The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LE MOUSSEM DES BOUDERBALAS

J’ai dû contacter mes indicateurs pour m’assurer de l’authenticité de cette nouvelle péripétie dans la chronique de la ville. Je ne voulais pas induire mes lecteurs en erreur, je n’aurais que trop abusé de leur confiance littéraire. Je sentais que je n’avais plus le choix et devais me ranger à mon tour dans la recherche historique – bien, que pour tout dire, je ne tiens pas en grande estime cette discipline qui, lorsqu’elle ne délire pas, ne m’intéresse pas trop. Mes indicateurs, d’abord réticents, me confirmèrent que ce n’était pas un canular dans la contrée des mille et un canulars et que cela ne s’était pas produit du jour au lendemain mais avait longuement couvé sous les velléités de siba de la population. Personne, m’assurait-on, n’avait conçu la chose, ne l’avait programmée ou proclamée, ni le Conseiller de Sa Majesté ni le Gouverneur de la province pour ne pas parler du maire de la ville. Ce n’est d’ailleurs pas une idée à germer dans un esprit souiri plus ou moins sain et patriote et cela dépasse, de tous les avis, la créativité des meilleures agences de publicité et de production d’événements.
Ces dernières années, le Maroc se bâtit de festivals au point qu’on a l’impression que leur organisation est la principale industrie du pays. Je mets quiconque au défi de me dire combien de festivals accueille Marrakech par an – sans parler du festival permanent de Jemaa el-Fna ; combien Tanger – sans parler du manège quotidien de ses soccos ; et combien Essaouira – sans compter ses moussems ? Je ne sous-estime pas l’importance de ces festivals. Sans eux on n’aurait jamais su que Marrakech est si dénuée d’humour qu’elle s’offre tous les ans une cure de rires avec la participation d’humoristes étrangers et qu’Essaouira a tant perdu son sens musical qu’elle a converti ses légendaires exorcistes en musiciens du monde inscrits, eux aussi, à l’UNESCO dont ils recevraient des royalties ou des allocations de chômage. Essaouira devrait d’ailleurs décerner un prix au prestigieux organisme international pour récompenser ses ardeurs pro-souiries – mais pas avant qu’il n’achève de classer son araucaria et son arganier, sa mouette et son goéland, sa darse et son chalet, son saint et son héritier pintoïesque… son Vent surtout au patrimoine éphémère de l’humanité.
Dans mon enfance, les Marrakechis qui venaient s’aérer à Mogador pour les vacances prenaient les pleurs des goélands pour des rires et les percussions des Gnaouas nous arrachaient des larmes plutôt que des vibrations. Or, je n’ai jamais surmonté les rires que m’inspirait la grandiloquence des Marrakchis ni les frayeurs que m’inspiraient – et je n’étais pas le seul dans ce cas ! – l’agzdor des Gnaouas. Dans le temps, on ne leur consentait un ou deux riels que pour les chasser et ne recourait à eux qu’en guise de pleureurs et encore ne savait-on si c’était pour pleurer les morts ou mieux les convaincre de se séparer du chahut de ce monde. On aimait à citer le bouffon d'Othello priant les musiciens de débarrasser le plancher : « Le général aime tant la musique qu'il vous prie par amour pour lui de n'en plus faire. » C’est dire que le Festival des Gnaouas, c’est bien pour la réclame (et qui suis-je pour braver le classement de l’UNESCO ?!), que je n’ai pas besoin de quitter ma chambre pour le Printemps des Alizées (mon ouïe, brouillée par le vent au berceau, n’a jamais été fine) ni de faire le déplacement pour Raymonde qui aurait demandé et obtenu le droit d’asile artistique aux Andalousies atlantiques. Je ne suis pas méchant, je suis souiri de souche et rien ne dérange autant les Souiris de souche que le chahut qui couvre le ressac des vagues, les insinuations du vent, les chatouillis des araucarias et le… bredouillis des souris (Ya-hassra dok l-iyyam !)
