CHRONIQUE DE MOGADOR : LE DERNIER DES SEBTIYYIN

6 Oct 2021 CHRONIQUE DE MOGADOR : LE DERNIER DES SEBTIYYIN
Posted by Author Ami Bouganim

Le vieux Sheikh n’était ni ménestrel ni musicien pour recevoir une invitation à donner une représentation à Paris. Il réunit ses trois assistants pour leur traduire l’étrange courrier en arabe, en tachelhit et en bambara. Quoique celui-ci fût nommément destiné au Groupe Gnaoua du Mellah, ils restèrent persuadés qu’il était destiné au maâlem Bilal qui dirigeait le Groupe Gnaoua de la Casbah. Ce dernier avait accompli des dizaines de tournées, en Europe, en Amérique, en Afrique bien sûr. C’était régulièrement qu’il accomplissait des classes de highlife au Ghana, de candomblé au Brésil, de stambali en Tunisie. La musique afro-américaine n’avait aucun secret pour lui, il ne cessait d’enrichir son répertoire. Il était si réputé qu’il ouvrait ou clôturait les festivals devant des dizaines de milliers de spectateurs. En revanche, le Groupe Gnaoua du Mellah restait confiné au périmètre d’Essaouira. Ses membres, armés de crotales et de tambours, menés par le Sheikh qui pinçait laconiquement les cordes de son guembri, procédaient régulièrement à la tournée des boutiques et des médersas pour chasser les mauvais esprits, les mauvais calculs et les weld-el-Qandisha et comme nul ne doutait des vertus de leur tournée, on proposait au nouveau conseil municipal de les déclarer exorcistes patentés de la ville et de leur allouer une pension mensuelle pour leurs vieux jours. On rémunérait bien la police, gardienne soi-disant de l’ordre public, il n’était aucune raison pour ne pas indemniser ces gardiens contre les nuisibles, les invisibles et les menées de la Qandisha. Ils ne quittaient Essaouira que pour des incursions dans les villages et bourgades des alentours. Sinon on n’avait besoin d’eux ni à Marrakech qui passait pour cultiver ses démons plutôt que pour les chasser ni à Casablanca qui s’était tant chargée de démons qu’on ne pouvait plus rien pour elle. Le Sheikh décida de porter lui-même l’invitation au maâlem Bilal :

« Ce doit être pour toi, c’est pour une prestation télévisée en France. »

Le maâlem scruta longuement l’invitation avant de la restituer à son collègue :

« Ce ne peut être moi, je suis représenté par le meilleur agent musical en France et de plus je n’ai jamais entendu parler de ce Centre Darieux d’Ethnopsychiatrie, je suis dans la musique, c’est toi qui es dans la démonologie.

– Elle ne peut être pour moi, protesta le Sheikh, personne ne me connaît à l’étranger et se douterait-on de mon existence qu’on se garderait de m’inviter. »

Essaouira comptait une petite poignée de troupes Gnaouas. Trois à cinq selon les saisons, les emballements de la musique et, ces deux dernières années, les restrictions sanitaires. Les deux maîtres ne s’aimaient pas plus qu’ils ne se détestaient, ils étaient sur deux registres différents. L’un était résolument et irrémédiablement dans la musique, l’autre résolument et passionnément dans l’exorcisme. L’un était maître de la percussion et du pincement gnaouas, s’illustrant dans l’art de provoquer la possession de son public, l’autre maître de la chasse aux démons, exorcisant ses malheureux patients. Le maâlem, rompu aux tractations musicales, n’eut aucun mal à convaincre son collègue que l’invitation était bel et bien pour lui. On s’en assura en écrivant à l’agent musical qui répondit aussitôt :

« Je n’ai été saisi d’aucune demande et dans la situation sanitaire actuelle il n’est prévu ni tournée ni festival. Ce centre Darieux me parait des plus douteux, il n’a pas de site internet et son téléphone est sur répondeur automatique. »

Le covid avait porté un rude coup aux festivals qui croisaient les musiques du monde.

