The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LE CHANT DES TOMBES

Cet auguste homme de près de 90 ans est un monument, son œuvre est impressionnante, sa postérité témoigne de l’ingéniosité d’une lignée qui ne laisse aucun domaine qu’elle ne prospecte, que ce soit dans les arts ou les sciences, et ne cherche à y exceller. Ses ancêtres étaient la fine fleur de Mogador, leurs descendants promettent de le rester. Ils ne sont plus à Essaouira, leurs racines n’en restent pas moins là-bas et le plus merveilleux est qu’ils sont tenus par elles comme par un titre de noblesse qui les oblige davantage qu’il ne leur accorde des privilèges. Je crois savoir de qui Asher Knafo tient sa vocation. Il compte à son crédit une revue sur le judaïsme marocain qu’il publie assidument depuis des décennies. Des romans, des études, des nouvelles. Une traduction en hébreu des fables de La Fontaine illustrées par son cousin. Un album enfin où les tombes juives de Mogador livrent leurs épitaphes en guise de dédicaces à Dieu. Son arrière-grand-père était le grand-rabbin d’Essaouira du temps où l’on redécouvrait les arts et les lettres, les synagogues résonnaient de chants liturgiques, le mellah était à sa manière un petit royaume où l’on décrassait le jour de ses misères et de ses ennuis et le vernissait de poésie. Rabbi David Knafo entra dans la mémoire juive de la ville comme une incarnation de son esprit d’ouverture et de tolérance. Asher n’a pas besoin de reconstituer son arbre généalogique, il est planté dans la mémoire des Mogadoriens qui ont conservé le souvenir des origines, d’Oufrane, où ses dignitaires choisirent le bûcher à la conversion, à Ashdod en passant par la sublime Essaouira où les Knafo passaient pour des maîtres du souab.
Le plus pétulant de la lignée serait encore Isaac Knafo. Né en 1910, petit-fils de Joseph Knafo, le lettré rabbinique le plus prolifique de la ville portuaire, auteur d’une trentaine de traités, c’est probablement l’intellectuel mogadorien le plus célèbre de la première moitié du XXe siècle. Il reçoit sa formation d’instituteur à l’Ecole Normale Israélite Orientale de l’Alliance Israélite Universelle. Pendant ses études, il s’intéresse à tout ce que Paris proposait comme théâtre. De retour à Mogador, il allie des activités socioculturelles à l’enseignement. Il n’était pas un art qui ne le tentât, de la sculpture à la peinture, un genre littéraire auquel il n’exerçât sa plume, du journalisme à la poésie, un mets qu’il ne boudât, des tripes au cumin à la cervelle au safran. Sioniste de la première heure, il communique son enthousiasme à ses proches et à son entourage. Dans les années 30, il est bouleversé par la montée du nazisme. Il rédige un texte de onze morceaux, « Les Hitlériques », pour dire ses colères et ses craintes. Il alerte ses coreligionnaires, donne libre cours à l’aversion que lui inspire Hitler, « bouffon démentiel » : « Il exhale en abois une rancune immonde / Pour propager la haine aux quatre coins du monde. » Knafo malmène le personnage, raille ses prétentions, ses vociférations, sa gestuelle. Il dénonce le sort que ses sbires réservent aux détenus :
« Mal nourris de déchets, couchés sur les grabats / Quand ce n'est pas sur le sol, dans d'infâmes baraques, / Les prisonniers fourbus que l'on torture et traque, / Doivent, le long des nuits, aux rats livrer combat. »
Knafo n’a aucun mal à convaincre ses coreligionnaires de la hideur du personnage. On ne parlait de rien moins que de « l'avènement d'Hitler au trône de Barbarie ». On se mobilise, souhaite s'enrôler, se présente aux bureaux de recrutement qui boudent les volontaires. Les Français étaient trop antisémites pour enrôler ces parias dans la glorieuse armée française, les agents du protectorat autant que les colons. Dans le mellah, on ne s'émouvait pas outre mesure. On était trop pris par la chronique domestique pour s'intéresser à l'actualité mondiale. On vivait d'expédients. De loyers des bâtisses et des boutiques. De la grâce de Dieu et de la mendicité mutuelle. On savait qu'on survivrait à cette nouvelle incarnation d'Amalek, à tous ses monstres et avatars. Amalek avait peut-être la peau dure, il ne survivrait pas à Dieu. Or Dieu était du côté de son peuple, il ne permettrait pas une nouvelle dégradation dans leur état. Ils formaient la lie de l'humanité et l'on ne pouvait rien contre elle. Sinon l'expédier dans le monde à venir pour de glorieuses retrouvailles avec les ancêtres. Hitler aurait le sort d'Amalek.