Pourtant, si la nouvelle se confirme et qu’Essaouira s’est donné un nouveau festival – ni des oiseaux ni du vent ! – je vais enfin avoir une bonne raison d’y retourner. Mes correspondants me confient, sous le sceau du secret sibaïesque, qu’elle serait en train de devenir le site d’un moussem annuel des Bouderbalas (ni plus ni moins !). Jamais, me suis-je d’abord dit, les Bouderbalas, les plus irréductibles pâtres du vent, les plus vigilants gardiens des traditions pédestres du Maghreb, les héritiers les plus légitimes et intouchables de la sédition sibaïesque, les plus coriaces, endurants et incorruptibles résistants à l’insémination de l’homme par l’esprit de vanité, ne se prêteraient à la mascarade d’un festival. Ils ne recherchent ni argent ni gloire, ni paix ni guérison, ni repos ni plaisir. Ce sont les plus libres et intransigeants des hommes, et comparé à eux, Zarathoustra ne serait qu’un avorton.
Mes correspondants, autant le reconnaître, n’ont pas caché leurs réticences à s’ouvrir à moi – de crainte de se compromettre dans une nouvelle chronique. Contrairement à ce que l’on croit, les Souiris de souche ne s’ouvrent pas facilement, pas même à des Souiris de souche. Ils ne sont pas totalement sortis de la siba et on les a tant dérangés dans leur maison qu’ils se demandent si l’on ne veut pas leur acheter ce qui leur reste, leur planter un pinceau dans la main pour les sacrer « peintres contre leur gré » ou les soumettre à un exorcisme musical des Gnaouas. Les musiques du monde ont perturbé la musique intérieure de Mogador et la musique intérieure d’une ville se cultive dans l'intimité, elle ne se brade pas sur les scènes. Je pense à Badani, que je n'ai malheureusement pas connu, à Mohamed Bouada qui devait être un instrument humain pour manier autant d'instruments, à Abdelmalek Ben Hamou pour persister à malhuner sur nos vieux jours. En définitive, l’un d’eux a accepté de parler sous couvert de l’anonymat. Oui, les Bouderbalas se donnent rendez-vous tous les ans dans la région d’Essaouira sinon dans la ville même pour le moussem des Regragâ ressuscité par les Bouderbalas pour protester contre les transes festivalières du Maroc en général et d’Essaouira en particulier :
« Depuis quand ?
– Depuis le décès au cours du pèlerinage circulaire de Bouderbala Arar, un ancien artisan d’arar qui avait quitté son atelier pour vaguer à travers le Maroc. Il persistait à revenir à l’occasion du moussem des Regragâ. Il est mort subitement au cours du pèlerinage et a été enterré sur le lieu de son décès. Depuis les Bouderbalas de tout le pays le considèrent comme leur saint et ne manquent aucun des pèlerinages circulaires pour honorer sa mémoire et lever les menaces chahutières qui pèsent sur le Maroc. Nous sommes en train d’assister à la résurrection d’un moussem qu’on croyait détrôné par les festivals. »
*
Les Regrâga, des Berbères Masmouda, occupaient les pays Haha et Chiadma des deux côtés d’Essaouira. Plus ou moins chrétiens, ils considéraient Jésus comme un prophète dont ils se posaient en disciples, dans l'attente de son retour ou de la venue de son successeur. Quand ils entendirent parler du prophète de la Mecque, ils lui dépêchèrent une délégation de sept membres. Alors qu’ils se rendaient auprès de lui, l'un d'eux, Sidi Saîd, tomba malade ; les six autres poursuivirent leur chemin sans lui. Quand ils se présentèrent devant le Prophète et qu'il leur demanda où était leur compagnon, ils racontèrent ses déboires. Le Prophète le poussa vers eux en disant : « Sahaqakoum, il vous a devancés », et Saîd devint Sidi Saîd es Sâbeq. Sidi Ouasmîn reçut pour sa part le titre de « sultan des Regrâga » chargé de convertir les Chiadma. Le Prophète le munit d'une missive dont il ne divulguerait le contenu à ses compagnons qu’une fois de retour parmi les Chiadma. Craignant de la perdre, Sidi Ouasmîn enterra la missive. Une fois dans la plaine d'Aqermoud, le lieu que Mahomet leur avait assigné pour l’ouvrir et la lire, Sidi Ouasmîn annonça qu'il l'avait cachée. Ils retournèrent sur leurs pas et