l’argot de son compagnon et s’intrigue pour l’étrange justicier et pour la symbolique – les deux pigeons blancs par exemple – à laquelle il recourt. On découvrait alors le Paris des enfants de rue comme Réglisse, des enlèvements et des libérations, des aventuriers mondains tels les démoniaques Diana Monti et le baron Moralès. On manquait tant de passion qu’on se passionnait pour le papier qui tolérait les plus sourdes passions et se permettait, dès les premières lignes, de déclarer : « C’était une haine grandiose, superbe, qui donnait à ses traits une expression de noblesse en même temps que de mystère. »
A Mogador, qui passait pour un laboratoire de surnoms, Judex est devenu celui d’Albert Lévy, hébraïsé par un chercheur israélien en Abraham Ha-Lévi. Les renseignements le concernant sont si maigres et contradictoires que l’on ne sait trop pourquoi il s’est attiré ce surnom. Je ne sais si c’était un amuseur public ou un clochard, un vide-verre ou un pique-assiette, un poète ou un barde. Sûrement un peu de tout cela. Le sieur Isaac D. Knafo, auteur d’un « Mémorial de Mogador » qui mérite d’entrer dans la bibliothèque des mémoriaux de toutes les villes glorieusement « timbrées », telles la Tréguier de Renan et la Chelm de Druyanov, en parle comme d’un conteur d’aventures. Ce qui est sûr, c’est qu’il tenait en haleine les petits auditeurs qui se réunissaient autour de lui pour écouter les récits de ses campagnes, de ses missions commandées derrière les lignes de l’ennemi, de ses expéditions punitives. Knafo écrit :
« Il s’en venait de temps à autre, entre chien et loup, tenir séance au Jardin public, à l’heure où, lassés de nos jeux agités, nous ne demandions pas mieux que de les interrompre pour faire cercle autour du personnage. Toujours en représentation, Judex jouait du chapeau, du cache-cou et de la pipe pour se donner l’air de ce qu’il voulait être, de ce qu’il croyait être, de ce qu’il était dans sa réalité intérieure, le chevalier des temps modernes, le vengeur, le justicier, le défenseur des faibles. »
Je ne sais si notre Judex avait une carte de visite, un arbre généalogique, une lettre d’accréditation consulaire ou si, comme Mangeclous, le héros céphalonien d’Albert Cohen, il détaillait ses vertus, mérites, talents, qualités et titres sur un parchemin. En revanche, on sait qu’il se présentait communément comme « ancien combattant, poète compositeur ».
Les chercheurs, volontiers hagiographes de ce côté-ci de la Méditerranée, s’accordent à le présenter comme le premier guerrier juif mogadorien depuis… la destruction de Jérusalem et la chute de Massada. Originaires de Tiznit, de Taroudant et de Tafilalet, symboliquement interdits d’accès à Mogador, ils ne se doutent pas même de la belle variété de démence que laissent les alizés dans leur sillage et tendent, dans leur manie hagiographique, à distribuer des auréoles à tous les personnages hauts en couleurs dont ils traitent dans leurs colloques internationaux au cours desquels ils se parlent davantage qu’ils ne parlent aux autres. Ils prétendent qu’engagé volontaire dans la Légion étrangère, Judex livra combat, armé d’une hachette des Aissaouas, aux Druzes dans les montagnes libanaises avant de traîner du côté de Tel-Aviv, Pétah-Tikva, Jérusalem, Alexandrie. Il rentra à Mogador et s’avisant peut-être de se marier, il sillonna les communautés du Maroc à la recherche des plus belles juives. Bien sûr, il rentra bredouille et déçu pour reconnaître – ce qui était pourtant de notoriété publique depuis toujours ! – que les plus beaux échantillons se trouvaient à Mogador. Il livra alors un combat acharné contre la Perkosa, une juive convertie au christianisme qui se proposait en modèle à ses coreligionnaires. Bien sûr, lui aussi eut une trouble histoire d’héritage que son oncle lui aurait dérobé et contre lequel il ne put rien sinon composer un chant où, tentant de le ridiculiser, il ne réussit qu’à s’attirer la compassion. Ne doutant plus de son glorieux johaïsme, ses compatriotes lui décernèrent le surnom de Judex pour saluer ses nombreux combats pour le bien public, l’équité sociale, le bien être sanitaire et… la beauté mogadorienne.
Le meilleur souvenir de Judex reste celui de ma… mère pour qui c’était un personnage dans une riche galerie de grands et petits mythomanes chevauchant des manches de balai dans le vent plutôt que des chevaux de cavalerie ou de fantasia. Un barde qui vendait ses textes à la pièce après les avoir déclamés aux marchands de thé qui passaient pour des amateurs de berceuses, aux taverniers amateurs de parodies et aux marchands de vent amateurs de… rires. C’était un interprète davantage qu’un poète. Il chantait la Marseillaise en arabe et, bien avant Gainsbourg, la parodiait sur un air de colonie de … vacances : « Allons enfants de la marmite, la bouffe est arrivée… » Ma mère entourait sa voix de tendresse berbère, de sollicitude arabe et d’angoisse juive pour conclure :
« Tu lui ressembles un peu, mon fils, il se prenait pour un poète alors qu’il n’était que mogadoresque. »
Judex reprit ses pérégrinations à travers le Maroc, peut-être en quête d’un éditeur pour la vingtaine de textes sur lesquels trônait le très dérisoire et très glorieux label : « Tous droits réservés ». Comme tous les poètes mendiants, « pauvres trouvères », il échoua à Casablanca, dépotoir des rêves et des talents, où il persistait à chanter dans les rues.
L’histoire hagiographique trahit les misères et les grandeurs de la recherche historique. Ses misères – elle raconte des histoires sur tout et n’importe quoi ; ses grandeurs – elle ressuscite les martyrs et assure une revanche aux vaincus. Dans le cas de Judex, elle réhabilite un personnage marginal qui, sans elle, serait tombé dans l’oubli. C’était Mogador qui s’était écervelée en son personnage, c’était son vent qui lui avait donné le tournis. Judex était definitely un illustre homme de plume qui répandait ses lettres, un glorieux poète qui faisait rimer les vents et les vagues, un fameux troubadour qui ne se doutait pas qu’il permettrait aux chercheurs de Tiznit, Taroudant et Tafilalet de connaître, grâce à lui, leur promotion académique. C’était l’un des bardes de Mogador.

