The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LE LOISIR DE SOUIRIRE

C'était une période de transition. On se remettait d'une guerre mondiale, on ne voulait pas d'une autre. On ne se contentait pas de prêcher la paix, on la concluait avec soi et avec les autres. On ne voulait se laisser embrigader par rien, ni sermons religieux ni discours philosophiques. On se libérait du ciel et de son abstinence conventionnée par le mariage. On cassait les bancs des églises et sortait en récréation sur la terre assimilée au paradis, sans dogmes ni convictions, sans plus de censures et de tabous. On ne comprenait rien à Freud et ne cherchait pas à le comprendre. Il n'était meilleur traitement contre le mal d'amour que la pratique de l'amour libre et meilleur barbiturique que l'opium et le L.S.D. Herbert Marcuse même, de l’université de San Diego, recueillait plus de succès auprès des Français, incurablement intellectuels, que des Américains, incurablement pragmatiques jusque dans leur manière de se révolter. Les hippies – du wolof « hipi » signifiant « ouvrir les yeux » ? de l’anglais « hipster » pour restituer une nature décontractée et cool – se présentaient eux-mêmes comme les « flower children », les « beautiful people », les « freaks », les « diggers », les « acid heads », etc. comme pour railler à l’avance les chercheurs qui viendraient enquêter sur ce qu’ils étaient alors qu’eux-mêmes ne le savaient pas. Ils récusaient la société de consommation et ses ressorts laborieux et méritocratiques. Ils avaient la veine si dissidente qu’ils ne se voulaient pas libertaires pour ne pas qu’on leur soupçonne des antécédents et les étiquette comme ceci ou cela. Ils ne revendiquaient, me semble-t-il, que le droit à la paresse, à l'orgasme et à l'expansion de l'esprit et comme ils se l'arrogeaient… ils ne trouvaient pas grand-chose à dire.
Les hippies dénonçaient tant la commercialisation de l'art, récusant les considérations esthétiques et les littératures bourgeoises, qu'ils s'étaient mis à pratiquer l'art de vivre et comme la vie se révélait éphémère ils s'illustraient dans le culte de l'éphémère : « Vivre sans temps mort et jouir sans entraves. » Ils n’étaient pas peu inspirés par le Land Art qui célébrait la terre davantage qu’il ne la dénigrait et montrait de premières velléités écologiques. Ses partisans intervenaient directement dans la nature pour accentuer ou corriger ses traits. Leurs œuvres étaient souvent monumentales, couvrant des déserts, des montagnes et des océans. Elles réclamaient d’honorer l’invitation au voyage et de mener une vie buissonnière. Dans ses pérégrinations en Ireland, Richard Log ponctuait ses haltes de cercles de cailloux et de pierres levées. Alan Sonfist tenta de reconstituer, au sud de Manhattan, le biotope du site tel qu’il était avant l’arrivée des colons.
La poésie battait plutôt de l'aile alors qu'on se serait attendu à une renaissance poétique sous le signe de l'errance. Elle ne prenait pas son envol, elle se contentait des ballades de Bob Dylan et des grincements d'Allen Ginsberg qui ne s'entendait qu'à s'accorder une longue vie :
« Je ne suis pas quelqu'un que je connais
En fait je ne suis ici que pour quatre-vingts ans. »
Les hippies ne souhaitaient pas tant changer le monde que le regard qu'ils posaient sur lui. Ils étaient nés de fleurs et ne consentaient à se livrer qu'à la culture du pavot. Ils formeraient le noyau autour duquel se cristalliserait le peuple se revendiquant de Diogène. On avait besoin de peu pour chanter. Les cordes d'une guitare, un harmonica et les bribes de vers. Les Beatles livraient come un hymne au mouvement : « All you need is love… » John Lennon invitait à imaginer une autre vie dans cette vie :
“Imagine no possessions, I wonder if you can, No need for greed or hunger,
A brotherhood of man. Imagine all the people sharing all the world.”
Cela avait commencé avec je ne sais quels poètes itinérants qui prirent d'abord le nom de Beatniks. On doit le mot à Jack Kerouac, auteur de Sur la route (1957), qui emprunta le mot de beat à ses amis noirs pour lesquels il signifiait « pauvre mais joyeux ». Beatnik était un composé de Beat et de Spoutnik, le premier satellite artificiel des soviétiques. Kerouac donnait sa maxime en ces termes : « Je suis fini, je suis fatigué, je me fous du monde matériel, du monde militaire, du monde du gouvernement et du monde des affaires ! » On the Road, appelé à devenir un livre culte, était lu comme la correction par des héros rimbaldiens du mythe américain de la conquête. C'était le récit d’une quête intérieure, pour aller plus loin, sans cesse au-delà, vers un absolu d’inconnu, et se libérer de toute servitude. Kerouac prenait des amphétamines, Allen Ginsberg du LSD et d’autres psychotropes et tous fumaient de la marijuana et buvaient de l’alcool.
