CHRONIQUE DE MOGADOR : LE DERNIER RZOUN

11 Feb 2018 CHRONIQUE DE MOGADOR : LE DERNIER RZOUN
Posted by Author Ami Bouganim

Essaouira était la plaque tournante du thé qu'on importait d’un peu partout dans le monde et qui, parce qu’il transitait par son port, s’était acquis le noble label de « thé souiri ». Sa première apparition remonterait au XVIIe siècle quand la reine Anne d’Angleterre (1665-1714) estima que « deux grandes fontaines à thé en cuivre et un peu de thé de bonne qualité » amadoueraient Moulay Ismaïl (1672-1727) qui détenait soixante-neuf prisonniers de guerre. L’Angleterre n’allait plus cesser d’en livrer, donnant son arôme british à la ville. On diluait volontiers de l'ambre gris ou du cumin dans la théière pour en relever le goût et mieux s’en délecter.  

Pendant très longtemps, dans la nuit du 8 au 9 moharam, l'avant-veille de la fête de l'Achoura, on assistait dans la ville à une joute entre les Bani Antar et les Chebanat. Les premiers étaient gens de la mer et de l’ouest ; les seconds, des nomades du désert qui s’étaient sédentarisés dans la ville. Les uns se regroupaient à la porte de la Mer, site de prédilection de la Qendisha, du côté de la mosquée Sidi Ahmed ou Mohamed ; les autres à la porte de Marrakech, du côté de la mosquée Ben Youssef. De ci, on mobilisait les génies, qui hantaient la porte de la Mer ; de là, les morts qui reposaient dans les cimetières situées hors des murailles des deux côtés de la porte de Marrakech.

La joute verbale se tenait dans l'avenue des Fers, dans le prolongement du Mechouar. Les belligérants étaient séparés par un cordon de sécurité pour éviter tout débordement et empêcher que la joute ne tourne à la rixe. Les deux clans rivalisaient d'invectives, de provocations, tour à tour assis et debout, passant du rzoun lent au talaaq endiablé. Abdelkader Mana reproduit dans ses livres les strophes qui émaillaient cette bande sonore de la ville :

« Permettez-moi d’avouer

Les soucis qui m’oppressent

Et si je meurs, que personne ne me pleure.

[…]

Pourquoi donc avez-vous remplacé,

Les chanteurs du malhoun par le phonographe ? »

On simulait la vindicte, la ville entrait en transe. Pendant les pauses, on se désaltérait au thé et se galvanisait au kif. La joute ne se terminait qu’aux premières lueurs de l’aube dans un déchaînement endiablé. On brisait les tambourins pour se lapider de bris de poterie. Puis les esprits se calmaient, se réconciliaient, priaient et prenaient le thé ensemble. Le lendemain, on s’aspergeait d’eau provenant de la source sacrée de La Mecque, se rendait aux cimetières pour enterrer l’année écoulée avec Baba Achour, lavait les tombes d’eau de rose et de basilic et déposait les bris des poteries en récitant la prière de l’Absence.

Les historiens ont reconstitué cette nuit mémorable, ses scènes, ses poésies, ses simulations, ses excès. Ils ont bien sûr écarté ce qui leur paraissait douteux et en l'occurrence la légende selon laquelle pendant cette nuit il était interdit à l’un ou l’une membre des Bani Antar de tomber amoureux de l'un ou l'une membre des Chebanat. Or il advint que le 8 moharam de de je ne me souviens plus quelle année de l'hégire, un jeune poète des Bani Antar tomba amoureux d'une jeune fille des Chebanat. Il s’appelait Rachid, elle s’appelait Rachida. Ils étaient férus de littérature et ne se doutaient pas encore que leur amour allait achever de dissiper les dernières velléités d’hostilité entre leurs clans.

Essaouira avait alors son haïk et l’on ne savait jamais qui était la femme qui s’en drapait. Les deux jeunes gens se retrouvaient sur l'un des bancs qui donnent sur l'océan pour assister au ballet des vagues, au concert des mouettes et à la révérence du soleil. On voyait à leur maintien qu’ils étaient de bonne famille. Quand Rachida consentait à baisser son voile, elle était encore plus belle que dans les meilleurs rêves de Rachid. Elle avait les traits suaves et délicats des Souiries, le célèbre sourire des lieux, réservé et sage, vacillant au seuil de sournoiserie. Ils n'échangeaient plus un mot, ils se serraient la main. Rien ne résisterait à leur amour, ni la rareté des liaisons conjugales entre les Bani Antar et les Chebanat ni la vague malédiction qui pesait sur celles qui se nouaient en cette nuit de vindicte et de réconciliation.

Quand ils finirent de tout se dire sur l'écume et sur les embruns, de lire et de commenter L'Albatros de Baudelaire et les autres Fleurs du Mal, ils se mirent incidemment à la lecture de « Roméo et Juliette » qu’ils trouvèrent plus comique que dramatique. Ils en étaient à croire que c’était une parodie de l’amour éternel qui se termine par un cortège de morts. Certaines tirades n’étaient pas dignes de celui que l’on considérait comme le premier dramaturge au monde. Le dernier des conteurs d’Essaouira n’aurait jamais consenti à recourir à un procédé aussi léger que celui de la fiole permettant de simuler la mort pendant quarante-huit heures. C’était davantage une satire de l’amour larmoyant qu’une tragédie. Ils ne pouvaient croire que l’Occident continuât de s’engouer pour cela. Rachid concluait : « C’est une comédie autant que les anglais s’entendent à la comédie. » Le seul parallèle qu’ils consentaient encore à faire entre Essaouira et Vérone était dans ce constat de Roméo : « Hors des murs de Vérone, le monde n'existe pas ; il n'y a que purgatoire, torture, enfer, même. Être banni d'ici, c'est être banni du monde, et cet exil-là, c'est la mort. Donc le bannissement, c'est la mort sous un faux nom. » Les deux jeunes gens admettaient encore l’inanité de toute tentative philosophique de raisonner la passion amoureuse : « Au gibet la philosophie ! » s’écrie Roméo. « Si la philosophie ne peut pas faire une Juliette, déplacer une ville, renverser l'arrêt d'un Prince, elle ne sert à rien, elle n'est bonne à rien, ne m'en parle plus ! »