découvrirent qu'un lac salé, qui n'existait pas quelques jours auparavant, couvrait les lieux. C'est le lac de Zîma, une des salines les plus riches du Maroc. Ce miracle acheva de convaincre les six compagnons des pouvoirs de Sidi Ouasmîn, ils reconnurent son autorité et son titre, tinrent une assemblée sur Djebel el Hadid qui domine Essaouira, appelèrent leurs compatriotes à se convertir et entreprirent de sillonner les localités des environs pour propager la parole du Prophète. C'est cette tournée d’islamisation qui est commémorée tous les ans par un pèlerinage – moussem – de quarante jours pendant lesquels les Regragâ visitent les tombeaux de leurs saints. La caravane des pèlerins est menée par le cheikh des Regragâ monté sur une jument blanche. Sur certains tronçons, le cheikh est seul avec son serviteur ; sur d'autres, il est escorté par des centaines de pèlerins. On passe sous la jument, on lui caresse le pelage et les plus heureux se procurent un poil comme si la baraka en ce monde ne tenait qu'à un poil. Dans leur tournée, les Regragâ entrent à Essaouira où ils sont reçus par les autorités, et les habitants les accompagnent en grande liesse à leur zaouïa. Ce pèlerinage circulaire faisait écrire à Jacques Berque : « Dans le sud marocain, les Regragâ font « la soudure », si j’ose dire, entre deux cycles prophétiques : celui de Jésus et celui de Mahomet. Disciples du premier, Hawâriyyûn, ils sont comme les baptistes du second, qu’ils annoncent, et qu’ils vont trouver dès le début de sa mission. Leur personnalité oscille entre une qualification confrérique et une qualification ethnique. »
*
Ces dernières années, le moussem des Regragâ était en train de s’exténuer. Rares étaient ceux qui l’accomplissaient. Les tentatives d’Abdelkader Mana de le réactualiser en proposant un colloque itinérant qui mènerait les chercheurs sur les traces des saints n’aboutirent pas. Seul Bouderbala Arar persistait à suivre le cheikh sur l’ensemble le parcours. Il se sentait visiblement mandaté par le Prophète pour perpétuer cette circonvolution des circonvolutions qui intimait aux hedaouis dont il était une des illustrations de marcher en quête du pas qui lustre le miroir de la pensée et de l’amour. Il était en bonne santé, il pouvait marcher longtemps, même s’il considérait chaque nouveau jour comme le dernier. Son cœur céda et reconnaissants, les Regragâs l’enterrèrent non loin de la zaouia d'Aqermoud et inclurent son tombeau dans leur pèlerinage circulaire. Dans sa besace on trouva un recueil d’aphorismes dont l’un déclarait :
« Le bonheur est dans le détail. Le clapotis de la vague dans la nuit, l’éclair du désir dans l'œil, le geste innocent de l'enfant, le sourire de gratitude du clochard. Le bonheur ne caractérise pas l’existence, avec ses hauts et ses bas, vouée à la dégénérescence, mais l'instant. Bouderbala te recommande la piété, pour je ne sais qui ni quoi, la sobriété, en tout et en rien, le velouté de la solitude et du silence et la douce ébriété de vivre. On ne peut être heureux sans se résoudre au hasard, qu’il vous épargne ou vous accable, vous déçoit ou vous comble, vous attire ou vous repousse. »
Quand le cheikh des Regragâ découvrit la richesse du recueil de Bouderbala Arar, il chargea son serviteur de prendre un bâton, de se charger d’une besace, de s’improviser Bouderbala à son tour et de se lancer par les pistes du Maroc pour disperser ses poèmes parmi les Bouderbalas qu’il croiserait et auxquels il raconterait les circonstances du décès de leur auteur et le lieu de son inhumation. Séduits par le prêche du serviteur, sous le charme du poème qu’il leur laissait, les Bouderbalas se joignaient, de plus en plus nombreux, au pèlerinage circulaire des Regragâ et c’est ainsi que celui-ci se doubla du moussem des Bouderbalas. Chacun était un poème et était porteur d’un poème de leur nouveau maître.
On comprend que c’est un moussem que je ne vais pas bouder, ni vous épargner, ne serait-ce que pour découvrir les poèmes de Bouderbala Arar, Allah y rahmo…
Photo : Josep Tapiro Tanger 1885

