CHRONIQUE DE MOGADOR : LE DERNIER JUIF

18 May 2025 CHRONIQUE DE MOGADOR : LE DERNIER JUIF
Posted by Author Ami Bouganim

Rares sont les villes comme Essaouira qui émettent des râles avec la mort des personnages qui ont marqué une époque. Je parle du temps du beau et touchant délabrement de la ville alors que le peintre et sculpteur Hussein Miloudi menait campagne contre l’ouverture d’un aéroport qui désenclaverait les lieux et briserait leurs charmes. De son atelier, dans la salle de garde sur la sqala de la casbah, il relevait de son pinceau ses couleurs où dominait celle de l’absence, lui donnait de nouveaux symboles et étendards dont la Bénédiction de Mohammed qui accueille le visiteur à l’entrée de la ville et, incrustée un peu partout dans les murs, l’accompagne dans ses déambulations. Frédéric Damgaard, danois de haut lignage, revenu au stade esthétique de Kierkegaard, ouvrait la première galerie pour encourager les artistes et les soutirer autant que possible au marchandage qui sévissait dans une ville qui ne se remettait pas du départ des chrétiens, qui retournaient en métropole, des juifs, qui se volatilisaient pour Israël, des grands négociants musulmans dont les héritiers gagnaient des centres universitaires pour poursuivre leurs études et se reconvertir dans la recherche. L’expulsion des Hippies aussi, qui avaient trouvé dans les masures du village de Diabat, protégé par un château enlisé, leur paradis psychédélique. Les autorités municipales étaient d’autant plus décevantes qu’elles étaient apathiques sinon corrompues, insensibles aux fleurs, aux arbres et aux hirondelles, mutées dans la cité par la grâce et la disgrâce invisibles du makhzen. Les pelouses succombaient à la teigne qui sévissait par incurie jusque dans les âmes ; les palmiers, dépouillés de leurs branches, semblaient plus séniles que déplacés ; les caoutchoucs sur les places principales ne disaient plus rien, ni pour accueillir le jour ni pour s’en séparer. Seuls les araucarias persistaient à donner aux murailles, de plus en plus croûteuses, un semblant de dignité. Le camphre chassait les mites que sécrétait l’humidité et quand les égouts débordaient même le camphre n’était d’aucun soulagement aux neurasthéniques qui devaient attendre les alizés pour aérer la ville.

Joseph Sebag, mort ces derniers jours, était rentré d’un long périple de quinze ans qui l’avait conduit à Montréal et à New York pour se mettre à l’abri des remparts de la ville : « Je souhaitais retrouver l’intimité et la tiédeur de Mogador. » C’était, si je ne m’abuse, au début des années 90. Les Anciens disparaissaient les uns après les autres aux pleurs des goélands. Les rues ne se décidaient pas à se reconnaître en leurs nouveaux locataires et le port, ne s’expliquant pas davantage la désertion des bancs de sardines que celle des chrétiens et des juifs, oubliait les légendaires rengaines des pêcheurs, des débardeurs et des poissonniers qui ouvraient leur table sur le bord de la darse. Quand le port acheva de péricliter, qu’il n’exportait et n’importait plus rien, les derniers descendants des négociants du Roi gagnèrent des places plus actives comme Agadir, Casablanca et Marrakech, laissant leurs demeures en dépôt à leurs commis promus vice-consuls honoraires de puissances qui n’avaient plus de consulats dans la ville depuis des lustres. Ils vivaient des revenus de loyers, des transactions sur des lots d’amandes qu’ils ne voyaient pas ou de petits prêts aux derniers commerçants de la ville. De leur domicile à la synagogue et de la synagogue à l’exil ou au cimetière. Ils n’étaient pas plus heureux que malheureux, ils étaient à l’étale, comme l’océan, comme le commerce, comme le monde. Ils ruminaient leurs souvenirs, reportant leur départ ou leur mort pour recevoir leurs proches qui se languissaient d’un mythe. On n’entrait pas chez eux sans avoir l’impression d’entrer dans un musée. Deux siècles de meubles et d’articles encombraient leurs intérieurs. Ils ne les changeaient pas, ils les accumulaient, se sentant un devoir d’être à la page sans renier les pages précédentes. Des lits à rideaux et à baldaquins, des guéridons aux pieds torsadés, des commodes à tiroirs secrets, des fleurs artificielles sous cloche en verre, des pendules dont on ne savait jamais quel oiseau ou personnage sortirait pour annoncer l’heure annonçant celle de l’horloge ou traînant derrière elle. Leurs bâtisses, écrit Isaac Knafo, étaient devenues à la longue des « musées des horreurs ». Les souks, qui ne recevaient ni bêtes ni grains, se cherchaient désespérément une nouvelle vocation dans la brocante.

