CHRONIQUE DE MOGADOR : LE CONSERVATEUR DES BABS

19 Jul 2017 CHRONIQUE DE MOGADOR : LE CONSERVATEUR DES BABS
Posted by Author Ami Bouganim

Mohamed Bouhedda (الله يرحم) était enseignant, sculpteur, musicien, poète, intellectuel. Il avait son atelier au-dessus d'un four dans une bâtisse entre la porte de la Prairie et les Chebanat. On montait un escalier qui donnait sur une cour encombrée de rochers de grès dont on se demandait comment les vagues les avait roulés jusque-là. Un escalier intérieur, participant de l'échelle, conduisait à un salon suspendu recouvert de tapis et encadré de matelas posés à même le sol. C'est là que tard dans la soirée, après s'être longuement entretenu avec le vent sur la terrasse, Mohamed accueillait ses amis musiciens pour des festivals hebdomadaires. On trouvait des chanteurs aussi, toutes confréries confondues, qui enchaînaient des ksidat inconnues. Tic-Tac, neveu du grand et célèbre Badani, maniait du luth, du oud et de la derbouka avec d'autant plus de virtuosité que son ébriété l'arrachait aux contingences d'un âge de plus en plus ingrat. Il détenait l'un des titres de noblesse les plus prisés à Essaouira depuis qu'Orson Welles avait tourné son Othello dans ses décors : celui de figurant principal, peut-être en hallebardier, peut-être en musicien.

Mohamed travaillait sur cinq et dix rochers à la fois. Il n'avait ni plans ni esquisses, il s'en remettait aux nervures de la pierre, s'emparait de ses ciseaux et de ses marteaux et s'acquittait de sa prière. Il ne terminait jamais, il n'avait pas cette prétention. C'était la roche qui lui intimait les soins qu'elle réclamait jusqu'à ce qu'elle conclût d'elle-même : « C'est bon, tu peux disposer. » Je crois qu'il avait la hantise de cette sommation qui lui annonçait qu'il allait devoir ranger l'œuvre dans une des remises autour de la cour, chercher un acheteur digne d'elle, la placer en dépôt chez un ami.

Parallèlement Mohamed s'intéressait aux portes de la ville et aux armatures des seuils construits en grès pour contenir le vent et les vagues. Mogador était – est toujours – un labyrinthe de galeries de porches et ces derniers sont encore les monuments les plus immuables de cette ville où ni les éléments ni les humains n'entameraient la sobre noblesse du grès. Mohamed s'était donné comme mission de les restaurer. Il courait les pouvoirs publics, il ne demandait pas d'argent pour lui, il le demandait pour le Bab. Sitôt qu'il avait obtenu une subvention, il se dépêchait d'ériger un échafaud de fortune sur lequel il se décarcassait jusqu'à la tombée de la nuit. Il aurait souhaité trouver un mécène qui comprît que « de la restauration des portes dépend l'ouverture du cœur ». Hassan Broumi, qui aurait contracté de lui son engouement pour les portes, me disait que « c'était un grand petit homme qui traversait la ville comme le vent sur son grand vélo ».

Un jour, Mohamed m'entraîna pour une nouvelle tournée des porches. Il se postait devant eux comme s'il en avait été le conservateur, il évitait de les franchir. Son œil averti décelait les motifs les plus infimes qu'il commentait pendant de longues minutes. Il me conduisit enfin devant cette porte arrière de l'ancien garage de la Compagnie Marocaine des Transports et c'est désormais devant elle que me souvenant de lui je me recueille. Ces vers des 'Quatrains' d'Omar Khayyâm me viennent alors aux lèvres:
« Il y avait une porte à laquelle je n'ai pas trouvé la clef.
Il y avait un Voile à travers lequel je n'ai pas pu voir.
On y chuchotait un instant sur Moi et sur Toi,
Il m'a semblé… et puis plus rien ni de Toi ni de Moi. »

J'aurais volontiers demandé aux autorités souiries de poser sur cette porte une plaque, provisoire, comme toutes les plaques commémoratives, qui promettent une éphémère éternité aux sites et aux hommes. Elle serait dédiée à ce pionnier de la restauration des portes et perpétuerait son souvenir jusqu'à la disparition de la dernière mouette qui l'a connu. Mais cet hommage sur Facebook est peut-être plus sûr, mon ami, qu'une plaque que le vent arracherait, que les collectionneurs de souvenirs déroberaient, que l'aménagement des lieux réclamerait… qu'une nouvelle plaque recouvrirait. Bouderbala était notre héros commun. Je reprends ce propos qu'il dédiait à Kafka dans son testament:
« Tu piétines devant la même porte, attendant qu’on t’invite à entrer. De l’autre côté, ce serait le monde à venir. On a beau te répéter que la porte est condamnée, tu persistes à vouloir l’emprunter. Tu ne connais pas d’autre attente, tu ne t'entends qu'à celle-là, et tu passes ta vie à travailler, rêver et prier à son seuil. Puis un jour, la porte s’ouvre par miracle et tu réalises qu’elle mène à ... »

Photo : Collection David Bouhadana.