Dès le début des années 1960 les hippies relayèrent les beatniks et s’intéressèrent aux effets du LSD. Prônant la révolution psychédélique, Timothy Leary, neuropsychologue partisan des psychotropes, lançait sa maxime : « Turn on, turn in, drop out. » Au départ, le terme psychédélique recouvrait les états suscités par la consommation de cet acide. Sa racine grecque signifie « qui révèle l’âme » mais très vite on l’interpréta comme une « expansion de l’esprit ». Les hippies, saltimbanques ne voulaient ni se mettre au pas cadencé ni courir à leur mort, mais seulement tituber de vertige et d’ivresse. Ils n’entendaient pas passer leur vie à travailler, à s’enfermer dans des bureaux ou des laboratoires, à s’atteler à des chaînes de production. Exercer leurs sens ne leur suffisait pas, ils devaient les exciter pour leur soutirer des visions. Une décennie plus tard, se sentant à l’étroit aux Etats-Unis, ils se lancèrent par petits groupes à la découverte du monde. Les plus irréductibles désertaient un univers qui entravait le rêve et se lançaient, qui sur des roulottes, qui à pied, par les pistes du monde. Ils investissaient les îles désertes et les villages vides. Essaouira réunissait toutes les conditions pour séduire ces doux rêveurs : une île déserte verrouillant une généreuse et voluptueuse baie, des bâtisses à l’abandon, un village alangui, une population engourdie par la houle, désormais hors de l’histoire… le climat d’un paradis.
Les hippies étaient de grands dissidents et il n'était que naturel qu'ils se sentent à chez eux en terre de siba. Ils s'insinuèrent dans les bâtisses patriciennes – et jusque dans le palais du Pacha (en photo) qui devint un peu leur centre de ralliement dans la ville – et les masures du village de Diabat qui commande l’une des extrémités de la baie. Ils s’introduisirent par les interstices entre les couleurs et par les portes de la tolérance. Ils cherchaient l'harmonie entre les hommes et Mogador présentait le mérite de l’instaurer entre les vents et les vagues, les oiseaux de mer et de terre, le bleu et le blanc. Ils consommaient tant d'herbes qu'ils ne distinguaient plus entre le jour et la nuit. Ils bariolaient l'un de noir bambara, l'autre de henné berbère et incitaient les jeunes de la ville à tromper leur ennui en cultivant leur génie artistique même quand ils étaient dénués de tout talent. On ne savait du reste quand ils étaient endormis et quand réveillés.
La ville était si abasourdie par la désertion de près de la moitié de sa population qu'elle ne résista pas à leur venue ni ne la bouda. Ils mettaient leurs couleurs au deuil de l'absence et leur gaieté à la morosité des enceintes. Quand ils sortaient nus de la mer, on ne détournait pas même le regard. Ce n'étaient pas tant des humains que des extrahumains et cette dénomination n'était pas pour leur déplaire. Elle leur délivrait la licence de consommer en toute impunité leurs drogues et leurs alcools et de procéder à leurs échanges sensuels et expériences psychédéliques. Les fruits de mer étaient abondants, l'amour gratuit et l’on ne se mêlait pas de leurs cultures. Les hippies n'avaient plus besoin de conclure la paix, la baie, protégée par l’île, la leur garantissait.
Malgré l’indécence de leurs tenues, ces « clochards célestes » couronnés de fleurs, pour certains baptisés au mémorable festival musical de Bethel ( ?!) près de Woodstock, avaient la curiosité prude et, malgré le déliement de leurs sens et de leurs désirs, ils étaient sobres. Ils ne cherchaient rien, ne visaient rien, ne se souciaient de rien. Le monde était pour eux un vaste théâtre – un Living Theater. Volontiers artistes, ils étaient convaincus que leur vie serait leur chef d’œuvre le plus éphémère. Certains reproduisaient leurs rêves sur la toile, la pierre… les murs. Dans leur tournis existentiel, ils prospectaient leur inconscient, curieux de ce qu’il leur inspirerait. Parmi tous les artistes de passage, la légende retint surtout Jimi Hendrix, qui pourtant ne resta qu’un éphémère instant. Il avait la voix crénelée et donnait à son blues des résonnances noires. Sa musique encouragea la ville à renouer avec ses anciens esclaves bambara qui avaient été également parmi ses bâtisseurs et ses gardiens. Ses hagiographes ajoutent que c’est à Diabat qu’il composa Castles Made of Sand : « Et, les châteaux de sable finissent par glisser dans la mer… » Depuis sa mort, il n’a plus quitté… Essaouira, vivant dans la légende de son passage en coup de... vent.
Les hippies n'ont pas laissé de témoignages, ils n'avaient pas le sens de la postérité. J'ai vainement cherché des traces de leur passage à Mogador. Ils ne s’entendaient qu’à écrire sur le sable. Cela dit, je n’aurais peut-être pas assez cherché et me permets par la présente chronique de solliciter les documents en votre possession…
Photos : Collection David Bouhadana.