Un jour, on vit débarquer un petit homme chauve, le visage pincé barré d’une moustache grisonnante. Il portait un costume trois pièces à carreaux gris, un large foulard de tissu à pois vert noué autour d’une chemise rose, des chaussures vernies blanches. Il semblait sortir d’un cirque plutôt que d’un centre de recherche. C’était le très célèbre professeur Ignace Pitoun, grande sommité de l’ethnopsychiatrie en Europe. Son nom était connu des lettrés de la ville, les titres de ses nombreux ouvrages aussi. Il était d’autant plus intéressant qu’il se réclamait d’Elias Canetti et traitait des cas de possession collective, volontiers théologico-politique, comme des cas de possession individuelle. Le brave chercheur, aussitôt surnommé Nimbus, descendit au très prestigieux et désuet Hôtel des Iles et demanda à se faire conduire au domicile du Sheikh dans le Mellah. Plutôt que de se protéger d’un masque sanitaire, il se fit devancer dans la rue par le porteur d’un encensoir qui répandait des effluves de harmel. C’était bon contre les démons, ce le serait contre les virus, les microbes et leurs variants. Il ne cachait pas qu’il n’était venu – lui qui boudait les colloques – que pour convaincre le Sheikh de répondre à l’invitation du centre qu’il présidait. Ils se rencontrèrent au domicile de ce dernier à trois reprises pour des entrevues de six heures chacune. Le Sheikh était né au mellah, parmi les juifs, avait grandi avec eux et l’on racontait qu’il avait fréquenté l’école rabbinique pendant les vacances pour parfaire son instruction œcuménique. On le considérait volontiers comme le gardien des sebtiyyin que les juifs avaient laissés derrière eux. Rien ne filtra de leurs entretiens et comme l’on racontait que ceux-ci avaient été enregistrés, il ne resta d’autre choix aux lettrés que d’attendre la publication des enregistrements pour prendre connaissance de ce qui formerait à coup sûr un chapitre important dans la recherche ethnopsychiatrique et une contribution considérable à la réhabilitation de la démonologie par cette période de pandémie qui avait révélé le caractère viral des démons. En définitive, le Sheikh consentit à s’arracher au mellah pour accomplir avec sa petite troupe le voyage de Paris. Quand on lui demanda ce qui l’avait décidé, il répondit le plus humblement du monde :

« C’est pour sauver la France d’une mutation particulièrement pernicieuse du virus qui passe pour frapper les esprits davantage que pour toucher les bronches. »

On avait entendu parler du variant britannique, brésilien, indien, pas d’un variant français. On ne comprenait surtout pas pourquoi la France avait besoin d’un petit sheikh souiri alors qu’elle avait un druide de l’envergure de Raoult.

Les Gnaouas du Mellah prirent soin de s’exorciser auprès des Hmadchas pour se prémunir contre les détournements d’avion et les trous d’air. Pour se débarrasser également de leurs démons et éviter de les ajouter à ceux qui sévissaient dans l’esprit des Français. Ils atterrirent en sécurité mais sitôt à Paris, le Sheikh, guidé par son hôte, réalisa l’acuité de l’excitation civile qui sévissait dans les kiosques, les librairies, les ondes et les chaînes de télé. Même quand le sirocco embrasait Essaouira, ses déments ne donnaient pas des signes aussi graves d’ébriété intellectuelle. La France était bel et bien possédée par un démon qui ne lui laissait pas de répit. On visionna pendant des heures les débats avec la participation de l’énergumène principal qui troublait l’esprit cartésien, voltairien et chateaubriandesque de la France.  Le Sheikh lui trouva les traits si caricaturés par la vanité, la voix si prétentieuse, l’allure si rabougrie qu’il ne sut dire si c’était un drôle ou un vilain. Il s’attendait à voir un Appolon, membre du club de ce nom, un Jean Marais ou un Samy Frey, un Jean Ferrat ou un Patrick Bruel, il se retrouva en présence de ce qu’à Essaouira on nommait « une face brouillée » :

« Quel démon devinez-vous derrière l’énergumène ? s’enquit Pitoun.

– Ce n’est qu’une fois que j’en aurais chassé le démon qu’il incarne que je pourrais me prononcer sur son engeance. »

Ils convinrent que la présence de Z. (comme on dit X. ou Y., pour laisser libre cours à l’imagination de chacun…) était requise dans le studio pour que l’exorcisme agisse sur lui et Pitoun n’eut aucun mal à convaincre l’une des chaînes à accueillir la séance d’exorcisme, maquillée en cérémonie artistique, présentée et animée par Z. qui ne boudait aucune proposition de paraître à la télé. Il avait son mot à dire sur toute chose, il n’était aucune raison pour qu’il ne se pose pas en commentateur artistique ; il se croyait doué pour toute chose, il n’était aucune raison pour qu’il ne le soit pas pour animer une vulgaire émission de télé. Le Sheikh était censé le soutirer au démon qui s’était emparé de lui, calmer ses haineuses et belliqueuses ardeurs et le réconcilier avec sa vulgaire condition humaine, homoncule parmi des homoncules qui ne déblatérait autant, martelant inlassablement les mêmes rengaines, que parce qu’il était possédé par nul ne savait quel occulte démon dont il communiquait les maléfices à ses lecteurs et à ses auditeurs.

