The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LE DERNIER BABA

Dans sa prédilection pour la nuit, Abdel Mouzi (Souiri) a immortalisé ce croisement dans ma mémoire avant qu'il ne soit investi par les touristes. Dans ce pâté de bâtisses se trouvaient trois synagogues qui rivalisaient, se répondaient et se complétaient. La plus populaire ne désemplissait pas, des premières lueurs de l'aube jusque tard dans la soirée. Sitôt qu'un nouveau quorum de dix fidèles se constituait on entamait un nouveau service. L'Aurorale pour le matin, l'Offrande pour l'après midi et l'Ensoirement pour la tombée de la nuit. La plus prestigieuse, calquée sur une synagogue de Manchester, résonnait de vocalises portugaises et espagnoles qui donnaient à l'exil marocain le liséré du Guadalquivir.
Chacune des trois synagogues avait ses couleurs, ses notables, ses rites, ses airs, son chantre attitré et ses habitués. En revanche, elles partageaient les mêmes toilettes publiques. Celles-ci émettaient des relents qui entamaient les odeurs de laurier, de cédrat et de cire qui se dégageaient des sanctuaires. Ce sont précisément ces relents qui m'accueillirent lorsque la porte de la prestigieuse synagogue s'ouvrit au bout d'une bonne demi-heure de tambourinements alors qu'on m'avait assuré qu'elle ne s'ouvrait même plus à Monsieur le Conseiller. C'était avant que ce dernier ne s'attelle à sa restauration.
Je voulais savoir qui méritait le titre de Dernier juif de Mogador – pas les revenants qui étaient partis et revenus, avaient acheté une maison de villégiature ou de retraite, étaient entre Paris et Essaouira – mais celui qui était resté contre vents et marées sans craindre ni les représailles des oiseaux ni celles des vents rancuniers. On me parla de Baba, on m'orienta vers son repaire. Il ne consentit à tirer les verrous, ôter les calles, ouvrir les cadenas, démêler les chaînes que pour me couvrir d'invectives. Il me prenait pour un messager de ses cousins ou du conseiller alors que je ne l'étais de personne sinon de Baudelaire par journées de spleen, de Celan à mes moments d'abattement et de Char pour les belles embellies. Quand il épuisa toutes ses invectives (on devrait établir un dictionnaire universel des invectives en dix volumes et réserver deux ou trois tomes aux mogadoriennes) et qu'il vit que j'avais bel et bien les lignes taillées par le vent, les traits brouillés par les ans, les mains sobres et qu'il découvrit que j'étais immunisé de naissance contre ses invectives, il entrouvrit la porte pour me permettre d'entrer. C'était un colosse de grès que les vagues avaient fini par briser sans le soumettre pour autant. Les relents émanaient de mes souvenirs et d'une bassine qui le servait pour ses besoins.
Pendant des décennies, il habita la demeure du Saint, veillant dans la limite de ses moyens à l'entretien des lieux. Il était pêcheur, il avait du mal à vivre. Il avait sa mère et sa sœur à charge. Quand les pèlerinages sur le tombeau du Saint reprirent et que ses cousins et neveux se mirent à débarquer à la tête de riches délégations, ils l'expulsèrent de la demeure. Il choisit de se réfugier dans la synagogue la plus prestigieuse d'où l'on menaçait maintenant de le chasser pour la restaurer : « Pourquoi êtes-vous resté ? » Il me lorgna de son regard oblique de diabétique en passe de devenir aveugle : « Je suis resté pour conserver le souvenir du Saint. » Il se prenait pour le conservateur du Mérite.
La deuxième fois que je lui ai rendu visite, il s'est montré plus avenant. Je me suis dit qu'il se montrerait plus loquace. Il me raconterait ses aventures et mésaventures, ses débauches et repentirs, ses piétés et sacrilèges, ses bonheurs et déboires. Mais j'ai trouvé dans son débarras un étrange personnage, sorti des limbes de ma mémoire. C'était un revenant, qui hantait la ville en revenant, s'accrochant aux vestiges d'un récit que les Souiris étaient de plus en plus rares à partager. En principe, il eût dû avoir cinquante ans de plus que moi, mais il avait mon âge ou j'avais le sien. Il se prétendit « retraité » et je trouvai ce terme si désuet dans cette ville à la retraite que je l'ai aussitôt rangé parmi les somnambules qui vivent sur leur… nostalgie. Il prétendait qu'il assistait Baba dans son glorieux combat depuis deux ou trois ans, classait précieusement les lettres de doléance, les copies des procès-verbaux des esclandres (il a bien dit « esclandres »), les attestations médicales, les témoignages des voisins. Il se proposait d'écrire un livre sur Baba et il cherchait encore un titre qui restituerait la gloire et la déchéance de cette ville qui n'avait cessé de connaître des hauts et des bas dans l'entente et la mésentente entre ses communautés, le récit de ses consonances et dissonances musicales, la chronique des dialogues et disputes entre les oiseaux, de même que dans les démêlés des arbres avec le vent (les silences des araucarias, les échevèlements des palmiers, les intrigues des caoutchoucs). Je me suis dit que pour détenir toute cette documentation et pour avoir accompagné si longtemps Baba, le livre où je me proposais de mon côté d'enterrer mes souvenirs ne rivaliserait jamais avec le sien. Il n'avait ni portable ni mail. Je me suis contenté de son nom. J'attends son livre.
Le rabbin Moshé Cohen, « le dernier enfant juif à être né à Mogador », consacre sa vie à la publication des écrits des sages érudits de Mogador. De retour d'un pèlerinage au Maroc, il m'a dit qu'il avait retrouvé Baba au Home des Vieillards de Casablanca où échouent les derniers héros et conteurs de l'histoire juive du Maroc. Il l'aurait assuré qu'il se souvenait de moi, il me transmettait ses salutations. Je n'ai pas osé demander des nouvelles du revenant et de son livre. Il aurait découvert qu'on n'écrit pas un livre pour désenchanter ses lecteurs…
Photo : Abdel Mouzi (Souiri)

