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CHRONIQUE DE MOGADOR : LE MALHOUNISTE DE LA SIRENE
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15 Dec 2018 CHRONIQUE DE MOGADOR : LE MALHOUNISTE DE LA SIRENE
Posted by Author Ami Bouganim

Pendant très longtemps, Essaouira ne se souvenait plus de Mogador et Mogador d’Essaouira et l’on dut se remettre aux livres et aux musiques pour leur composer une mémoire qui leur serait commune et les situerait dans l’irréalité littéraire. Les légendes musicales étaient remisées dans les mansardes et seule une poignée de chercheurs se souvenaient de Mohamed es-Saghir dit Es-Souiri qui alliait la romance à la mystique, auteur d'une quarantaine de qsidat. Il donna la version souirie du récit de Pygmalion, roi de Chypre qui tomba amoureux de la statue en marbre d'une femme qu'il avait créée, en chantant les charmes d'une femme sculptée dans du bois d'arar. Rabbi David Iflah consacra une qsida à la préparation et à la consommation de la sekhina, le plat traditionnel du shabbat, très populaire encore aujourd'hui parmi les habitants de la ville. Ghroba le Cordonnier sonnait du hautbois pendant le ramadan du haut des minarets. Il avait perdu son œil dans une joute du rzoum entre les Bani Antar et les Chebanat à l’occasion de l’Achoura, était membre des Hmadchas et collectionnait les qasidat qu’il refusait de divulguer. Quand sa boutique s’écroula, on dégagea de sous les décombres des qsedot dont celle emblématique sur Le Goéland et la Mouette qui s’étaient avisés de bâtir leur nid sur la terrasse du poète :
« Leurs robes blanches scintillaient
tels des sommets enneigés,
Le burnous gris du bien-aimé
virevoltait dans les cieux –
Fascination de tout ce qui est cloué au sol
pour tout ce qui vole. »
On se souvenait encore de Badani qui – consécration suprême – était connu sous le titre de sa principale qsida : « Badani ya badani jbad lfardi ba ya'talni, Badani ya badani, il tire son révolver pour m’abattre. » C'était ce que Mogador avait composé contre les Français qui poursuivaient les patriotes marocains sous prétexte de les… protéger. Parce qu'il est plus blanc que moi (badani), il se permet de m'achever. C'était un troubadour de rue s'accompagnant d'un tambour aveugle. Lui-même jouait du luth, riant aux éclats et répandant le bonheur autour de lui. Il n'était ni pauvre ni riche, il était heureux. Il ne boudait pas une cérémonie de mariage ou de circoncision d'où il sortait avec il ne savait jamais combien de billets en poche. La dissidence avait pris chez lui son accent anticolonial et c'est un peu partout au Maroc qu'on avait repris son chant. C'était du temps où les cassettes n'existaient pas et où les ondes étaient plus insurrectionnelles que soumises. On se souvenait enfin du légendaire Abdallah Abibou, maître du malhoun, boulanger émérite qui contribua le pain qui porte son nom à la boulangerie universelle. Lui aussi collectionnait les qsidat et trois au moins sont de lui : l’une dédiée à sa compagne, Saadia, la seconde à Sidi Yacine, le marabout enterré au bord de l’oued Ksob, la troisième au légendaire Carrel, tanneur industriel de Mogador.
En revanche, personne ne se souvient de Walid es-Souiri qui nous laissa la qsida de La Sirène. Il connaissait par cœur les sept Mu'allaqat, de même que les Khamariyyat, volontiers bachiques, et les Zuhdiyyat, volontiers ascétiques, d'Abu Nuwas. Il goûtait en particulier les compositions d'Abu-Ala' al-Ma'arri, poète aveugle, dont il récitait la Risalat al-Ghufran que les critiques comparent à la Divine Comédie. Il connaissait tant de qsidat, sur tous les thèmes, de toutes les veines, qu'on le désignait comme la Bibliothèque chantante d'Essaouira et qu'il se demandait à son tour : « Les poètes ont-ils laissé quelque trou à rapiécer ? »
Walid avait connu son heure de gloire sous le régime débridé et déluré des Hippies alors qu’ils avaient investi la presqu’île qui dérivait dans la paix et l’amour. Ils avaient leurs cordes, leurs hymnes et leurs herbes. Walid était l’une de leurs mascottes locales, s’illustrant dans l’adaptation dialectale-musicale de Jimmy Hendrix, Bob Dylan et les Beatles. Il apprit d’eux qu’il n’est plus grand loisir que la paresse, plus grand amour que de la paresse, plus grande paix que dans la paresse. Il se proposait d’écrire une « Apologie de la Paresse » mais il était trop paresseux pour s’en acquitter et n’était pas sûr de rivaliser avec Pessoa qu’il considérait un peu comme son maître. Quand les Hippies durent quitter les lieux, il se sentit abandonné et se remit au malhoun pour mieux amuser la galerie et on le vit sillonner les rues pour recueillir sur de petits carnets les bribes qui lui plaisaient dans les recueils qui circulaient entre les membres du cercle poétique d’Essaouira.