Sebag réalisa un rêve que je simulerais piteusement, de chronique en chronique, sur ces colonnes. Il ouvrit une boutique dans l’une des rues qui courent les remparts, dans un local qui aurait servi son père. Le vent se plaisait à se ruer dans la rue et il devait maintenir solidement les portes avec des crocs et des cadenas. C’était davantage une caverne qu’une galerie puisqu’on devait descendre deux ou trois marches et qu’elle n’avait pas de soupiraux sur le jour. Il lui donna le nom d’Aida, c’était celui de sa mère. On ne se rendait pas à Mogador sans passer par elle pour le saluer. Pour avoir les dernières nouvelles de la ville, farfouiller dans les étagères, s’enquérir de l’évolution du marché des antiquités. C’était le rendez-vous incontournable des Juifs mogadoriens qui n’arrivaient pas à couper le cordon ombilical avec leur berceau qu’ils savaient retrouver dans cette caverne se balançant au gré des vagues qui heurtaient la muraille. Sinon l’absence régnait partout ailleurs. Dans telle boutique le marchand avait laissé son associé musulman, à ce coin de rues, c’était le fils du mendiant qui perpétuait la litanie paternelle pour mendier son jour.

Sebag commença par vendre des livres d’occasion, toutes sortes, qu’on lui cédait pour un rien, qu’il revendait pour un rien, à l’exception de ceux qu’il jugeait rares, des journaux de voyages qu’on ne rééditait plus, des livres de souvenirs publiés à compte d’auteur, des mémoires qu’il réservait aux collectionneurs ou conservait pour les chasseurs d’archives, qu’ils soient privés ou institutionnels. On trouvait les livres d’Edmond Amran El Maleh, habitué des lieux, ceux des Ottmani passés maîtres dans l’art de relever leurs souvenirs des goûts qu’ils cachetaient, ceux d’Abdelkader Mana qui reste l’anthropologue et l’historien attitré de la ville. Les écrits de Jean Desjacques, Paul Koeberlé, Georges Lapassade. Puis il se mit à acheter des antiquités juives. On venait lui en proposer de partout. De la ville bien sûr, des bourgades environnantes, des villages les plus reculés. Il n’était pas un autre amateur à cent kilomètres à la ronde et même Marrakech n’avait pas encore découvert le marché des antiquités. Les Juifs avaient laissé derrière eux leurs articles ancestraux pour lesquels ils ne trouvaient pas de place dans leurs valises. Ils ne s’encombraient pas de leurs musettes brodées ni de leurs tables de la loi sainte. Des candélabres, des bougeoirs, des chandeliers, des plateaux. En revanche, Sebag ne trouvait pas acheteurs. La ville n'attirait pas de touristes, le vent les chassait, les mouettes protestaient contre leur intrusion dans cette intimité des vestiges et des décombres qui s’insinuait lascivement entre les marées. Sans autres hôtels que ceux, nichés dans l’ancienne et la nouvelle casbah, qui servaient les pêcheurs portugais, les célibataires endurcis et les divorcés perpétuels. Le seul hôtel hors des murailles était l’Hôtel des Iles qui tirait sa notoriété du séjour d’Orson Welles qui avait réalisé et incarné Othello de jour et cuvé son whisky de nuit. C’était toute la ville, désaffectée, qui s’était proposée comme décors pour un film qui valut au Maroc son seul oscar à ce jour. Sans autres figurants que des artistes qui la ravalaient de leurs cauchemars, de leurs rêves et de leurs couleurs.

C’est chez Sebag que j’ai croisé pour la première fois celui auquel je devais consacrer le « Dernier de Mogador ». Il était pêcheur, il sortait le matin avec sa canne et quand il rentrait bredouille, il passait recevoir son « prêt » du libraire. Il était surtout connu comme le dernier descendant et héritier du Saint, conservateur de son tombeau et de sa synagogue dont il habitait la maisonnette qui lui était attenante dans la minuscule Impasse des Prodiges du mellah. C’était avant que ses cousins ne découvrent l’héritage maraboutique de leur ancêtre et ne se mettent à commercer ses mérites en guise d’indulgences. C’est également chez lui, me semble-t-il, que j’ai croisé ses cousins dont Joseph Sebag-Montefiore, encore étudiant, qui deviendra célèbre avec son monumental et passionnant livre sur Jérusalem. Les notables de Mogador avaient eu des représentants en Grande-Bretagne, les échanges étaient constants, souvent scellées par des alliances. Nos conversations portaient sur l’état de la ville, du Maroc et du makhzen. Il n’aimait pas Edouard Saïd qu’il trouvait imbu de sa personne. Il ne comprenait pas ce que le célèbre orientaliste dénonçait ni ce qu'il proposait, si sa critique améliorait la situation de pays comme le Maroc et le Liban ou si au contraire elle n'éventait pas de belles légendes. Pour rien, presque rien : « Il n’a pas compris que le Maroc est une civilisation. »

