The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LE CHARDONNERET DIPLOMATE

Ah ! Macnin ! Macnin ! Chardonneret ! Le célèbre, sémillant et habile conseiller, plus ou moins officiel, d’un ou de deux monarques. Que ne raconte-t-on pas sur lui ? Quels crimes ne lui impute-t-on pas ?! Aventurier au service de l’Empereur des Maures ! Juif barbaresque rompu aux marchandages, aux détournements et aux extorsions ! Conseiller plénipotentiaire autoproclamé ! Le plus grand maître du vent de sa génération. Pourtant les frères Macnin – je ne sais combien – étaient des Valeureux ! Les plus magnifiques ! Les plus mogadoresques ! Les historiens s’emmêlent tant les pattes et brouillent tant les lignées qu’on ne sait d’où ils étaient originaires, avant Marrakech bien sûr, dont ils avaient hérité la légendaire gouaille, quand ils étaient à Essaouira et quand à Londres, quand ils représentaient le roi et quand leurs intérêts. Ils seraient morts sans laisser de postérité – du moins mâle comme il se doit – et en laissant des dettes un peu partout en Europe. A Gibraltar, Londres, Livourne, Amsterdam. Bah ! plutôt laisser des dettes que des textes et mener en ce monde une vie comblée que d’attendre une reconnaissance de la postérité ! Mais je vous perds, je me perds. Retournons donc aux Macnin ! Comme disait Baba Zouek, le grand philosophe de Mogador, auteur d’un traité sur le fakisme littéraire, le ridicule philosophique et le charlatanisme ethno-el-hbel qui, comme chacun sait, préconise comme maxime : « Thebel terbeh » ou dans la langue di hadak Molière : « Qui joue gagne ». Leurs détracteurs les écartent d’un revers de la main : les Macnin, clament-ils, n’étaient ni des aventuriers ni des diplomates, mais des… des charognards travestis en chardonnerets !
Du temps de sa splendeur, Mogador était un super-port. De l'amande, de la plume d'autruche, de la gomme arabique. Il n'était pas un jour – disons une semaine pour ne pas être repris par les historiens dénués de tout sens littéraire – où l'on ne débarquait ou embarquait des palots de marchandises. Cent-cinquante km et trois jours seulement de mulet la séparaient de Marrakech où siégeaient le roi et sa cour. Les caravanes royales avaient une courte distance à traverser, elles couraient moins de risques. Les historiens racontent que Mogador était la première ville cosmopolite au monde, kalak. D'Orient et d'Occident ; d'Afrique et d'Asie. C’est plus convaincant, y semhli Si Monsieur André, que du « vivre ya’ni ensemble », surtout sous Moulay Yazid qui soignait ses sévices contre les juifs et les chrétiens. C'était aussi le royaume de la puce, la plus coriace au monde, qui résistait à toutes les tentatives de la chasser, et l'on raconte qu'il n'était pas un Mogadorien, qu'il soit de souche, d'alliance ou de passage, qui ne tressautât – au subjonctif ! – sous leur assaut. Sans distinction de race, de religion, de rang social ou de statut commercial. La publicité, elle disait : « La puce souirie, c’est le meilleur aiguillon contre la sieste. » Parole de Souiri !
