The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LE GRAND ECART

C'était un berceau dans l’océan. Les vagues léchaient les murs. Le vent s’introduisait de tous côtés, par les lucarnes qui donnaient sur le ciel, les portes qui restaient ouvertes, la verrière qu’il courtisait ou harcelait et jusque par le puits dans la cour où on pouvait l’entendre mugir. On plaçait des boules de naphtaline dans les armoires pour détruire les mites et préserver le linge. On suspendait des bouquets de têtes d’ail sur les portes pour écarter le mauvais œil et chasser les mauvais esprits. On préparait tous les soirs les souricières pour se préserver des rats. On ne connaissait plus grand loisir qu’à déambuler dans la pénombre du soir pour se séparer du jour, de l’impasse du Sans-Issue à la porte du Large, qu’à faire la tournée des jardins, du jardin public à celui de la porte de Marrakech, qu’à accomplir la ronde rituelle de la scala de la Médina à celle du Port. Depuis, je n’ai cessé de me demander quelle levure préserverait les souvenirs dans une mémoire vermoulue.
C’était tout un bouquet de goûts que l’on découvrait à mesure que l’on grandissait. Mon premier souvenir se déguste à un minuscule avion qui fondait dans la bouche. On l'achetait dans une boutique à l’entrée de l’impasse du Sans-Issue où un marchand de je ne sais quoi s’était installé dans les vestiges d’une gargote qui n’avait pas résisté aux vagues. Il vendait des bobines de fil, des aiguilles, des boutons, des pelotes de laine, des métiers à tisser. Des mèches pour nos lampes à pétrole, des bougies et des allumettes. Des craies blanches et des craies de couleurs, des ardoises encadrées de thuya et des plumes sergent-major qui ne résistaient pas longtemps à notre assiduité. Des buvards aussi qui sentaient le velours et se nourrissaient d’encre. Toutes sortes de friandises qui diluaient leur goût dans une âme plutôt sobre, des caramels cellophanés aux sucettes sur bâtonnets. Le marchand ambulant de nougat aux couleurs vert et rouge du Maroc et bleu et violet du ciel, torsadé autour d’un large bambou, s’annonçait par une rengaine : « Qui veut se bourrer aille aux fèves, ceci est du nougat, âme de banane. »
C’était l’époque où Mogador se nourrissait de sardines grillées, de sardines pannées, de miettes de sardines. On la consommait à toutes les sauces, et l'on ne se rendait qu'au seul restaurant qui nous était accessible, le plus merveilleux et attachant, le plus recherché, dont les tables formaient une longue cantine le long de la darse dans le port. Le poissonnier rangeait sa douzaine de sardines entre deux grilles reliées l’une à l’autre, les posait sur les braises d’un barbecue en terre cuite et sitôt qu’elles étaient grillées à point, il nous les livrait dans une assiette en zinc. On les déshabillait de leur « peau » et avalait goulûment la chair assaisonnée au citron. C’étaient les armoiries de notre océan que nous savourions en prenant soin de répandre généreusement les déchets aux chats et aux mouettes qui nous environnaient. Derrière ou devant nous, s’improvisant débardeurs, les pêcheurs se livraient à leur ballet quotidien sous le regard des glaneurs des poissons perdus. Formant une double chaîne, ils transvasaient les sardines dans des paniers qu’ils se transmettaient, des soutes du chalutier aux bennes des camions ou des carrioles, en scandant ce qui a longtemps tenu lieu d’hymne arabo-espagnol, liant le pain et la sardine, d’Essaouira-la-Sardinière : « Il n’y a pas de sardina, al comera, il n’y a pas de comera, al sardina. » Rien n’a jamais été plus sensuellement succulent que ces sardines qui pourtant constituaient notre quotidien. Quand nous nous contentions d’une seule ration, nous pouvions nous permettre des figues de barbarie, « ce fruit de miel, de sang et d’or » pour reprendre El Maleh, que le vendeur soumettait à une intervention quasi chirurgicale pour ne pas se piquer ou nous piquer, tranchant la gangue aux extrémités, pratiquant une incision tout le long, retroussant la gangue et nous présentant la belle vulve orange ou rougeâtre piquée de graines.
Mais c’étaient les sauterelles qui trônaient sur nos denrées mogadoriennes. On leur trouvait un goût de caviar, qu'on n'avait jamais goûté, et de safran, dont on devinait le goût vierge et lumineux. Les rabbins étaient partagés, ils n'interdisaient ni n’autorisaient leur consommation. Ils ne pouvaient priver leurs coreligionnaires de cette manne du désert qu’ils célébraient de leur hymne à la misère : « La sauterelle est bien salée, dodue et croustillante, elle porte col et cravate. » Elles s’annonçaient dans un sirocco chargé de pollen, de moucherons et de hannetons et pendant une période qui variait de quelques jours à quelques semaines elles remplaçaient les sardines. Quand elles nous tenaient lieu d'amuse-gueule, on déboulonnait la tête, arrachait les ailles, brisait les pattes et croquait l’abdomen – « délicatesse abdominale de l’insecte redoutable », écrira El Maleh, « crustacé de la mer des sables ». Sinon on la retrouvait dans nos soupes et nos omelettes. Les marchands d'olives en conservaient de pleins bocaux et longtemps après leur disparition on continuait d'en consommer dans des cornets en papier dont le prix augmentait à mesure que les stocks s'amenuisaient. J'ai longuement attendu de recouvrer le goût du Sahara que ces sauterelles infusaient dans mon être. Rien n'a jamais été plus délicieux et grâce à elles, je n'ai jamais compris pourquoi l'on confine le goût au seul palais alors que sous de bons augures il se propage à tout l'organisme.
Finalement, ce fut un sacré grand écart ! Je ne sais si une autre génération en a accompli ou en accomplira d’aussi vertigineux. Du puits au distributeur à eau, de la galette d’orge à la galette des rois, de la bougie au néon, des microbes aux gènes, des belles et sensuelles clés aux cartes magnétiques, du sou troué au bitcoin, du cœur à la… pile cardiaque. Rien désormais n'étonnerait autant que nous l'avons été par les gargouillis musicaux des « boites à merveilles » que constituaient les postes de radio ou par la magie qui mouvait les hommes et les bêtes sur des écrans. Ce n'est plus le même univers. Le même goût de vivre, le même regret de mourir. Le même pain imbibé d'huile d'olive ou beurré à la banane, la même meringue, la même dragée. Ce n'est plus le même Dieu. L'homme ne germe pas dans les mêmes berceaux, ne joue plus aux billes et ne collectionne plus les timbres. Mon drame a été que si j'avais conservé un pied à Mogador, je n'avais l'autre nulle part.
Ce n’est que là-bas que je n’aurais plus d’accent, ne serais pas en manque d’envies, retrouverais la tiédeur du climat sinon du haïk natal… que je renouerais le dialogue interrompu avec le Vent. Je demanderais par conséquent qu'on m'embaume de chenilles pour qu'elles me brodent un cocon en guise de suaire, me dépose au cœur du Paradis, qui se trouve sous la mairie, pour me réincarner en papillon et charge le cormoran de mon oraison. Le vieil homme est mort, clameront les hirondelles conviées à mes obsèques, vive le nouvel homme. Car, pour citer Rumi « le tailleur du temps n’a cousu à la taille de personne un vêtement sans le déchirer ensuite »…
Photo : Collection David Bouhadana.