Les juifs du Maroc tombent sous la législation de Vichy. Les spoliations. La fermeture des maisons de commerce. Le numerus clausus dans les professions libérales. Les quotas dans les écoles non juives. Les harcèlements. Les brimades. Les exclusions. Les dahirs anti juifs sont établis par les services politiques du Protectorat et contresignés par les autorités locales. Knafo sillonne la ville pour récupérer ses plaquettes et les détruire. Selon un dahir du 5 août 1941, les juifs devaient remplir une déclaration de biens et la remettre jusqu'au 8 novembre 1941. Tout est consigné. Les tractations. Les alliances maritales. Les naissances. On n'avait pas le droit de chanter et de danser sans autorisation. Les cortèges funèbres étaient surveillés, ils ne devaient pas s'étendre sur toute la largeur de la route. Le comité de communauté relaie les autorités rabbiniques pour inciter leurs administrés à la réserve. Ils doivent surveiller leurs enfants pour les empêcher de piétiner les plates-plantes, saccager les arbres, lancer des pierres, tenir des propos contre les autorités civiles. Le pacha se révèle encore plus antisémite que les représentants du protectorat. Il confisque les bijoux sous prétexte qu'ils ne servent plus à rien, il interdit également aux juifs d'avoir des domestiques musulmans. Sans l'intervention du roi, il se serait déclaré Pacha-Fürher. Le rabbin Serrero collabore avec lui pour tenter de ramener ses ouailles sur le droit chemin des traditions et des commandements. Seul le vieux cheikh du mellah David Iflah (1863-1843) démissionne pour protester contre la politique de malversation. Celui-ci se passionnait tant pour la musique andalouse qu’il n’entendait pas parler d’un musicien arabe qui en détenait les secrets qu’il n’invitait chez lui pour recevoir son enseignement et qu’il rémunérait d’un lingot d’or.
Le débarquement des Américains au Maroc en novembre 1942 met fin au régime de Vichy. Les Juifs poussent un soupir de soulagement. Knafo reprend ses activités pédagogiques et socio-culturelles, reconstituant sa chorale, orchestrant les campagnes de solidarité avec les réfugiés juifs de l’Est. En 1956, il décide d’allier le geste à la parole et d’immigrer en Israël. Il s’installe au kibboutz Ein Ha-Kovech. Dans un de ses poèmes, il se justifie en ces termes : « Je fis choix du kibboutz, peut-être peu commode ; / Mais à mes yeux c’était le seul lieu saint où réside / L’Idéal qui peut encore assouvir l’âme avide. » Dans les dernières années de sa vie, jusqu’à son décès en 1979, il rédige un bulletin de liaison qu’il envoie aux Mogadoriens dispersés de par le monde. La « Lettre des Lettres », imprimée en je ne sais combien d’exemplaires sur une ronéo avec des stencils préparés par lui, évoque ses souvenirs, reconstitue les décors, les recettes, les personnages : « Mogador dont les pans blanchis comme à la gouache / S’étirent languissants entre l’azur du ciel / Et le bleu de la mer aux moirures changeantes / Sur un plateau de sable nuancé d’ocre. » Pris d’une irrépressible nostalgie pour sa ville natale, il envisage de lui ériger un mémorial littéraire. Il réunit poèmes, recettes, proverbes, calembours. Vingt ans après son installation en Israël, il restait passionnément attaché au français, comme si cette langue continuait de lui garantir cette clandestinité de l’exil qu’il ne pouvait célébrer – que nul ne pouvait plus célébrer. Très vite, il s’était posé en champion du français dans un pays où les oreilles ne voulaient pas l’entendre dans la bouche des… Maghrébins. Il tenta de sensibiliser les services culturels de l’ambassade de France à la cherté des livres et des journaux, déplora la mauvaise qualité des émissions en français de la radio israélienne, réclama l’inclusion de l’enseignement du français dans les programmes scolaires. Il constatait, consterné et blessé, qu’Israël était le seul pays au monde « qui ne soit pas de langue française où une très forte minorité vit en français… » Knafo retrouve toute sa verve pour annoncer son retour aux lettres : « Il est venu, le temps de rompre ton silence. / Que ta voix, de nouveau, résonne en tes écrits / dans la calme tendresse, ou dans la violence / des discours outrageants où s’indigne un mépris / jamais las. Dis ces mots malins où sourit / la sagesse d’un faux, mais furibond, apôtre. / D’un prophète rageur, emprunte les hauts cris. / Prends courage à deux mains, et ta plume de l’autre ! »
Le premier numéro donne tout un programme littéraire qui inclut comme pièce maîtresse un « Mémorial de Mogador ». Dans le troisième numéro, daté d’octobre 1976, Knafo lance un appel à ses correspondants – investis « détectives littéraires » – pour les inciter à collecter textes, photos, citations : « Envoyez-les moi, citez-les moi, dites-les moi ! » Il réclame « les briques et le mortier » nécessaires à l’érection de son Mémorial, « anecdotes et bons mots, cartes postales, chansons, contes, costumes, dessins et documents… géographies et guides… personnages et personnalités, recettes de beauté, de cuisine, de magie, de médicaments… » L’ouvrage était censé recueillir les informations pouvant colmater « les fissures dans une mémoire défaillante ». Dans les bulletins qui suivirent, les balades prennent la tournure de qsidot comme « Sur les vestiges du sommeil » ou « La chorale des truites ». Les lecteurs se manifestent enfin. On veut lire, se souvenir, participer… ressusciter Mogador. La lettre 14, posthume, publiée par son fils, comprend une « balade prématurée pour mes 68 ans ». C’était Facebook avant Zuckerberg, merveilleusement mogadoresque.