Quand Rachid et Rachida achevèrent de s'entendre sur le nombre d'enfants qu'ils auraient et les noms qu'ils leur donneraient, ils décidèrent de s'ouvrir de leur amour à leurs parents. Ils n’étaient pas à Vérone, ils ne s'attendaient pas à des résistances. Ils les laisseraient tomber d'accord, ils accepteraient leurs conditions. Souhaiteraient-ils qu'ils poursuivent leurs études, ils s'établiraient provisoirement à Marrakech ou à Rabat ; les chargeraient-ils de s'insérer dans les petites entreprises des mocassins et de produits de beauté qu’ils détenaient, ils se contenteraient de cours à distance pour satisfaire leur curiosité pour les littératures du monde. Mais si le père de Rachida se montra plutôt conciliant, celui de Rachid se montra intraitable. Il n’était pas question d’autoriser son fils, destiné à hériter de son titre de cheikh des Bani Antar, chargé de mener le chœur de la vindicte la nuit du rzoum, à prendre une fille des Chebanat. Il se discréditerait aux yeux de son clan et ne pourrait plus diriger le concert avec autant de conviction. Il devait donner l’exemple, ne serait-ce que pour perpétuer la tradition. Les Bani Antar se mariaient peut-être avec les Chebanat, mais pas au sein des nobles familles.

Essaouira se saisit de la controverse et conclut qu’on n’était pas à Vérone pour faire d’une belle histoire d’amour une mauvaise pièce de théâtre ! On convint – qui on ? mais la rumeur publique, pardi ! – d’un rzoun extraordinaire destiné à lever la malédiction qui pesait sur les liaisons qui se contractaient la nuit du rzoun. Une partie de la ville s’enthousiasma, l’autre s’inquiéta. On savait comment un rzoun commençait, on ne savait comment il se terminait. Les Aïssaouas dans les deux clans pouvaient se mêler de la partie et donner à la joute une tournure… sanglante. On fixa une date et des représentants des deux clans s’entendirent sur un protocole pour éviter que la joute ne dégénère en… catacombe shakespearienne. On comprenait le cheikh des Bani Antar mais il était si imprévisible qu’il risquait de provoquer une nouvelle guerre des tribus. Certains, au sein même de son clan, étaient pour lui assener un coup de hachette au début de la cérémonie pour l’évacuer chez lui et nommer un remplaçant plus conciliant.

En fait, la ville tenait à ce rzoun pour des raisons plus impérieuses que les amours de deux jeunes gens qu’on s’accorda vite à destiner l’un à l’autre. Essaouira avait besoin d’exulter. Les pluies tardaient à tomber, les cortèges destinées à les provoquer n’arrachaient pas une larme au ciel. Les vents se montraient grincheux, les vagues donnaient des signes d’ennui et les oiseaux alternaient rires et pleurs. Seul un rzoun extraordinaire sortirait la cité de sa torpeur et ravalerait son humeur. C’est dire que toutes les controverses et sous-controverses autour de lui n’empêchèrent pas les paroliers des deux parties de se préparer. La rumeur souhaitait néanmoins qu’il connaisse un dénouement pseudo, para, néo véronais pour qu’Essaouira donne la version marocaine de Romeo et Juliette qui pourrait dispenser les enseignants de sévir contre les rires que l’étude de la pièce suscitait dans les classes du Royaume. Sans aller jusqu’à souhaiter la mort des deux héros, on n’excluait pas celle des deux pères dans l’échange des bris de poterie, une intervention de la police chargée de disperser un rzoum non autorisé… un orage qui calmerait les esprits. Seuls Rachid et Rachida s’inquiétaient de l’issue du rzoum. Ils n’étaient pas aussi ingénus que Roméo et Juliette, ils s’en remettaient au destin qui s’inscrivait dans la bonne providence divine. Ils sauraient attendre, ils ne partiraient pas, ni pour Venise ni pour Vérone. Ils ne pouvaient se le permettre, le souab souri les dissuadait de manquer de respect à leurs parents, de décevoir leurs compatriotes et de trahir… le bon vent de Mogador.  

Le rzoun se déroula dans la plus belliqueuse et sanglante des traditions si ce n’est qu’aux premières lueurs de l’aube, plutôt que de briser les instruments de musique, on se mit à régler les cordes des luths et à chauffer les peaux des derboukas, et le rzoun tourna aux… noces de Rachid et Rachida. Essaouira ne concluait pas dans la liesse générale son rzoum extraordinaire pour assurer le bonheur des deux jeunes gens ni pour régler à tout jamais les tensions entre Bani Antar et Chebanat mais pour narguer… Shakespeare. Ce rzoun n’en marqua pas moins le terme d’une longue tradition puisque la même année, on ne se sentit plus d’humeur à se provoquer, à se moquer les uns des autres, à se couvrir mutuellement d’invectives, à se casser les instruments de musique sur la tête. Maintenant que l’amour circulait librement entre les deux clans, il n’était plus de raison de simuler une querelle entre eux. Mana ne sera pas d’accord avec cette version des circonstances de l’interruption du rzoun, il persistera à incriminer les nuisances du phonographe et il aura raison !

Photo : Collection Abdesalam Bizbiz