La qsida exprimerait la jactance des lieux et des esprits musicaux qui les hantent. Elle restitue la bonne humeur qui accompagne ou appelle la bonne vie. On chante l'amour, on loue le vin, on célèbre le jour. On délie sa voix pour mieux se délier des contingences quotidiennes et se bercer de sa propre voix résonnant dans celles de son audience. Walid enchaînait les qsidat qui résonnaient dans la mémoire de la ville. Il avait en permanence un tambourin enduit de henné qu’il sortait sitôt qu’il avait ingurgité sa dose d’eau-de-vie juive et sa potion de bonne herbe berbère. Il ne marquait une pause dans son récital que pour ingurgiter maintes mixtures dont nul ne savait si elles conservaient ses cordes vocales ou perdaient son âme. Il aimait encore émailler ses récitals de poèmes arabes dont il conservait une anthologie sur son précieux agenda aux couleurs de grès, d’arar et de ciel d’Essaouira. Il l’ouvrait au hasard et déclamait le poème sur lequel il tombait, avec une prédilection pour l’irakien Abdelwahab al-Bayyâti dont certains passages semblaient avoir été composés pour cultiver la veine sibaïesque de Mogador :
« J’aurais voulu couler ce bateau grouillant de rats
Et cette vieille prostituée de ville,
J’aurais voulu qu’on pende par la queue avec les mots
Le poète,
Perroquet, borgne et ivre,
Et les politiciens professionnels,
Banquiers et rois,
Ces poupées chauves
Maîtresses d’un monde épuisé. »
Il aimait également le Tunisien Mohamed Ghozzi :
« Prends une plume entre tes doigts tremblants
Et sois sûr
Que l’univers est un papillon bleu
Et que les mots lui sont des filets. »
En définitive, surmontant ses inhibitions, il décida de composer une qsida qui traiterait de la sirène :
« Elle paraît dans l’ébriété d’un rêve
excitée par la canicule de l’été.
Elle ramone le jour de ses cheveux
et réveille chez lui le désir pour la mer.
C’est une sirène, c’est une qsida.
Elle paraît sertie de coquillages,
des écailles sur les paupières,
des seins de poulpe,
des vitraux sur les yeux,
des colliers d’algues,
des bras de velours,
des doigts d’anguille.
C’est une sirène, c’est une qsida.
Elle déploie des ailes de soie
pour séduire le soleil
et soulager le jour de sa chaleur.
C’est une sirène, c’est une qsida.
Puis elle s’insinue entre les vagues
et se dilue au large.
C’est une sirène, c’est une qsida.
Les sirènes habitent le mirage de la mer.
Elles bercent ton désir de chants nostalgiques.
Elles communiquent à ton destin
les troubles de la houle,
C’est la qsida de la sirène. »
Les Hippies manquaient tant à Walid qu’il avait pour habitude de se poster sur un rocher – toujours le même – et de jouer de la flûte pour attirer les sirènes. Depuis des années, à minuit, par tous les vents et toutes les vagues. Un jour, il était déjà vieux, on ne le vit plus, ni dans les ateliers de musique ni aux séances de malhoun. On le chercha sur la grève et entre les rochers mais on ne retrouva que sa flûte. En général, l’océan restituait les dépouilles de ses amants. On en conclut que les sirènes le retenaient auprès d’elles pour l’éternité et me chargea de verser son souvenir à la mémoire de Mogador.

