CHRONIQUE DE MOGADOR : LE KHLA DE BOUDERBALA

12 Jul 2020 CHRONIQUE DE MOGADOR : LE KHLA DE BOUDERBALA
Posted by Author Ami Bouganim

…livré au khla pour il ne sait quel crime à la recherche d’il ne sait qui ou quoi, il n’a pas volé tué violé, il ne s’est pas rebellé, il n’a pas convoité détourné blasphémé, il s’est voilé et muselé, exilé du berceau des vagues, hors des murailles, de sa tiédeur de sa litanie de sa désuétude, de la meringue du lait d’amande de la merise, je vague dans un khla où les vents tressent le matrouz de leurs insinuations, d'un lieu à l'autre d'une zaouïa à l'autre d'un marabout à l'autre d'une hadra à l'autre, pèlerin perpétuel, en quête de l'homme que j'ai été ou serai, déjà passé par-là traîné par-là, je reconnais les échos de ma voix que rendent les abîmes et les hauteurs, le siècle passé le siècle à venir, je suis parti je suis revenu, même si je ne me souviens ni de ma première ni de ma dernière mort ni de ma première ni de ma dernière résurrection, Bouderbala a perdu sa mémoire dans les bibliothèques les universités les madrasas, dans les labyrinthes les caravansérails les laboratoires, dans les magies les ruminations les écritures, il ne sait que penser de rien ni du ciel ni de la terre ni des humains ni des démons, il ne connaît que le khla de la rocaille à perte d’oubli, il ne dit rien que le vent ne rature que le silence ne recouvre sinon que le khla est le dépotoir des mirages du sens s'évanouissent sitôt qu'on les saisit ou croit les saisir leur cimetière aussi, se comblant de l'absence de Dieu palpitant de sa présence plus que dans les sanctuaires, Bouderbala connaîtra bientôt l’extase mortelle du khla, il vous laisse vos lettres laissez-lui sa poussière, dans laquelle il se roule se prélasse, volute humaine dans le khla, des éclats des bris des cris des éclats des caresses dans la tête, il n’a de vocation que pour la poussière, la soulever la cultiver, charrue attelée au vent dont les pieds tracent le sillon de son passage dans l’oubli, citoyen du khla son héraut sa sentinelle son chevalier, Bouderbala ne ment ni ne ricane, il ne connaît ni la posture ni l'imposture ni le regret ni l'espoir ni les œuvres ni les discours, il ne se connaît pas ni ne cherche à se connaître, un passeur du khla, présent sur le mode de l'absence, ne s’encombre plus d'autrui, en sage de la calligraphie déliquescente, annonce les lendemains qui n'ont plus de lendemain, rumine plutôt qu’il ne braille, ça ne le concerne pas, ça ne l’engage plus, je ne suis là que pour soutenir mon ombre, Bouderbala ne rôde pas ne flâne pas ne quête pas ne traîne pas, un cortège mortuaire à lui seul, le sien, celui du monde aussi, condamné à vivre avec son cadavre, soutenir l'éphémère, d'un jour à l'autre d’une étoile à l’autre, Bouderbala a assez vécu pour connaître l'oubli, de la mère la sœur la compagne, ni le ciel ni la terre ne veulent de ces prolongations indues, la chenille a la politesse de s'enrober dans un suaire pour libérer le papillon, l'homme dévoile son squelette de son vivant, d’un sans-gêne déicide, prétend recevoir sa révélation de Dieu alors qu'il ne cesse de violer sa raison, le ciel et la terre se ligueront contre lui pour ruiner sa bibliothèque des lubies, Bouderbala est victime d'une énigme, il ne sait laquelle, il ne pratique pourtant aucun autre culte que la marche et la rumination, d'un pas à l'autre d'un regard à l'autre d'un son à l'autre d'une bribe à l'autre, il ne désespère pas de la percer, il ne s'en acquitterait pas sans laisser son âme, il n'a rien trouvé de mieux pour s'en accommoder que de placer Dieu au cœur du nœud qui l’étranglera, dans quelques années quelques jours quelques heures, tu te dissoudras à ton tour dans l'inconscient et le néant de la poussière, d’ores et déjà la vie dans la perspective de ta mort, de l’autre côté les choses nimbées de néant et relevées de nostalgie, « notre mort c'est nos noces avec l'éternité », les vouloir au point de les rêver, chaque instant chaque regard chaque désir, Bouderbala t’invite à te départir de ta lecture et à rallier le chœur des partisans de l’instant, la noblesse est du ravissement que l’on trouve aux instantanés de la vie, « à chaque instant, la grâce arrive vers nous, sinon, personne ne pourrait avoir ce désir », il n'est d'autre beauté que celle que le regard vernit, tout le reste est de la camelote ou de l'art, l'encre même se colore du regard et celui de Qandisha est noir, le khla est décidément son royaume…