Quand Sebag m’invita à dîner chez lui, j’ai retrouvé les traits de ma mère sur le visage de la sienne. La même sollicitude relevée de craintes et d’incantations. C’était une maison derrière la muraille, protégée par elle, donnant sur un minaret dont le muezzin rassurait autant qu’il alertait. Le vivre ensemble était alors de défiances mutuelles et de prières communes. C’était là qu’il était né, c’était là qu’il était revenu et il ne réintégrait pas son berceau sans le meubler des antiquités les plus précieuses qu’il n’avait d’autre choix que de collectionner. Quand le marché des antiquités tarit, que les librairies ouvrirent sur la place, Sebag s’orienta vers le bibelot, la robe et le bijou et sa caverne devint un somptueux vestiaire de tout ce que la mode marocaine proposait comme tuniques et comme caftans, comme pièces d’orfèvrerie, comme pierres talismaniques provenant des différents terroirs maraboutiques. Sans exclure pour autant les livres qui réhaussaient le prestige des lainages. Il n’était plus dans la brocante, il était dans l’élégance.

Entre-temps, Essaouira s’engoua pour ses festivals et succomba au tourisme. Sebag choisit de rester à l’écart d’un manège qui menaçait de perdre la ville au prétexte de la ravaler. Plutôt sa déchéance, somme toute pastorale, que son surmenage touristique qui commençait à donner de mauvais signes. Dans le renchérissement immobilier, les aménagements qui menaçaient le cadastre même de la ville, la reconversion généralisée des commerces dans une camelote artisanale qui ruinait les vocations des véritables artisans. Joseph et sa mère furent parmi les victimes des transes immobilières qui s’emparèrent de la ville. Ils habitaient en location la même maison depuis 45 ans. Son propriétaire, un certain Albert Lévy, décéda et ses héritiers la cédèrent à l’entrepreneur qui en assurait la gérance et l’entretien. En 2005, les Sebag sont expulsés. Selon Catherine Dib, qui consacre à Joseph une belle chronique, il publia une tribune dans « Le Monde », intitulée « Le temps du remords », pour faire savoir que « ce crime a détruit une partie de l'histoire ancienne et l'âme de la rue ». Dans une lettre d’une veine toute mogadorienne, la dernière du genre me semble-t-il, Aida, contrainte de gagner Casablanca, écrivit au Gouverneur de la Province d’Essaouira pour exprimer son « profond sentiment de déception et d’indignation » : « Mes affaires jetées à la rue la veille du nouvel an hébraïque et la veille du mois sacré du Ramadan. » Ses effets personnels sont dispersés, de même que le trésor laborieusement accumulé par son fils. Dans sa lettre, elle se désole de la disparition « durant l’expulsion de plusieurs objets de valeurs dont l’acte de mon mariage, document sacré dans la foi juive ». L’acquéreur, un amateur anglais, ne trouva personne d’autre dans la ville pour en attester l’authenticité que Joseph qui engagea de longues et douloureuses procédures contre le nouveau propriétaire de sa maison natale. On se mobilisa volontiers pour intercéder en sa faveur. Des habitants de la ville qui connaissent les Sebag « depuis deux siècles », des artistes étrangers qui prenaient leur plume pour sermonner le gouverneur. L’un d’eux, « artiste amoureux de votre belle cité », brosse un portrait de Joseph où il le présente « se promenant la nuit, seul, en haut des remparts, giflé par l’écume et le vent, entre le cri rauque des mouettes et le rugissement des flots ». Lui aussi présenterait un pédigrée mogadorien, par imprégnation sinon par lignée, pour écrire : « Mettant actuellement la dernière main à la publication d'un ouvrage rassemblant cent Imams et Rabbins du monde entier engagés dans un dialogue pour la Paix (voir le dossier joint), j'envisage de donner à cette lamentable affaire le maximum de publicité dans la presse française ainsi qu'au prochain Congrès Mondial pour la Paix, au cas où cette injustice ne serait pas réparée dans les meilleurs délais. »

Le dernier Juif de Mogador est donc mort. Il entretenait de bonnes relations avec El Maleh dont l’agnosticisme était sensible aux colorants divins dans la vie des hommes. Dans « Aîlen ou la nuit du récit », il mentionne un oncle circonciseur qui n’exercerait plus son art sur de « tendres prépuces que l’oncle Haroun, le mohil aux yeux bleus, au sourire un peu fou, ne pourra plus offrir en gage de fidélité, en don de bonheur et de fidélité » (116).