The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LE MAITRE DE KABBALE

C'est dans cette rue, qui reliait la Grand-Place à la rue du Destin, si obscure que les passants ne se reconnaissaient pas, que Rabbi Pinchas avait sa demeure. Elle était en lambeaux et l'on gravissait les escaliers glissants avec l'impression d'escalader une échelle menant à une cave située dans une mansarde. Dès l'âge de deux ou trois ans, le rabbin nous enseignait les lettres hébraïques sur l'air araméen que le vent serinait alentour. Il nous inculquait les bénédictions qui étaient autant de clauses dans le code de politesse qui nous liait à Dieu ; nous racontait de sacrées histoires bibliques ; orchestrait nos prières de son nerf de bœuf. La chambre d'étude était calfeutrée de toutes parts pour atténuer les mauvais mugissements et s'il était une lucarne, elle donnait sur une terrasse qui donnait sur une autre terrasse qui surplombait l'océan. Plus qu'autre chose Rabbi Pinchas nous enseignait la kabbale – à deux ou trois ans ! Je ne sais laquelle, je ne me souviens plus. Je ne comprenais rien à ce qu'il marmonnait, je m'en imprégnais.
Plus tard, dans les classes rabbiniques, on nous enseigna encore la kabbale. Des années plus tard, à Paris avec Lévinas, dont le babil philosophique se coulait naturellement dans la veine liturgique creusée dans mon âme par Rabbi Pinchas, c'était toujours de la kabbale. Des années plus tard, à l'Université Hébraïque de Jérusalem, avec des enseignants aristotéliciens, kantiens et weimariens, c'était encore de la kabbale. Quand je me suis retrouvé sur un divan puis à son chevet, ce n'était que de la kabbale. Aux colloques, du temps où je me donnais en représentation, cabotin parmi les cabotins, je me retrouvais immanquablement entre deux kabbalistes. J'en étais à désespérer de ma neurasthénie philosophique et de ma narcose religieuse jusqu'au jour où j'ai compris que c'était normal que je ne comprenne rien puisque chacun, de Rabbi Pinchas à Rabbi Derrida, allait de sa kabbale personnelle, que celle-ci était ésotérique et que le vent de Mogador m'avait immunisé contre les tours de l'esprit, les manies dialectiques et les précieuses sagesses : « Que comprend un âne au gingembre, n'est-ce pas, que comprendrait un Berbère du pays Haha à la kabbale ?! » Ma cécité positiviste, mon sens marchand et mon esprit sibaïesque de dissidence m'empêchaient d'accéder au paradis où ces grands et vénérables maîtres avaient consenti à s'interner pour goûter le délice de comprendre l'incompréhensible.
J'ai gardé un souvenir non moins ému de l'attachante compagne du rabbin, la très éplorée Fréha, que le ciel avait privée de progéniture et qui tenait à l'autre bout du couloir une cantine pour les célibataires de la ville. Elle nous servait des œufs brouillés où elle laissait les croutons de pain dont elle s'était servie pour les remuer. Elle agrémentait son omelette d'une figue sèche ou d'une petite poignée de raisins secs qu'elle prélevait dans la réserve où Rabbi Pinchas conservait les produits dont il se servait pour préparer son eau-de-vie ou son vin. Pendant la sieste du rabbin, nous devions rester silencieux pour ne pas le déranger dans ses rêveries divines et rien n'était plus sage pour nous que de l'imiter. J'ai contracté une telle dette à son égard que je demande instamment aux autorités souiries de donner à l'ancienne rue de la Prison, ex-rue du Four, actuelle rue de je ne sais qui, le nom de rue de la Kabbale.
Car c'est toujours là que se trame la kabbale de ma vie, d'un verset à une homélie, d'un chiffre à une sphère, d'un rêve à un cauchemar, d'une intuition à une extase. Elle n'est ni plus ni moins cohérente, sensée, lisible que celle du Livre de la Splendeur que Rabbi Shimon Bar Yohaï, qui vivait en Palestine au IIe siècle, produisit à Gérone au XIIe siècle. Quand je m'y remets, je dois d'abord préparer de l'eau-de-vie dans un alambic calqué sur celui qui servait Rabbi Pinchas pour distiller ses élixirs. Je dilue de la poudre de charbon dans le liquide, parfume la solution d'un zeste de camphre et de musc et d'une goutte de venin de serpent que sécrètent pour moi les gènes de mon père, le très honorable Fils-du-Serpent, et en absorbe de bonnes doses pour mieux illuminer mon inspiration, médire du dire et insinuer le non-dit. Je baisse les stores et éteins toutes les lumières pour retrouver l'ambiance de cette rue et ce n'est qu'alors que je trempe mon calame, provenant des joncs qui poussent sur les rives de l'oued Ksob, dans la solution, verte bleue, que j'obtiens en gélatinant de l'encre de poulpe. Et pendant des heures, j'écris dans le noir sur les palimpsestes de mes souvenirs tendus sur le métier à broder cerclé d'arar de ma mère. Par bons jours, j'arrive à soutirer aux somptueux silences du Bibliste une calligraphie du sens et du non-sens, à reconstituer les desseins de la création et à reluquer des étincelles de l'intelligence divine dont je tente de panser les brisures.
Rabbi Pinchas n'a laissé comme héritier qu'un kabbaliste invétéré et impénitent qui voit partout des kabbales et ne s'entend qu'à celle qu'il compose pour récuser toutes les autres. Ma kabbale n'est plus prestigieuse que parce qu'elle m'est intimée par le vent, qu'il n'est d'autre vent que celui de Mogador et qu'il n'est nulle part plus sage et déroutant que dans cette rue…
Photo : Hassan Broumi