Les Macnin étaient parmi les premiers tajjer es-sultan qui, me dit-on, auraient trouvé place sur les murs de la Maison de la Mémoire, du Souvenir, de la Pensée, de l’Histoire… khlass Dar Dakira. D’une manière ou d’une autre. Presque tous. Benjamin, Walter, n’aurait pas aimé ce sacre des puissants et encore moins des commerçants. Il aurait réclamé des portraits des petites gens aussi. Le bedeau de la synagogue qui avait un œil brouillé et une jeune femme aussi belle qu’attardée. Le rabbin vitrier comblé par le vent s’acharnant contre les carreaux des verrières. Le tenancier de la taverne qui proposait son eau-de-vie avec le gazouillis de ses canaris et de ses chardonnerets. Le crieur qui sillonnait la quarantaine de synagogues le shabbat pour faire lecture des ordonnances du comité de communauté. Une ou deux sages-femmes qui l’étaient par l’esprit autant que par l’habileté à mettre au monde les Fils du Vent. La galerie des enseignantes de l’Alliance qui ne passaient pas par Mogador sans braver le vent et briser les cœurs. Mais ce Benjamin, Walter, berlinois et baudelairien, douarli el-rass, m’a tourné la tête. Pour la retrouver, revenons aux Macnin. J’en ai repéré deux ou trois au moins, L’aîné, me semble-t-il, était Méïr (1760 ? - 1834), de son vrai nom Meir Ben Abraham Cohen, qui dirigea son commerce à Mogador jusqu’en 1799. Il avait des succursales à Marseille et à Londres où c’était son neveu, Salomon Sebag, marié à une Montefiore et père d’un futur Lord, qui dirigeait les choses.
En 1799, Macnin se rend – pour la première fois ? – à Londres. Il aurait été de la cohorte de grands commerçants qui désertèrent la ville où sévissait la peste bubonique sur l’Aurora et deux autres bateaux. Il laissa ses biens et son commerce à son frère, Salomon (à moins que ce ne soit Mas’oud, mort en 1832). On ne sait s’il était représentant de Moulay Suleiman (1793-1822) par la volonté du prince ou par sa propre volonté, ce qui est sûr c’est qu’il était son négociant. Les Anglais redoutaient tant l’expansion du mal mogadorien qu’ils lui interdirent de débarquer sur le sol anglais et le Valeureux marina dans son vinaigre sur son bateau, avec ses collègues, son équipage et ses marchandises, pendant six à huit mois. Il avait beau protester de sa bonne santé, se réclamer du sultan, crier à l’incident diplomatique, menacer de représailles commerciales, les Anglais ne s’émouvaient pas des gesticulations de ce mauresque barbaresque se disant sépharade. Ce n’est qu’après avoir débattu de la question au parlement qu’ils autorisèrent les hommes à déménager sur d’autres embarcations pour une période de quarantaine de deux semaines. L’Aurora, de même que deux autres bateaux, sont dragués au large, incendiés et coulés pour noyer le mal bubonique. Macnin est indemnisé et autorisé à s’établir à Londres où, persistant à se poser en représentant de l’Empereur alors qu’il ne l’était vraisemblablement que du gouverneur de Mogador et de son frère, il entreprend de développer les relations commerciales entre les deux royaumes. Quand Moulay Suleiman découvrit un trou de la bagatelle d’un demi-million de dollars dans ses recettes, il fit arrêter le gouverneur de Mogador et Salomon Macnin qui servait d’intermédiaire avec son frère. Les deux détenus arrivèrent vite à un accord à l’amiable avec le sultan qui les relaxa et les chargea en 1808-9 d’acquérir l’équipement militaire nécessaire pour assurer la protection des ports du Maroc dont un « brig cutter equipped with twelve brass canons ». Les demandes du sultan devaient être si exorbitantes et les pressions exercées sur Macnin si insistantes que ce dernier se retrouva en… sur le carreau en butte à ses nombreux créanciers.