Le Mémorial de Mogador devait inclure un dictionnaire des expressions judéo-marocaines les plus caractéristiques, un recueil de proverbes, une anthologie de contes, une galerie de portraits, un traité des arts et des métiers. Malheureusement, David Knafo ne put mener à bien son œuvre et c’est quelque chose de l’échec d’un Walter Benjamin qu’on retrouve dans les ébauches dont son neveu et héritier symbolique, Asher Knafo, dégagea un Mémorial à… Isaac Knafo. Il s’ouvre par la carte des menus et des recettes des classes populaires qui comblaient leur misère de soupes et des classes moyennes qui trichaient avec la pauvreté en la relevant de toutes sortes d’épices. C’était le régime de la pomme de terre et du pain, de l’œuf aussi. On en consommait de « scintillantes » au plat, d’« éclatées » sur des petits pois ou des fèves, en omelettes rembourrées de pommes de terre. Knafo, je ne sais plus dire lequel, recherche l’amertume du navet autant que le goût de l’alliage d’or et d’argent de la soupe de pois chiche et de riz. La sardine est étrangement absente comme si elle n’avait pas encore découvert Mogador ou comme si l’auteur envisageait de lui consacrer un chapitre à part.
Knafo décachète les noms des produits et des plats en arabe et en berbère pour en libérer des bouquets de goûts et de senteurs et comme s’ils étaient encore les meilleures agrafes qui le rattachaient à Mogador. Il évoque au passage les personnages qui les préparaient ou ceux qui leur sont restés liés. C’est un recueil de recettes, de coutumes et de pratiques, comme casser une noix « en la pressant entre la porte et son portant ». On ne lit pas l’ouvrage sans avoir l’eau à la bouche, même si l’on se contente des titres : « … Lotte au gratin… Limande à la bretonne… Fricassée de lapins… Pain de Saumon… Canard aux olives… Tournedos aux champignons… Alose à la portugaise. » Knafo révélerait le secret de la bombance qui serait l’une des marques des Marocains en Israël. On se bourre, on savoure, on le clame. Dans cet ordre. C’est un livre de souvenirs dans le sillage de saveurs brimées par la diète par trop austère et uniforme du kibboutz.
Knafo se propose en personnage mogadoresque, le verbe haut, le geste solennel, la grivoiserie dans un œil, l’intelligence dans l’autre et les lèvres goulues. Il se présente volontiers en « raté des lettres », tour à tour triste et truculent, patriote dans l’âme, du Maroc autant que d’Israël, de Mogador surtout. Un sens de l’humour prononcé, auquel je trouve, je ne sais pourquoi, un côté rentier. Peut-être parce qu’il se nourrirait de truculences et de badineries accumulées dans un passé marocain qui se prolongeait clandestinement dans un kibboutz hébraïque ; peut-être parce qu’il forme come un pâté d’encre sous les plumes de certains Mogadoriens. Ce sens de l’humour devait caractériser tout un pan du XXe siècle où l’on s’obstinait à se délecter malgré les désastres guerriers, comme si l’estomac avait des droits rabelaisiens qui ne s’encombrent ni de la raison kantienne ni de la mauvaise conscience sartrienne. Knafo aura été heureux à sa manière pour libeller à sa femme une dédicace « où peines et chagrins sont tempérés d’humour ». Lui qui posait le poème comme le creuset de toute chose constate néanmoins, un rien désabusé, « ce n’est pas drôle d’être drôle »…
C’est d’un autre mémorial de Mogador dont vient de s’acquitter Asher Knafo en inlassable militant pour la préservation du patrimoine judéo-mogadorien en Israël. Il a fait connaître les grands poètes dont R. David Iflah, R. Haïm Afriat et R. David Elkayyam, co-auteurs du Shir Yedidot qui tresse ensemble versets bibliques et vers poétiques pour le grand délice liturgique des Juifs du Maroc, invités à devancer l’aube du shabbat par les nuits hivernales pour mieux la consoler de son exil de la légendaire Andalousie. Il est l’un des fondateurs de l’orchestre de musique andalouse d’Ashdod qui reçut le Prix d’Israël. Son grand-œuvre, « Le Chant des Pierres » a consisté à réunir un millier d’épitaphes gravées sur les tombes des deux cimetières qui se font face à Mogador : le cimetière marin avec ses couches de tombeaux (1764-1878) et le cimetière comblé avec ses entrelacs des tombeaux et ses chambres réservés aux derniers saints et saintes de Mogador. Pendant dix ans, d’une pierre à l’autre, d’une épitaphe à l’autre, il aura accompli le plus stoïque pèlerinage poétique des morts de Mogador, réunissant pierres et épitaphes dans un recueil qui se propose à la postérité en registre mortuaire célébrant les vertus des défunts. C’est la chronique poétique nécrologique de ses juifs, c’est le monument qu’ils attendaient pour être ressuscités et immortalisés. C’est peut-être un livre-cimetière, c’est aussi un livre-souvenir, un livre-épitaphe. Asher procède à une tâche quasi messianique, ressuscitant les personnages d’une saga scellée dans des cimetières longtemps abandonnés aux mouettes et aux goélands dont le ballet s’imprégnait du colloque entre les tombes. Des rabbins et des mendiants, des kabbalistes et des commentateurs, de grands amoureux de Mogador qui ne se séparaient pas d’elle sans graver une dernière déclaration d’amour destinée à Dieu, à leur compagne, à leur descendance. Ils n’étaient pas tous rabbins, ils n’ont pas tous laissé de livres. Certains cachaient un mystère pour compléter leur épitaphe hébraïque par une phrase en espagnol, en italien ou en anglais. Une galerie de personnages qui attendraient une résurrection plus romanesque dans des récits, à l’instar d’un certain Joseph Knafo, homonyme du rabbin, le premier à se rendre à Paris pour compléter sa formation d’enseignant, franc-maçon à en croire le symbole sur sa tombe. Son épitaphe hébraïque se conclut par ces termes en français : « Ci-gît Joseph Knafo, né à Mogador le 27 mars 1883, décédé à Casablanca aux bras d’un ami tendre le 27 mars 1937. » On se désole de la tragédie de Pinhas M. Toby, né en 1889, marié à une Tolédano de Tanger qui le quitte avec ses trois enfants, ne lui laissant d’autre choix que de se suicider à l’âge de 30 ans. On devine de troubles secrets derrière le cortège des émissaires venus de Palestine collecter des fonds qui succombaient aux charmes de la ville ou à l’érudition de ses rabbins. Les épitaphes traitent de la condition humaine, du sens de la vie et de la mort, des liens d’amour et des douloureuses séparations. L’une des phrases les plus courantes mentionne que le défunt « a commercé avec intégrité ». Le préfacier de l’ouvrage ramène cette expression au passage talmudique qui énonce : « Quand le défunt se présente au tribunal céleste, on lui demande : « As-tu commercé avec intégrité, as-tu fixé des moments pour (l’étude de) la torah, t’es-tu acquitté de la reproduction ? » » (Shabbat 31a).
Ce livre participe d’une tâche messianique, il ressuscite les morts en reproduisant le salut dont leurs proches les munissaient pour mieux se présenter à Dieu. C’est la chronique de la communauté, sa chronique bibliographique aussi. On ne pensait qu’à laisser un livre pour mieux s’inscrire dans la geste herméneutique qui entoure Dieu de ses commentaires et mériter de se présenter à lui non tant sous leur nom que sous le titre de leur… testament. Ceux parmi les rabbins qui n’ont pas laissé de livres assuraient à l’instar de ce maître : « J’enseigne à mes élèves ce qu’ils mettront dans leurs livres. » Knafo a inclus des portraits d’ascètes, de marchands, d’orfèvres, d’aventuriers blanchis par les épitaphes sur leur tombe. Des messages soigneusement tressés que seuls des maitres tels Asher Knafo et Chalom Eldad décodent en ramenant chaque expression à son verset ou à son midrash. On maitrisait l’art du pastiche et c’est l’érudition des deux auteurs qui permet de resituer chaque expression dans son contexte, détricotant sur le papier ce qui a été douloureusement et laborieusement gravé sur le marbre. On ne lit pas ce livre autant qu’on pélerine entre ses pages et ses photos.