La cérémonie se déroula sans encombre. Z. donna bien des signes de contorsion nerveuse, de tressaillement ludique, de spasme musical, il n’en continua pas moins de commenter la cérémonie en mobilisant des critiques d’art dont nul n’avait entendu parler. Un des signes de sa possession était de rehausser ses balivernes de citations, un autre de croire que les livres ne recelaient que des perles. Si ses partisans achetaient les siens en guise d’amulettes pour caler le buste branlant de Marianne, ses détracteurs perdaient à leur lecture toute illusion sur « les intellectuels citationnaires » qui avaient remplacé, dans le mythe parisien, les intellectuels pétitionnaires. La cérémonie dura près d’une heure à l’issue de laquelle le Sheikh et ses assistants étaient en nage tandis que Z., plus sinistre que jamais, se préparait à débattre avec un protagoniste en bretelles belges sur les vertus du potlatch dans les sociétés médiatiques :  

« On ne peut rien contre lui, reconnut le malheureux Sheikh quand il retrouva Pitoun, il est possédé par un sebtiyyin.

– Vous ne m’annoncez rien de nouveau, je ne vous l’ai pas caché au cours de nos entretiens et si nous recourons à vos services c’est bien parce que vous passez pour le meilleur chasseur des sebtiyyin au monde. »

Le Sheikh reconnut que ce n’était pas un vulgaire sebtiyyin. Il n’était que de voir ses traits pour comprendre, l’œil noirci par l’encre des livres, les traits aiguisés par le petit vice médiatique et les oreilles décollées par la médisance, que Z. incarnait un sebtiyyin particulièrement malin et malsain.

« La France est d’autant plus possédée par lui qu’elle est surmenée par le covid et qu’elle voit en lui un sauveur. De la pandémie autant de la peste étrangère, de la lèpre brune, de la délinquance banlieusarde, des perturbations climatiques… de la teigne intellectuelle. Elle ne s’en secouera pas sans douleurs et quand elle se réveillera elle ne comprendra pas comment elle a cru pouvoir résoudre ses problèmes en se laissant posséder par le plus pédant des sebtiyyin. »

Ses sens aiguisés par de longues décennies d’exorcisme disaient au Sheikh que l’énergumène n’était tant un remède au malaise que traversait la France que son expression et son illustration les plus caricaturales et il demanda à Pitoun dans quel mellah il avait grandi :

« Il n’a pas grandi dans un mellah, protesta le psychiatre. »

Pitoun était d’origine algérienne et il mettait dans sa tentative de neutralisation de Z. autant de souci de soutirer la France à son péril démonique que de préserver le patrimoine humaniste de ses compatriotes israélites d’Alger et de Blida, de Constantine et d’Oran. Z. s’était imposé par la cuistrerie, s’était hissé en promouvant la cuistrerie au rang d’un matraquage politique et menaçait, s’il était élu, de faire de la France le royaume de la cuistrerie.

« Je n’en persiste pas moins à déceler les marques d’un mellah, je ne sais lequel, sûrement pas le savoureux mellah d’Essaouira, peut-être un mellah symbolique. Sa propension à débattre, sa manière de décocher des pointes, son exhibitionnisme font de lui un sebtyyin particulièrement nuisible et ridicule. La crainte d’être traité d’antisémite est telle qu’on ne peut chasser les démons de cette engeance ni par les mots ni par les gestes, ni par l’encens ni par l’incantation.

– Nous sommes tous juifs, protesta Pitoun, nous avons même Bouganim comme conseiller littéraire.

– En ce cas, vous avez avec ce sebtiyyin un problème encore plus pathétique que celui qui perturbe la France puisqu’elle ne s’en libérera pas sans susciter un nouvel accès d’antisémitisme dont nul ne saurait prédire la tournure. Ses nuisances risquent de laisser plus de traces sur le judaïsme que sur la France pour ne point parler de l’Islam. »

Photo : Mohamed Kamal