Le destin de Macnin rebondit en 1817 avec la nomination comme gouverneur d’Essaouira de Moulay Abd er-Rahman le fils de Moulay Suleiman. On ne devait être ni vautour ni chardonneret pour miser sur lui et sur son avenir. Macnin regagne Essaouira et se lie avec lui. Son pari n’était pas mauvais. Sitôt sur le trône, en 1822, souhaitant s’ouvrir davantage que ses prédécesseurs sur l’Europe, Moulay Abd er-Rahman (1822–59) ne trouva personne mieux que Macnin pour prendre en charge le commerce extérieur du royaume. Il lui concéda l’exclusivité sur l’export des produits en bois transitant par Tétouan et Tanger, lui ouvrit le port de Tit pour le commerce des céréales et plaça le port de Mazagan sous son autorité. Il se retrouva, de quelque angle qu’on le considère, en charge de l’ensemble du commerce extérieur du Maroc. C'était dans les premières décennies du XIXe siècle, les années les plus actives et industrieuses de Mogador. On n’arrivait pas au roi, d’Amsterdam ou de Londres, sans passer par lui. C’était comme ça ! C’est ce qu’on raconte, c’est ce que je veux croire, c’est ce que vous devez croire si vous continuez de lire cette chronique. En 1823, Sa Majesté nomme Macnin ambassadeur quasi universel du Maroc pour le commerce extérieur auprès des nations chrétiennes avec mandat de nommer des représentants consulaires partout où il le jugerait bon. Ni plus ni moins. Il conduirait les tractations diplomatique, ya’ni el-bee ou sra, ses achats et ses ventes à partir de Londres. Mais celle-ci ne lui avait pas oublié ses dettes, insinuant qu’il serait arrêté sitôt qu’il se présenterait de nouveau en Angleterre. Il n’en débarque pas moins en 1827, muni d'un dahir royal qui le faisait Ambassadeur de S. M. l'Empereur des Maures – cette fois-ci pour de vrai ! – auprès de S.M. le roi d'Angleterre. Il avait ses lettres d'accréditation, authentiques ou truquées, comme tout ce qui sortait de Mogador, les plumes d’autruche qui étaient de faisan, les amandes dites mêlées (douces et amères), les mules pour les Etats-Unis d’Amérique et les surplus d’esclaves de Tombouctou qui pour avoir enduré la puce souirie au cours de leur transit par Mogador n’ont pu qu’être parmi les animateurs de l’émancipation des esclaves qui ont bâti le nouveau monde davantage que les ancêtres de dak el-bghel qui occupe en ce moment la Maison blanche. De quelque côté que l’on considère le personnage de Macnin, il avait la bénédiction de Moulay Abd ar-Rahman, du moins avait-il les animaux de rigueur pour présenter ses lettres de créance : une douzaine de chevaux, trois hyènes, cinq servantes et… l'inévitable lion de l'Atlas que l’Empereur plaçait dans toutes les ménageries des cours européennes. Macnin prit avec lui sa harqa zamuriyya, la tunique que les grands négociants recevaient des mains du roi. Il la conservait sous verre, ne l’en sortant que pour la revêtir à l’occasion des rares invitations qui ne lui parvenaient pas.
Le valeureux devait passer près de quatre ans à Londres à attendre d’être reçu par le Foreign Affairs. Il passait ses journées à prier et à soigner ses bêtes, à repousser les requêtes de ses créanciers aussi. On le considérait comme persona non grata sans le déclarer, on ne le chassa pas pour autant. On ne voulait s’aliéner ni les Berbères ni les Maures. Macnin attendit patiemment que ses bêtes meurent – que l’épidémie de peste qui sévissait au Maroc disparaisse aussi – pour rentrer servir le gouverneur d’Essaouira… Il mourut à Marrakech. Le Valeureux défraya tant la chronique mercantile de Mogador que celle-ci choisit d’oublier le personnage et – suprême disgrâce – de le classer comme… Marrakchi.
Macnin était un personnage haut en couleurs. Les plus indulgents font de lui un homme du grand monde, polyglotte, cosmopolite, grand marchand comme l’on dit grand seigneur ; les plus sévères, un intrigant, un aventurier, un escroc. Il poursuivait la richesse, honnêtement ou malhonnêtement, les honneurs, mérités ou immérités. C’était un juif de cour, de loin plus que de près, avec ses vices et ses vertus, ses mérites et ses torts. C’était l’un des derniers juifs du Maroc à se reconnaître en la nacion sépharade qui transcendait alors les nationalités. Depuis les Sépharades se sont laissés naturalisés, comme anglais, hollandais, marocains, voire orientalisés, comme… israéliens. En définitive, je ne sais pas plus que Schroeter ou Chetrit qui étaient les Macnin, mais ils étaient visiblement aussi roués l’un que l’autre et méritent assurément d’entrer à Dar Dakira. Parce que la Mémoire n’est pas que d’honnêtes personnages.

